Un triumvirat

Trente romans — Partie III

UN TRIUMVIRAT

L’autre nuit, dans la salle à manger du cercle, entre quatre ou cinq soupeurs seulement, la conversation, après s’être longtemps traînée sur le « tirage à cinq », s’éleva tout à coup, prit une tournure philosophique. On en vint à causer de l’ambition-passion. Et X…, expansif les soirs de déveine, s’écria :

— Moi, dans l’exercice de ma profession, j’ai connu un ambitieux réussi… ou, plutôt, trois… n’en faisant qu’un… trois têtes dans un bonnet… Le mystère de la sainte Trinité !

Ici, un silence. X… allumait un cigare à la bougie. Puis, comme personne ne reprenait la parole, il raconta, en entrecoupant ses souvenirs par des bouffées grisâtres :

— Il y a longtemps. Très jeune, je débutais. Le hasard d’un article déposé dans une boîte me fit entrer dans un journal vraiment extraordinaire.

Le surlendemain matin, en m’éveillant, j’envoyai à tout hasard acheter ce journal, et quelle ne fut pas ma joie d’y trouver mon article ! Déjà ! Imprimé en bonne place sans trop de coquilles.

L’après-midi même, un peu avant cinq heures, rasé, ganté, correct, j’arrivai au journal, le Pluton, — permettez-moi de lui donner ce nom infernal. De même, pour ne pas sortir du sombre royaume, je désignerai le triumvirat qui le dirigeait, par les noms des trois juges infernaux, — et je fis passer une carte au rédacteur en chef, « M. Minos ».

Au bout de quelques minutes, le garçon de bureau revint et me remit une enveloppe à en-tête du Pluton, qui contenait un billet de banque de cent francs.

— Voilà ce que M. Minos m’a chargé… dans le cas où Monsieur serait venu se faire régler son article… Maintenant, si Monsieur était venu pour causer, le patron, très occupé en ce moment, le prie de l’excuser : mais il vous recevrait très volontiers si Monsieur voulait revenir entre minuit et deux heures du matin.

Je revins vers minuit et demi. Le garçon, tout jeune, un gavroche d’imprimerie, à la mine futée, porteur d’une casquette neuve sur laquelle était écrit en lettres rouges : « Le Pluton », me reconnut tout de suite et me fît entrer dans le cabinet de Minos, un vaste cabinet, très administratif : bureau en bois noir, tout luisant neuf ; divan en cuir vert, fauteuils et chaises également verts. Sur le bureau, un Bottin, ce qu’il faut pour écrire, quelques journaux du soir, dépliés. Et pas de bibliothèque, aucun tableau, pas même une gravure. Aux murs, rien qu’une grande affiche rouge du Pluton, fixée avec des pains à cacheter. En somme, un confortable de gare, la banalité de quelque salle d’attente des premières.

Presque aussitôt, un grand diable, haut sur jambes, possesseur d’un long nez d’importance, entra en courant et vint à moi, la main tendue, secoué d’un rire qui, dans sa bonhomie voulue, n’était pas sans séduction. En tenue de soirée, habit à la dernière mode, cravate blanche négligemment nouée. Presque aussi jeune que moi alors, de vingt-cinq à vingt-huit ans.

— Monsieur X…, n’est-ce pas ?… Très bien, votre article… Tout à fait bien… Avez quelque chose : compliments !… Je tiens beaucoup à causer avec vous… oui, beaucoup ! Mais impossible maintenant… Arrivé du Théâtre-Français… d’une première… quittée pour aller avec Éaque, assister à une réunion de la salle Favié… Faut que je descende à la composition… voir la morasse… Mais, tout à l’heure, en remontant… Donc attendez ici… avez journaux du soir… Ou, plutôt, non ! Rien dans journaux du soir… vous ennuieriez… êtes de la maison : pouvez descendre avec moi.

C’était un atelier de composition comme les autres, bas de plafond, où il faisait une chaleur étouffante. Sous la clarté crue des réflecteurs, une quinzaine de typos, en blouse, composaient devant les casses, hâtivement, car il y avait du retard, et l’arrivée de Minos, que je suivais, ne fit lever le nez à personne. Tout au fond, à côté des formes, « M. Éaque », le ténor du Pluton, penché sur la « morasse de la une », encore tout humide, que venait de lui passer le metteur en pages, relisait ardemment son interminable article de tête.

Petit mais râblé, Éaque. Trente ans au plus. Ancien peintre en bâtiments. Malgré l’air artiste qu’il tâchait de se donner, malgré un veston de velours gros bleu à brandebourgs et son bonnet d’astrakan, lui, était resté peuple, par la tournure et l’encolure, par ses solides attaches, ses rudes mains qu’il lavait pourtant avec soin, depuis qu’il vivait jour et nuit à côté de Minos. Mais, prolétaire décrassé, il avait beau porter maintenant du linge fin d’une irréprochable blancheur : saisissant était le contraste entre ce cheval de labour et l’autre, sorte de grand poulain pur sang, piaffant de jeunesse, d’impatience, et lâché dans la politique comme dans une prairie qui lui semblait verte… couleur de l’espérance, tiens !

Debout, à deux pas, le metteur en pages attendait « la une ». En longue blouse grise, celui-ci, avec une cigarette éteinte collée à sa lèvre inférieure, et pendante. Mais Éaque prenait son temps, une main enfoncée dans ses longs cheveux, content de sa prose et poussant des petits gloussements satisfaits.

— Bon ! c’est vous ?… fit-il en reconnaissant le pas de Minos.

Et, comme il coulait un regard de notre côté, je l’aperçus de face, trop barbu, l’œil doux et voilé, enfin un de ces visages restés à l’état d’ébauche, qui donnent l’impression de « l’inachevé ». Puis, il ajouta en se renfonçant dans sa tartine :

— Henri, venez voir ça !…

Il l’appelait de son petit nom ! Et l’autre, rejeton d’une illustre famille qui avait brillé dans l’Histoire de France au commencement de ce siècle, « Henri » était déjà à côté de l’ancien peintre en bâtiments, lisant des yeux l’article à sensation, pouffant de joie aux phrases à l’emporte-pièce. Même, pour mieux lire, il finit par appuyer ses bras croisés sur l’épaule d’Éaque. Loin de se sentir gêné par cette fraternelle pesée, celui-ci, quelquefois, retournait la tête, afin de guetter au passage l’effet des bons endroits. Et l’effet se produisait ; ces messieurs en avaient alors pour une demi-minute à se regarder au fond des yeux, échangeant à peine quelques exclamations, mais se comprenant dans le gobage, tour à tour folâtres comme deux gamins ou graves comme deux augures. Et la cigarette éteinte, qui pendait collée à la lèvre du metteur en pages, attendait toujours.

Soudain, le troisième du triumvirat, « M. Rhadamante », plus jeune que les deux autres, un aztèque, pas beau, cheveux en brosse, face complètement rasée, parut sur le seuil. Et pas content, avec son air malheureux de poulet déplumé, il vint se planter devant Minos et Éaque en gémissant :

— Est-ce raisonnable !… Une heure de retard, et ce soir surtout !… ce soir, où nous tirons douze mille de plus…

Puis, leur arrachant des mains la morasse, il la rendit au metteur en pages ; et, subitement autoritaire :

— Serrez la une !

Cinq minutes plus tard, dans le vaste cabinet de travail, sans objets d’art, et sans livres autres que le Bottin, Minos, assis à mon côté, sur le divan en cuir vert, me dit à brûle-pourpoint :

— Êtes-vous ambitieux ?

Je l’étais certes, en ce temps-là surtout, mais pas comme l’entendait le rédacteur en chef du Pluton. Écrire un beau livre, faire jouer une pièce passionnante, vraie jusqu’à la cruauté : oui, j’étais ambitieux ! Je répondis donc affirmativement à Minos, mais sans préciser.

— À la bonne heure ! s’écria-t-il aussitôt. Du moment que vous êtes ambitieux, vous êtes mon homme ! Vous faites définitivement partie de la rédaction du Pluton !… Moi aussi je suis ambitieux.

— Vous voulez arriver à la députation ? demandai-je, ingénument.

Ici, Minos eut un sourire dédaigneux, un haussement d’épaules d’homme supérieur.

— Non ! autre chose… Ministre ?… Pas même ! Ce n’est pas assez durable… Si je vous disais que moi, rédacteur en chef de l’organe révolutionnaire le plus lu et le plus influent sur le peuple de Paris, je me considère comme autrement puissant que le titulaire d’un portefeuille… Oui, ce peuple aujourd’hui est roi, et je suis son chef de cabinet inamovible… Puisque je fais l’opinion moi ! et que c’est moi qui dispose, en réalité, des sièges à la Chambre et au Sénat, des Préfectures, des Ambassades, des Ministères…

« Bravo ! » Cette façon originale d’envisager l’ambition m’inspirait un respect pour le personnage. Mais je fus un peu défrisé quand M. Minos ajouta :

— Vous, par exemple, vous le serez, député !… Si je ne veux rien être, je désire que les quinze rédacteurs du Pluton entrent tous à la Chambre… jusqu’à mon garçon de bureau, que je verrais volontiers conseiller municipal…

— Merci pour lui et pour nous !… Vous êtes bien aimable ! répondis-je ironiquement.

Mais mon ironie, il ne s’en aperçut même pas. Plus apte décidément à échafauder des rêves qu’à observer les hommes, un tantinet naïf, Minos, un soir, dès la semaine suivante, se livra complètement :

— Si je vous disais, monsieur, qu’à nous trois : Rhadamante, notre secrétaire de rédaction, Éaque, et moi, nous serons un jour les maîtres de la France…

— Pas possible ! m’écriai-je.

— Vous vous imaginez que je plaisante : je n’ai jamais parlé aussi sérieusement… Et vous allez voir le bien fondé de nos espérances… M. Thiers étant président de la République, nous, le Pluton, organe le plus avancé de l’opposition, que faisons-nous depuis quelque dix-huit mois, et avec un incontestable bonheur ?… Nous sommes en train d’user M. Thiers…, et, sans nul doute, avec de la persévérance, rien que par la force des choses nous arriverons à saper son gouvernement… Bien ! M. Thiers, une fois renvoyé à « ses chères études », qu’arrivera-t-il ? Le maréchal de Mac-Mahon ? Nous userons Mac-Mahon ; puis qui ? M. Grévy, si vous voulez ? Nous userons M. Grévy… et chacun de ses successeurs, quels qu’ils soient… Enfin, quand nous aurons usé à tour de rôle M. Clémenceau, le duc d’Aumale, et Jules Ferry, et le général X…, et l’ingénieur Y…, M. Rochefort, si vous voulez, et dix autres, vingt, trente, s’il est nécessaire, le moment arrivera où il n’y aura plus que nous… debout… et nous serons les maîtres… Oui. monsieur, la République et la France nous appartiendront un jour… à nous trois : Rhadamante, Éaque et moi !…

Le rédacteur en chef du Pluton, M. Minos, quand il parlait de ses rêves ambitieux, s’exprimait avec tant de conviction que risquer un sourire eût été une impolitesse. Ce fut donc avec le plus grand sérieux, et non sans une certaine timidité, que je risquai une objection.

Son journal même, cet engin de destruction d’une efficacité incontestable, réelle, le Pluton enfin, n’était-il pas à craindre à la longue, que le gouvernement… plutôt que de se laisser entamer par lui… oui ! qu’un de ceux qui tiendraient la queue de la poêle, se ravisant un jour, n’essayât de… ? Les yeux hors de la tête, Minos ne me laissa pas achever.

— Supprimer le Pluton !!! s’écria-t-il, avec un sourire de pitié ; mais vous n’y pensez pas !… Quel gouvernement oserait jamais commettre cette faute ?… Songez que nous tirons ce soir à cent cinquante mille… ce qui, avec une moyenne de trois lecteurs par numéro, suppose quatre cent cinquante mille lecteurs : une armée !… Une armée qui, demain matin, ferait sans doute une émeute, peut-être une révolution, si elle ne trouvait pas son cher Pluton dans les kiosques !

Entré dans la rédaction ordinaire du Pluton, j’eus bientôt l’occasion de voir le triumvirat à l’œuvre chaque jour. Leur enthousiasme, comme leur jeunesse et leur optimisme naïf, était admirable. À la rigueur, Rhadamante, évidemment l’homme pratique du triumvirat, des doutes me venaient sur la sincérité de son emballage. Mais Éaque et Minos, eux, croyaient tellement que c’était arrivé, qu’ils finirent par cohabiter ensemble, fraternellement, sans doute afin de pouvoir, jour et nuit, vivre à deux leur rêve éveillé. Oui, l’ancien peintre en bâtiments quitta son garni, mit dans un fiacre sa malle, et vint s’installer dans le superbe appartement du patricien. Ils prenaient leurs repas ensemble, se rendant ensuite au Pluton, en revenaient de compagnie à trois heures du matin. Et ils couchaient dans deux chambres contiguës, dont la porte de communication était laissée ouverte. Aussi, quelquefois, d’un lit à l’autre, au milieu de la nuit, des dialogues comme celui-ci :

— Éaque !

— Quoi ?

— Dormez-vous ?

— Moi non plus !… Impossible de fermer l’œil.

— Je crois que nous avons pris une mauvaise attitude dans la question du mode de votation…

— J’y pensais… Pourquoi défendre le scrutin d’arrondissement ?… nous engager pour l’avenir ?… Une vraie faute !

— D’autant plus que nous en aurons besoin, nous, un jour, du scrutin de liste.

— Incontestablement…

Ici, un double profond soupir. Puis plus rien. Au bout d’un silence :

— Minos ?

— Quoi ?

— Il n’est pas bien tard ?…

— Trois heures quarante-cinq…

— Si nous allions faire sauter le filet pour le scrutin d’arrondissement ?… On ne roule pas encore…

— C’est une idée : nous ferions scier le cliché… on mettrait n’importe quoi à la place…

— Allons, faut-il allumer ?… En moins de quinze minutes, si nous tombons sur un bon fiacre…

— Non, Rhadamante ferait une de ces têtes, en nous voyant revenir… Tant pis pour le scrutin de liste !… Bonne nuit !…

— À demain !… Il fera jour… et nous en serons quittes pour nous déjuger…

Minos devait faire le désespoir de sa famille, qui n’admettait sans doute ni ce genre de vie, ni cette cohibition, ni la couleur politique et sociale du Pluton, ni les rêveries ambitieuses d’Henri. Malgré leur grande fortune, ses parents ne manquaient pas de faire la grimace quand leur revenait finalement la carte à payer. Néanmoins, dans ses bons jours, le Pluton passait pour une affaire industrielle susceptible de rapporter quotidiennement vingt-cinq louis. Mais ces jours brillants avaient des lendemains. Et les lendemains étaient généralement terribles, grâce aux « requins », — nous les appelions ainsi, — gens de sac et de corde, usuriers tarés et repris de justice, qui se succédaient à « l’administration » du journal, attirés là sans doute par la candeur en affaires de « Monsieur Henri ». En attendant de présider aux destinées de la France, le malheureux accordait sa confiance financière à de louches particuliers. Puis, lorsqu’à la fin se découvrait quelque pot aux roses, le grand nez de Minos prenait, ces soirs-là, une inclinaison mélancolique. Et, vous rencontrait-il alors, rendu gentil et communicatif par la mauvaise fortune, désireux d’oublier le contact des fabricants de chaussons de lisière, il se sentait tout porté à faire cas de la littérature, à vous prendre pour confident.

Ce fut en une de ces heures d’expansion qu’il soupira dans mon gilet :

— Un administrateur filou, ça se jette à la porte comme un larbin qui vole… Un simple accident ! On en est quitte pour revoir de près les écritures… On régularise, on paie, et tout est dit !… Mais ce qui m’affecte bien plus et me décourage, c’est de voir l’inertie, l’apathie de notre génération… Êtes-vous toujours ambitieux, vous, au moins !… Oui, pas pour deux sous d’audace, de conception et de volonté de parvenir chez nos contemporains !… Ainsi, tenez ! j’ai un frère, un peu plus jeune que moi… Depuis trois ans sorti du lycée, il ne fait rien… rien… sait qu’il aura toujours de quoi vivre… Il ne veut même pas voyager… L’hiver, il va quelquefois bâiller au théâtre ; l’été, il chasse ou pêche à la ligne… toute l’année, il fume… Eh ! bien, si je vous disais que, pas plus tard qu’hier soir, mon jeune frère m’a refusé… oh ! mais là, formellement… de se faire prêtre…

— Pas possible ! fis-je avec une réelle stupéfaction, mais dont il était l’objet, lui, et non pas son frère.

— Prêtre ! vous comprenez, avec les relations de notre famille… prêtre… mon frère serait certain, au pis aller, d’arriver au cardinalat ! Voyons, prince de l’Église ! Ça ne devrait pas le tenter ?… Puis, ce n’est pas tout… Qui sait ? quand, après avoir usé vingt gouvernements, il n’y aura plus que nous… quand Rhadamante, Éaque et moi, nous serons devenus les maîtres de la France… Oui, qui sait ? Mon imbécile de frère n’a pas tressailli, et je lui ai pourtant montré, dans un avenir probable… certain… le but que nous l’aiderions à atteindre… Un but grandiose, merveilleux : le trône de saint Pierre !!!

Un autre jour encore, Minos me laissa lire jusqu’au fond de son âme. La joie, cette fois, le rendait expansif.

Il s’agissait d’une élection, d’une élection parisienne unique, d’une mémorable élection qui, depuis plusieurs semaines, passionnait la grande ville et la France. Il s’agissait de faire une niche au pouvoir, de blackbouler le candidat agréable, un ami personnel du président de la République ; et, pour arriver à ce résultat, Minos, le premier, avait eu l’idée de lancer une candidature ingénieuse — inepte — à laquelle nul n’avait pensé, mais que toutes les nuances de la presse indépendante furent bientôt unanimes à patronner. Le candidat du Platon était donc devenu le candidat de l’opposition coalisée. Et le grand jour, le dimanche du vote, vers six heures, au moment où commençait partout le dépouillement du scrutin, moi, arrivant au journal, pour savoir les nouvelles, je trouvai les portes ouvertes, les pièces, vides, chacun, garçons de bureaux et rédacteurs, parti à la recherche des résultats. Personne ! sauf, tout au fond, dans son cabinet, solitaire et se promenant la main derrière le dos, Minos.

— Déjà ! me dit-il, tout pâle, comme sortant d’un rêve. Que savez-vous ?

Puis, devant mon silence, ses yeux cherchèrent la pendule, qui marquait six heures vingt. Comprenant alors qu’il était trop tôt pour que j’eusse appris quelque chose :

— Avez-vous voté, au moins ?… et, pour le candidat du Pluton ?

Je répondis par un signe de tête affirmatif, qui était un mensonge, car aujourd’hui encore, vingt ans plus tard, je ne me suis jamais fait inscrire sur une liste électorale.

Comme, par discrétion, j’allais me retirer, Minos, se laissant choir sur le divan en cuir vert :

— Je vous en prie, ne me laissez pas seul !

Invité par son regard, je m’assis à côté de lui. La pendule sonna la demie. Alors, il me saisit brusquement le bras, son grand nez s’inclina vers moi, très ému ; puis après un rire nerveux qui le secoua un moment, redevenu subitement maître de lui :

— Mon bon ami, me dit-il d’un ton pénétré, vous ne vous imaginez pas… Écoutez ! il m’est arrivé de gagner cent mille francs au jeu, dans une nuit… ou j’ai eu des bonnes fortunes, j’ai parfois obtenu les faveurs d’une duchesse… Eh ! bien, de ma vie… entendez-vous, de ma vie… je n’ai jamais rien désiré autant que ce que je vais apprendre dans quelques instants…

— Ou ne pas apprendre !… ajouta-t-il, d’une voix tremblotante, suffoquée.

. . . . . . . . . . . . . . .

Ici, X… jeta son cigare éteint, et conclut :

— Le dénouement ?… Vous savez tous que le candidat du Pluton fut élu contre M. de R… à une forte majorité. Puis, M. Thiers, « usé », un peu par le triumvirat mais par d’autres personnages aussi, et surtout par lui-même, tomba de la présidence de la République, selon les pronostics de Minos ; mais, accident que Minos n’avait point voulu admettre, le successeur de M. Thiers mit Paris en état de siège, et, un des premiers soins de l’état de siège fut de supprimer, d’ « oser supprimer », le Pluton, sans que, le lendemain matin, « l’armée des quatre cent cinquante mille lecteurs », ne trouvant plus dans les kiosques son organe favori, ébauchât la moindre émeute pour le réclamer… Oh ! un coup dur pour le pauvre triumvirat !… La cohabitation d’Éaque et de Minos se prolongea pourtant plusieurs mois… Après diverses tentatives inutiles de résurrection du Pluton sous un nouveau titre, Éaque voulut occuper ses loisirs, et se ressouvenant de son ancien métier manuel, refit toutes les peintures des portes et boiseries du confortable appartement de son ami, où il ne devait pas se trouver trop mal… Deux couches au moins, peut-être trois, sans compter le vernis !… Puis, hélas ! tout a une fin : le vernis une fois sec, tout à fait sec, et l’état de siège persistant, Minos ne retint plus Éaque… Aujourd’hui, bien des années après, assagi, Minos dirige de nouveau un journal, un journal financier et nullement subversif… Éaque, lui, est redevenu peintre en bâtiments… Quant à Rhadamante, je me suis laissé dire que, substitut quelque part, à Digne ou à Tonnerre, il défend maintenant, comme un enragé, la Famille, la Religion, la Propriété.

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