Le Mort vivant

Trente romans — Partie III

LE MORT VIVANT

Il raconta :

— Si toute créature vivante n’avait pas horreur de la mort et de son inconnu, la vie qui n’est pas toujours rose, serait comme une auberge vide. Au premier déboire, ou même par simple curiosité, nous nous enverrions volontairement dans l’au delà. Mais l’horreur de la mort existe, et une de ses conséquences est la suivante… Lorsqu’un être cher s’éteint loin de nous, sans que nous ayons pu assister à ses derniers moments, nous avons peine à admettre que nous ne le reverrons plus. La désolante évidence a beau être là ; à de certaines heures, une sorte de doute se lève en nous, et dans notre répugnance à admettre la cruelle réalité, nous voudrions nous raccrocher à quelque espérance folle. « Qui sait ? » Nous nous laisserions aller à rêver des choses insensées. D’ailleurs, si je ne m’expliquais pas assez clairement… ce qui est fort possible… un exemple, qui m’est arrivé, à moi, m’aidera à vous faire saisir la nuance délicate.

Mon meilleur ami d’enfance et camarade de collège s’appelait Julien P… Nos deux familles se connaissaient, étaient même unies par un cousinage éloigné. De la classe de septième à la rhétorique et à la philosophie inclusivement, nous avions fait nos études côte à côte, nous voyant chaque jour, excepté pendant les grandes vacances, nous confiant nos pensées les plus intimes, grandissant dans une parité complète de caractère, de tendances et de goûts. Dans les dernières années surtout, notre liaison devint plus étroite, à mesure que nous nous aperçûmes que si nos idées générales et nos sentiments se rencontraient, en revanche, un fossé de plus en plus large nous séparait non seulement de la tourbe de nos condisciples, mais aussi de notre milieu provincial, de l’étroitesse hypocrite et de la grossièreté intellectuelle, rendant inhabitable notre petite ville.

Oh ! comme nous nous complaisions dans notre isolement, et les généreux instincts de révolte, les larges rêves d’émancipation ! Personnellement, — sans trop oser encore le dire, même à Julien, — j’entrevoyais déjà l’affranchissement par la littérature. Quant à lui, ses aspirations d’adolescent devaient être identiques aux miennes, car je l’entends encore… et je le vois aussi… m’avouer, en inclinant un peu à gauche sa jeune tête pensive : « Si j’écrivais, vois-tu… si je parviens jamais à écrire… je voudrais que tout ce qui sortirait de ma plume fût simple… simple… et d’une clarté de cristal…, aussi transparente que ces eaux limpides au fond desquelles on distingue les moindres cailloux, les brins de mousse, les tout petits poissons jouant au soleil… Oui ! la clarté et le naturel ; voilà surtout ce que je voudrais atteindre… »

Malgré ces distinguées tendances littéraires, Julien… et moi aussi d’ailleurs… nous fûmes ensemble « retoqués au bachot » en juillet, à la fin de notre philosophie, tandis que le plus cancre de la classe, une buse attendrissante, était reçu d’emblée. Nous n’en partîmes pas moins joyeusement en vacances. À la rentrée, en octobre, mon camarade vint se représenter avec moi, et, bien entendu, sans avoir, ni l’un ni l’autre, remis le nez dans nos livres, cette fois, nous passâmes haut la main. Ce furent encore quelques bonnes flâneries à deux et de fraternelles confidences, — les dernières, hélas ! car il ne tarda pas à repartir, pour aller rejoindre son père, fonctionnaire dans une ville de vingt mille âmes, au centre de la France. Pendant plusieurs mois, peu ou même point de lettres… En ces bienheureuses années, où tout est nouveau, le pouls bat si vite qu’on n’a guère le temps d’en compter les pulsations… Puis, un jour, j’appris une épouvantable nouvelle : tout un roman jeune, amusant et gentil, aboutissant à une catastrophe désolante, presque invraisemblable, tant elle était imprévue.

Julien, dont le père, chargé d’enfants, n’était pas riche, avait, en sa possession, un millier de francs, provenant des étrennes et libéralités de ses nombreux oncles et tantes, que, depuis plusieurs années, il avait laissé s’accumuler, afin d’avoir une entrée de jeu à sa sortie du collège. À peine retourné chez son père, est-ce qu’il ne s’était pas amouraché d’une fillette de quinze à seize ans… Lui, n’en avait pas encore dix-neuf… J’ignore les détails… les torts et l’imprudence probable des familles respectives… Mais un beau soir, fuite en express des deux enfants… À Paris, le lendemain matin, ils ne séjournèrent que le temps d’arrêter leurs places sur un paquebot partant le surlendemain du Havre pour l’Amérique… Et, à New-York, une semaine après le débarquement, mon pauvre Julien était mort de la fièvre jaune, en quelques heures…

Eh bien ! cette fin si malheureuse, épouvantable dans sa simplicité banale, succédant à un audacieux voyage et aux joies d’un amour partagé, cette belle intelligence détruite à l’âge des larges espérances, voilà vingt-cinq ans révolus que j’en suis hanté. Comme au premier jour, cette stupidité du sort me consterne et me révolte. Que de fois, sans y avoir assisté, je me suis imaginé les détails : une mort à l’hôtel, au milieu d’indifférents parlant une autre langue… cette enfant de quinze ans et demi demeurée seule avec les débris du billet de mille francs… Et si je vous disais que, au fond, tout au fond de moi, j’ai entendu souvent une voix secrète : « Qui sait ?… Tu as vu ses oncles et tantes porter son deuil… tu as même reçu la lettre de faire-part ; mais qu’est-ce que cela prouve ? Voyons, toi, à la place de Julien… à dix-neuf ans, partant pour la conquête du Nouveau-Monde, c’est-à-dire de l’indépendance et du bonheur, avec un billet de mille dans la poche et une mineure enlevée à ses parents, ayant par conséquent « charge d’âme », n’aurais-tu pas été fort capable, au seuil d’une existence nouvelle, d’imiter Fernand Cortès brûlant ses vaisseaux avant d’entreprendre la conquête du Mexique et de répandre le bruit de ta mort ? Afin de t’enlever à toi-même toute idée de retour, toute velléité de recul… afin de couper le pont entre toi et le vieux monde, de t’affranchir de ses préjugés, de te délier de toute attache embarrassante… Certes, voilà une résolution bien extrême, si rigoureusement logique qu’elle paraît baroque et touche à l’héroïsme, confine à la folie : mais, en s’expatriant « à deux », par un coup de cœur en même temps que par un coup de tête, Julien a pu avoir des raisons « spéciales », inconnues de toi, pour agir tout à fait exceptionnellement et aller au bout de son audace. En effet, d’où sortait cette jeune fille ? Quels étaient ses parents ? Quelles circonstances précédèrent et nécessitèrent l’enlèvement ? Tu n’en sais pas le premier mot, et là doit être l’explication du mystère, si mystère il y a. Donc, absolument parlant, tu n’es pas sûr que ton ami soit mort. La lettre de faire-part, le deuil des parents ne constituent pas une certitude complète… Des probabilités ? D’innombrables probabilités ? Hélas ! oui… mais ces probabilités fussent-elles aussi nombreuses que les grains de sable de la mer, il te reste encore une chance de le revoir… une unique et toute petite chance… »

Maintenant… la semaine dernière… Voici : J’étais au théâtre, à une pièce pas drôle à force de vouloir l’être, et sans philosophie, aux situations embrouillées mais archiconnues, le récent succès d’un vaudevilliste décoré. Il y avait pourtant bien des fauteuils vides, notamment celui à ma gauche. Tout à coup, vers le milieu du premier acte, ce fauteuil est enfin occupé, et je me mets à regarder machinalement le retardataire : quelle stupéfaction et quelle commotion au cœur !… Le vivant portrait du mort… Un Julien avec vingt-cinq ans de plus mais presque pas changé : toujours son front un peu incliné à gauche, et ses doux yeux taillés en amande, la même barbe soyeuse, vierge du rasoir, et où se montraient à peine quelques premiers fils d’argent.

« Voyons ! est-ce ou n’est-ce pas lui ? » Et mon émotion était extraordinaire. Mais, sans parvenir à détacher de lui mon regard, je ne me décidais pas à lui adresser la parole, de peur d’abréger cette seconde exquise, et de voir se dissiper tout de suite l’illusion d’avoir retrouvé mon compagnon de jeunesse. Aussi ce fut lui qui, à la fin, me dit en souriant : « Mais oui, c’est moi… Nigaud, tu y mets le temps à me reconnaître ! » Oh ! cette voix pas entendue depuis un quart de siècle ! Nos quatre mains se prirent en même temps, se serrèrent. Et, comme le premier acte étant fini, le rideau tombait, nous nous levâmes avec tout le monde, en nous tenant toujours les mains.

Dans le couloir, nous étant consultés du regard, nous reprîmes tout de suite nos paletots à l’ouvreuse et passâmes le reste de la représentation au café du théâtre, à peu près désert. Là, en face l’un de l’autre, les yeux dans les yeux et cœur à cœur, une de nos délicieuses conversations d’autrefois.

— Ta mort ? tu sais… Moi, d’abord, je n’y ai jamais cru complètement !… m’écriai-je, dans un mouvement d’orgueil, tempéré par une grosse larme qui me roulait sous la paupière, — cela en me versant ma grenadine.

Eh bien, oui ! là, il n’avait jamais eu l’ombre de la fièvre jaune. « Est-ce qu’on meurt, voyons ! quand, n’ayant pas vingt ans, on se sent quelque chose dans le ventre ? » Cette invention, après le débarquement à New-York, il y avait eu recours pour les raisons par moi devinées, un peu pour faire table rase du passé, rompre définitivement avec la vieille Europe, et surtout pour rassurer « sa femme », la jeune fille enlevée, que des cauchemars d’extradition troublaient, et dont le père, un bourgeois entêté et fort mauvais coucheur, eût tenté de leur faire mille avanies, même au delà des mers.

— Mais, au moins, tu aurais dû m’avertir de la supercherie… C’est très mal de ta part !

— Je l’avoue… Mais au premier moment, tu sais… « Chacun pour soi et Dieu pour tous. » J’avais bien d’autres préoccupations en tête… Songe qu’il ne m’en restait pas lourd, de mes mille francs, une fois arrivé là-bas… Les commencements ont été durs : j’ai dû faire trente-six métiers, quelques-uns fort pénibles, et des plus invraisemblables ; je te raconterai tout ça en détail… Plus tard, une fois débrouillé, j’ai été bien souvent sur le point de t’écrire. Mais ce qu’on n’a pas fait tout de suite, tu sais, il ne manque pas de raisons pour qu’on le diffère encore… Par exemple, j’ai bien souvent pensé à toi, parlé de toi… De loin, je t’ai suivi : chaque fois que ton nom a paru dans un journal, mon cœur a battu… Ma femme, sans t’avoir jamais vu, te connaît, a lu tout ce que tu as écrit… Mes deux garçons aussi…

— Quel âge ont-ils ?

— L’un onze ans, l’autre dix-sept… Notre fille, qui serait l’aînée, n’a pas vécu. Nous sommes en France depuis huit jours, et à Paris depuis hier seulement… pour nous y installer définitivement. Ayant découvert tantôt ton adresse sur le Tout-Paris, je comptais aller te surprendre demain matin, lorsqu’en passant devant ce théâtre, je t’ai reconnu… Tu entrais… j’ai aussitôt loué un fauteuil, et prié, le contrôleur, qui te connaît, de me le donner à côté de toi… Puis avant d’occuper ma place, j’ai couru téléphoner aux miens, à l’hôtel que, t’ayant rencontré, je finirais la soirée avec toi… Et voilà, mon bon !

— Et… maintenant, dis-moi… la littérature ?… Cette littérature que nous aimions tant ?

— J’en ai fait, parbleu ! et à foison… Du journalisme, des interviews, du feuilleton, de la critique, même du théâtre… Une sorte de mélodrame-féerie à grand spectacle, avec un ballet de singes et des cages de lions, m’a même rapporté cinquante mille dollars… Mais celle que nous rêvions jadis, la vraie, la simple, « celle qui ressemble à ces ruisseaux limpides où l’on voit le fond », je vais enfin pouvoir en faire maintenant que j’ai beaucoup vécu… et que j’ai de quoi vivre.

Bref, ayant retrouvé nos vingt ans, nous en étions à caresser de nouveau les rêves d’avenir, quand le patron du café vint nous rappeler qu’il était minuit et demi. Julien prit un fiacre et me donna une carte de son hôtel. « À bientôt ! » Nos mains se serrèrent encore. Puis, le fiacre s’éloigna, disparut dans la nuit. M’étant alors approché d’un réverbère, voilà qu’en me penchant pour lire l’adresse de l’hôtel de Julien, mon lorgnon glissa, et dans le geste que je fis pour le retenir, je m’éveillai… Car cette résurrection de mon ami n’était qu’un rêve, et je vous demande pardon de ne pas vous en avoir averti tout d’abord.

D’ailleurs, même après un quart de siècle, je n’ai pas encore perdu absolument un reste d’espoir. Au moins, si je ne revois jamais Julien, le hasard me mettra-t-il en présence de la jeune fille, sa veuve, qui doit avoir aujourd’hui des cheveux gris ?

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