M. Leconte de Lisle (Paul Bourget, 1886)
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.
Elle passe, tranquille, en un rêve divin,Sur le bord du plus frais de tes lacs, ô Norwège !Le sang rose et subtil qui dore son col finEst doux comme un rayon de l’aube sur la neige.
Purs d’ombre et de désir, n’ayant rien espéréDu monde périssable où rien d’ailé ne reste,
Le grand fleuve, à travers les bois aux mille plantes,
Vers le lac infini roulait ses ondes lentes.Majestueux, pareil au bleu lotus du ciel...
Parfois un éléphant songeur, roi des forêts,Passait et se perdait dans les sentiers secrets,Vaste contemporain des races terminées,Triste, et se souvenant des antiques années.L’inquiète gazelle, attentive à tout bruit,Venait, disparaissait comme le trait qui fuit.Au-dessus des nopals bondissait l’antilope,Et, sous les noirs taillis dont l’ombre l’enveloppe.L’œil dilate, le corps nerveux et frémissant,La panthère à l’affût buvait leur jeune sang.
Telle la Vie immense, auguste, palpitait,Rêvait, étincelait, soupirait et chantait.Tels les germes éclos et les formes à naîtreBrisaient ou soulevaient le sein large de l’Être.
La vie est comme l’onde où tombe un corps pesant :Un cercle étroit s’y forme et va s’élargissant,Et disparaît enfin dans sa grandeur sans terme.La Mâya te séduit, mais, si ton cœur est ferme,Tu verras s’envoler comme un peu de vapeurLa colère et l’amour, le désir et la peur,Et le monde illusoire aux formes innombrablesS’écroulera sous toi comme un monceau de sable...
Et gardant à jamais sa rigide attitude,Il rêvait comme un Dieu fait d’un bloc sec et rude.
Sous le ciel jeune et frais, qui rayonne le mieuxDe la Sicilienne au doux rire, aux longs yeux,Ou de l’aube qui sort de l’écume marine ?Qui le dira ? Qui sait, ô Lumière, ô Beauté,Si vous ne tombez pas du même astre enchantéPar qui tout aime et s’illumine?
Dieu triste, Dieu jaloux qui dérobes ta face,Dieu qui mentais disant que ton œuvre était bon,Mon souffle, ô pétrisseur de l’antique limon,Un jour redressera ta victime vivace.Tu lui diras : adore ; elle répondra : non.
Car tu sièges au sein de tes égaux antiques,Sous tes longs cheveux roux, dans ton ciel chaste et bleu.Les âmes, en essaim de colombes mystiques.Vont boire la rosée à tes lèvres de Dieu.
Sombre douleur de l’homme, ô voix triste et profonde,Plus forte que les bruits innombrables du monde,Cri de l’Âme, sanglot du Cœur supplicié.Qui t’entend sans frémir d’amour et de pitié ?
Voici ton heure, ô roi de Sennaar, ô chefDont le soleil endort le rugissement bref.Sous la roche concave et pleine d’os qui luisent,Contre l’âpre granit tes ongles durs s’aiguisent.
Qui dort dans l’air glacé, les ailes toutes grandes.
Il ne sait que la chair qu’on broie et qu’on dépèce,Et, toujours absorbé dans son désir sanglant.
Au fond des masses d’eau lourdes d’une ombre épaisseIl laisse errer un œil terne, impassible et lent.
Devant la lune errante aux livides clartés,Quelle angoisse inconnue, au bord des noires ondes,Faisait pleurer une âme en vos formes immondes ?Pourquoi gémissiez-vous, spectres épouvantés ?
Éclair, rêve sinistre, éternité qui ment,La Vie antique est faite inépuisablementDu tourbillon sans fin des apparences vaines.
Maya ! Maya ! torrent des mobiles chimères,
Ah ! tout cela , jeunesse, amour, joie et pensée,Chants de la mer et des forêts, souffles du ciel,Emportant à plein vol l’espérance insensée.Qu’est-ce que tout cela qui n’est pas éternel ?
Tel je parlais. Les bois, sous leur ombre odorante,Épanchant un concert que rien ne peut tarir.Sans m’écouter, berçaient leur gloire indifférente,Ignorant que l’on souffre et qu’on puisse en mourir.
Encore une torture, encore un battement,Puis rien. La terre s’ouvre, un peu de chair y tombe,Et l’herbe de l’oubli, cachant bientôt la tombe,Sur tant de vanité croît éternellement.
Vertu, douleur, pensée, espérance, remords,Amour qui traversais l’univers d’un coup d’aile,Qu’êtes-vous devenus ? L’Âme, qu’a-t-on fait d’elle ?Qu’a-t-on fait de l’esprit silencieux des morts?
Si la félicité de ce vain monde est brève,Si le jour de l’angoisse est un siècle sans fin,Quand notre pied trébuche à l’abîme divin,L’angoisse et le bonheur sont le rêve d’un rêve...
J’ai goûté peu de joie et j’ai l’âme assouvieDes jours nouveaux non moins que des siècles anciens.Dans le sable stérile où dorment tous les miens,Que ne puis-je finir le songe de ma vie ?
Oubliez, oubliez, vos cœurs sont consumés ;De sang et de chaleur vos artères sont vides.Ô morts, morts bienheureux, en proie aux vers arides,Souvenez-vous plutôt de la vie, et dormez.
Ah ! dans vos lits profonds quand je pourrai descendre,Comme un forçat vieilli qui voit tomber ses fers,Que j’aimerai sentir, libre des maux soufferts.Ce qui fut moi rentrer dans la commune cendre !
Vous vivez lâchement, sans rêve, sans dessein,
Plus vieux, plus décrépits que la terre inféconde,Châtrés, dès le berceau, par le siècle assassin,De toute passion vigoureuse et profonde.
Votre cervelle est vide ainsi que votre sein,Et vous avez souillé ce misérable mondeD’un sang si corrompu, d’un souffle si malsain,Que la mort germe seule en cette boue immonde.
Oui, l’impure laideur est la reine du monde,Et nous avons perdu le chemin de Paros !
Et toi, divine Mort où tout rentre et s’efface,Accueille tes enfants dans ton sein étoile ;Affranchis-nous du temps, du nombre et de l’espace,Et rends-nous le repos que la vie a troublé.
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