Un louis par jour

Trente romans — Partie III

UN LOUIS PAR JOUR I

Quand le trente-et-quarante lui eut ratissé son dernier billet de banque, Oscar se leva et partit d’un pas de somnambule.

Maintenant, dans la grande salle aux quatre tables de roulette, les chefs de partie annonçaient « les trois dernières ». D’un geste machinal, il se fouilla et, ne trouvant dans son gousset qu’une pièce de cent sous, tout ce qui lui restait, il la mit sur zéro, en plein. Zéro sortit. Une courte lueur raviva un instant son œil morne. « Laissez tout ! » fit-il du geste au croupier qui allait lui passer ses neuf louis. Et la boule, lancée de nouveau, se mit à sautiller. Si le zéro sortait deux fois de suite : « Pourquoi pas ? Ça arrive… », il aurait rattrapé six mille francs, de quoi recommencer le lendemain la bataille… Hélas ! « 13 », annonça le croupier. Bonsoir cette dernière espérance.

Oscar traversa l’atrium, reprit son chapeau et sa canne au vestiaire où, pour la première fois, « il ne donna rien », n’ayant plus un centime sur lui, et sortit du Casino. Après avoir erré quelque temps dans les féeriques jardins de Monte-Carlo, il finit par se laisser tomber sur un banc écarté, derrière un épais massif, dans le noir. Et il y était depuis longtemps en proie aux plus désagréables pensées et indifférent à la belle nuit méridionale, aux senteurs printanières, à la musique de la mer invisible, mais très proche, lorsque, soudain, à l’autre bout du banc, un éclat de rire, une sorte de grincement de scie, agaçant et goguenard, le fit tressaillir. Comment, il n’était pas seul ! Un petit être, étriqué et frémissant, qu’il n’avait pas entendu venir, se trouvait installé là. Deux yeux de braise, phosphorescents comme ceux d’un chat, le dévisageaient. II

Assis, maintenant, tout près d’Oscar, le petit être étriqué et frémissant lui parlait :

— Je sais tout… C’est la quatrième fois, en dix-huit mois, que vous sortez du temple d’à côté, complètement décavé… La première, s’il vous en souvient, ce ne fut pas long. Vous n’aviez jamais mis les pieds dans une maison de jeu… Entré là, par hasard, une après-midi, avec, dans votre portefeuille, huit beaux billets de mille qui devaient vous permettre d’achever votre hiver en Italie et en Algérie, vous avez d’abord gagné ; mais, le soir, après le dîner, vous êtes revenu croyant que ça allait durer, et patatras ! Votre voyage en Italie et en Afrique se trouva terminé… La seconde fois, quelques semaines après, vous reveniez avec plus de cent mille francs, ayant la naïveté de compter sur la force des gros bataillons. Et après des hauts et des bas, en quelques, semaines, va te faire lanlaire !… La troisième fois, le reste de votre patrimoine, rapidement réalisé, y a passé : deux maisons de rapport, trois fermes, les bois, le château de vos pères… Vous n’auriez jamais pu revenir une quatrième fois sans cet héritage de votre oncle de Philadelphie, qui, à quelque temps de là, eut le bon esprit de… Mais, à présent, plus d’oncle à l’horizon et vous voilà tout à fait au bout de votre rouleau, parce que…

— Ah ! ça, s’écria Oscar stupéfait, qui donc êtes-vous ?…

Un long éclat de rire railleur grinça et les deux yeux phosphorescents de l’inconnu crépitèrent de malice dans l’ombre. Oscar allait se fâcher, mais l’autre ne lui en laissa pas le temps ; et, d’un geste large embrassant l’horizon, répondit :

— Qui je suis ? Écoutez… il n’est pas loin de minuit, et depuis longtemps le casino a fermé ses portes, bourgeoisement, comme un bon boutiquier qui n’a pas perdu sa journée. Mais le cercle Masséna de Nice bat son plein à cette heure, et les cercles de Paris donc, et ceux des départements et des nations voisines, sans compter les claque-dents, les tripots clandestins de partout… Et, aux antipodes de la terre, où il fait jour maintenant, et dans l’univers entier tout le monde joue, les pauvres comme les riches, les filous comme les dupes. Eh ! bien, je suis celui qui est partout en même temps et qui surveille toute espèce de jeu : le trente-et-quarante et la roulette, le baccara des civilisés, le poker des Américains, les osselets des sauvages, le jeu aux bouchons des voyous, et le jeu aux billes des enfants, sans compter la Bourse et le négoce… Et c’est moi qui dirige le hasard, qui mélange les cartes et les dés, qui conduis l’imprévu… Je déjoue les systèmes, je fais sauter les martingales, j’interromps les parolis, j’embrouille les intermittences, j’amène les coups extraordinaires. C’est encore moi qui amadoue les débutants en les faisant gagner la première fois, et j’enrage ceux qui veulent se rattraper, j’ensorcelle les avides, qui, une heure, croient tenir enfin la fortune… Bref, j’accumule les désespoirs, les ruines, les bassesses, les suicides, les avilissements : Je suis le doigt de la fatalité, le prince sombre de la veine et de la déveine… Je suis le démon du jeu.

— Eh ! bien, que me voulez-vous ? répliqua Oscar, sans broncher, d’une voix amère et distraite.

— Vous ne devinez pas, très cher ?

Et, éclatant encore de rire, de son rire agaçant et goguenard, le petit être ajouta en se frottant les mains :

— Je veux faire quelque chose pour votre malechance. III

L’étrange compagnon lui toucha alors le bras et, posément, en bon diable familier, se mit à lui expliquer ce qu’il attendait de lui.

— Mon petit, commencez par rentrer tranquillement chez vous à l’Hôtel de Paris, où, pour dix-sept jours, vous devez une note de deux mille quatre cents francs, qui vous a déjà été présentée trois fois. Et rentrez le front haut, car vous trouverez sur votre table de nuit la note tout acquittée.

— Et puis ? demanda Oscar anxieux.

— Et puis, vous n’aurez qu’à vous endormir du sommeil du juste.

— Mais demain ?

— Patience ! Laissez-moi donc le temps de parler… Demain, et les jours suivants, voici ce que j’attends de vous… Tous les matins, en vous levant, vous trouverez sur la cheminée un louis… Un seul… Avec cette pièce unique de vingt francs, vous entrerez au Casino et, soit au trente-et-quarante, soit à la roulette, vous aurez devant vous la journée entière, l’après-midi et la soirée, pour perdre ces vingt francs.

— Hein ? dit Oscar qui croyait avoir mal entendu.

— Je dis : pour perdre ces vingt francs. Pour un guignard comme vous, déjà ruiné au jeu plusieurs fois, je crois que ce ne sera pas très difficile.

— En effet…

— Notez bien que, ces vingt francs, vous n’êtes pas tenu de les perdre du premier coup. Ainsi, le jour où la déveine… non ! je veux dire la veine !… vous aura poursuivi longtemps, j’admets que, lorsque vous vous interromprez pour aller dîner, vos poches soient bourrées d’or et de billets de banque. Mais, cette somme, il s’agira de la rapporter tout entière et de la reperdre le soir. L’important est, qu’à onze heures, au moment de la fermeture, vous sortiez de la maison de jeu complètement décavé… Voilà tout. Et inutile d’ajouter que, grâce à ce petit travail quotidien, je ne vous laisserai manquer de rien. Vos moindres désirs seront satisfaits. Qu’en dites-vous, mon camarade ?

Oscar ne se hâtait pas de répondre, mais un involontaire sourire lui entr’ouvrait les lèvres. Certes, une inquiétude mal définie, une sorte d’angoisse, dont il ne pénétrait pas les motifs, lui serrait le cœur ; et, en même temps, une idée rassurante, et même comique, l’égayait. Ce n’était que ça ! eh ! bien, pour un démon du jeu, celui-ci n’était vraiment pas fort. Perdre un louis : la belle affaire ! Se borner à gagner un louis par jour, avec une somme illimitée dans la poche, ne serait pas déjà si difficile. Mais est-ce que perdre n’était pas autrement facile que gagner ?

L’autre, alors, d’un air mauvais :

— Attendez, avant de rire comme ça dans votre moustache, attendez un peu… Dans tous les cas, n’oubliez jamais que, le jour où vous n’arriverez pas à perdre votre louis, vous tombez sous ma coupe et m’appartenez corps et âme… Ce qui ne sera pas précisément drôle pour vous…

Puis, lui tendant sa main osseuse :

— Vous voilà averti, et vous n’êtes pas un enfant… Oui ou non, voulez-vous toper là ? IV

Depuis trois mois et demi déjà, Oscar perdait régulièrement son louis quotidien.

Il le perdait avec méthode, consciencieusement, en bon employé exact à son bureau, qui passe des manchettes de lustrine avant d’écrire.

Le joueur effréné d’autrefois était loin. Plus de fièvre et plus de nerfs. Il avait sa place de prédilection, toujours la même, qu’un « marqueur » dès l’ouverture des salles lui gardait, à la table de trente-et-quarante du fond. Lui, n’arrivait que vers deux heures, après avoir pris longuement son café et fumé un cigare au soleil. Il commençait par étudier sérieusement la carte sur laquelle son marqueur, payé au mois, avait épinglé pour lui les rouges et les noirs, les couleurs et les inverses.

Une fois pénétré, de « l’esprit de la taille », il jetait enfin son louis, et, en moyenne, dix-huit fois sur trente, il arrivait à le perdre du premier coup. Sa tâche alors finie, il avait de la tranquillité jusqu’au lendemain.

Au contraire « gagnait-il », avait-il le déboire de se voir à la tête de deux louis ? loin de s’emballer, de chercher à se débarrasser des deux à la fois, il continuait par masse égale, tâchant de deviner d’où soufflait la veine, attendant les « coups sûrs ».

Enfin, malgré sa prudence, lui arrivait-il de se trouver à la tête de neuf louis ! — oh ! pas plus de cinq fois en trois mois et demi ! — — voici ce qui lui avait toujours réussi. Quittant le trente-et-quarante avant que ça devînt par trop vilain, il allait d’abord écouter deux ou trois numéros du concert ou consommait quelque chose au Café de Paris ; puis, reposé et ayant retrouvé tout son sang-froid, il rentrait, à la roulette cette fois, et jetait ses neuf louis sur un numéro plein — qui, heureusement, sur les cinq fois, n’était jamais sorti.

À peine libéré, par exemple, il se sauvait comme un collégien qui prend la clef des champs. « Ouf ! en voilà pour jusqu’à demain. » Plus la moindre envie de travailler pour son propre compte, de jouer, comme autrefois, « pour gagner ». C’est que l’argent n’avait plus de valeur à ses yeux et le jeu, par conséquent, plus d’intérêt, du moment que, une fois dehors, il n’avait plus qu’à désirer pour posséder. L’autre, « son maître », le petit être aux yeux phosphorescents qu’il n’avait jamais revu, ne lui laissait jamais tirer la langue, — faisait même royalement les choses.

Aussi Oscar, en trois mois et demi, s’était déjà passé énormément de fantaisies. Rentré en possession de son château, de ses fermes, de ses titres de rente, colossalement enrichi, il fut décoré, se donna même le luxe de « faire du bien ». Inutile d’énumérer ses bonnes fortunes. Cependant, il ne se sentait pas heureux. V

Cette obligation de refaire chaque jour ce qu’il avait fait la veille l’énervait à la fin et l’inquiétait. Un point noir au fond de tous ses plaisirs. Il parvenait mal à s’étourdir. Qu’arriverait-il pourtant si cette chose très simple, déjà recommencée et réussie plus de cent fois, il allait, un jour néfaste, la rater ? Une idée fixe : « Ça ne peut toujours durer. Comment tout cela finira-l-il ? » Et ses nouvelles richesses, ces satisfactions variées, ce qui se paye, toutes ces joies de la vie facile, il lui semblait les posséder sur un volcan. Et le vertige parfois le prenait. Quand son pied toucherait-il terre ?

Cependant, l’hiver s’acheva. On s’en allait, on était parti. Plus de visages de connaissance. Désireux de faire comme les autres, par un train de nuit, il se rendit à Aix-les-Bains. Qu’importait qu’il « perdît son louis quotidien » au baccara ou à la roulette ? Mais, dès le troisième soir, vers une fin de partie, il se vit à la tête de plusieurs billets de mille. Son sang ne fit qu’un tour. Enfin, après une angoisse mortelle, il arriva tout de même à se faire décaver, en taillant la banque, les grecs et les croupiers y mettant audacieusement du leur. Mais il ne voulut pas s’exposer de nouveau à une pareille aventure, et revint bien vite à Monte-Carlo, où la partie, autrement large, lui offrait davantage de sécurité. Alors, désireux de fixer sa vie et de s’appuyer sur quelque chose de stable. Oscar finit par découvrir à la Turbie une jeune fille sans fortune, mais d’excellente famille, merveilleusement belle et douce. Ô joie, il aimait enfin et il était aimé. Agréé aussitôt par les parents de Lucie, tout le temps qu’il ne passait pas à la maison de jeu il l’employait délicieusement à faire la cour à sa fiancée. Mais le sérieux et le méthodique de son opération de jeu en souffrirent.

Un jour, ayant gagné neuf louis, il les jeta à la roulette en plein sur 17, — le chiffre des années de Lucie. « Dix-sept ! » cria presque aussitôt le croupier. — « Diable ! me voilà avec six mille francs sur le dos, maintenant. » Il était déjà quatre heures de l’après-midi et justement Lucie l’attendait.

Il jeta alors les six billets de mille sur rouge : rouge sortit. « Douze mille francs, nom de Dieu ! » cria intérieurement Oscar. Déjà, il courait au trente-et-quarante, pour pouvoir jouer les douze mille à la fois. Mais ici, la veine, une implacable veine le poursuivant, il en eut vite vingt-quatre mille, puis quarante-huit mille, puis soixante et douze mille.

Alors, il se sentit perdu. De quatre heures de l’après-midi, à onze heures du soir, sans aller dîner, suant à grosses gouttes, puis grelottant de froid, il joua le double maximum. Et la veine s’acharna. Il gagnait, il gagnait toujours. Les chefs de partie, n’ayant jamais vu ça, le regardaient avec des yeux ahuris, à chaque instant redemandaient de l’argent. Le gain d’Oscar fut même si considérable que, cette année-là, bien que le Cercle des Étrangers et des Bains de Mer eût fait une saison extraordinairement fructueuse, l’action de Monaco ne rapporta qu’un dividende moins fort que celui de l’année précédente. Et, à la fin de la dernière taille, quand le croupier eut compté les quelques points qui restaient, un grinçant éclat de rire épouvanta le malheureux, accablé d’or et de billets de banque… le réveilla même en sursaut… Et Oscar se retrouva sur son banc écarté, dans les féeriques jardins de Monte-Carlo, aussi décavé qu’avant. L’aube naissait, et il venait de faire un mauvais rêve.

Pas si mauvais, pourtant ! Du moment que, même perdre volontairement et toujours, était impossible, à quoi bon ? Il ne joua jamais plus, et, ne se sentant pas apte à grand’chose, devint un homme politique.

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