Chansons
Les Contrerimes
a. Dans Arle, où sont les Aliscams,Quand l’ombre est rouge, sous les roses,Et clair le temps,
Prends garde à la douceur des choses,Lorsque tu sens battre sans causeTon cœur trop lourd ;
Et que se taisent les colombes :Parle tout bas, si c’est d’amour,Au bord des tombes.
b. Filippa, Faïs, Esclarmonde,Les plus rares, que l’on put voir,Beautés du monde ;
Mais toi si pâle encor d’avoirCouru la lune l’autre soirAux quatrerues,
Écoute : au bruit noir des chansonsSatan flagelle tes sœurs nues ;Viens, et dansons.
c. Au mois d’aimer, au mois de Mai,Quand Zo’ va cherchant sous les branchesLe bien−aimé,
Son jupon, tendu sur les hanches,Me fait songer à l’aile blancheDu voilier :
Mers qui battez au pied des mornesEt dont un double PilierDressa les bornes.
d. Dans la saison qu’Adonis fut blessé,Mon cœur aussi de l’atteinte soudaineD’un regard lancé.
Hors de l’abyme où le temps nous entraîne,T’évoquerai−je, ô belle, en vain — ô vainesOmbres, souvenirs.
Ah ! dans mes bras qui pleurais demi−nue,Certe serais encore, à revenir,Ah ! la bienvenue.
Le temps irrévocable a fui. L’heure s’achève.Mais toi, quand tu reviens, et traverses mon rêve,Tes bras sont plus frais que le jour qui se lève,Tes yeux plus clairs.
À travers le passé ma mémoire t’embrasse.Te voici. Tu descends en courant la terrasseOdorante, et tes faibles pas s’embarrassentParmi les fleurs.
Par un après−midi de l’automne, au mirageDe ce tremble inconstant que varient les nuages,Ah ! Verrai−je encor se farder ton visageD’ombre et de soleil ?
Longtemps si j’ai demeuré seul,Ah ! qu’une nuit je te revoie.Perce l’oubli, fille de joie,Sors du linceul.
D’une figure trop aimée,Est−ce toi, spectre gracieux,Et ton éclat, cette fuméeDevant mes yeux ?
Ta pâleur, tes sombres dentelles,Le bal qui berçait nos pieds las,Un corps qui plie entre mes bras :Je me rappelle…
Quelquefois, après des ébats polis,J’agitai si bien, sur la couche en déroute,Le crincrin de la blague et le sistre du douteQue les bras t’en tombaient du lit.
Après ça, tu marchais, tu marchais quand même,Et ces airs, hélas, de doux chien battu,C’est à vous dégoûter d’être tendre, vois−tu,De taper sur les gens qu’on aime.
Toi qui fais rêver, ô bruneSi pâle, de clair de lune ;Des heures blanches et lentesOù les colombes lamentent ;
Le jour efface la lune,Les blondes se rient des brunes.Je t’ai onze jours aimée :L’amour, n’est−ce pas fumée ?
Vous souvient−il de l’aubergeEt combien j’y fus galant ?Vous étiez en piqué blanc :On eût dit la Sainte Vierge.
Un chemineau navarraisNous joua de la guitare.Ah ! Que j’aimais la Navarre,Et l’amour, et le vin frais.
De l’auberge dans les LandesJe rêve, — et voudrais revoirL’hôtesse au sombre mouchoir,Et la glycine en guirlandes.
Aimez−vous le passéEt rêver d’histoiresÉvocatoiresAux contours effacés ?
Les vieilles chambresVeuves de pasQui sentent tout basL’iris et l’ambre ;
La pâleur des portraits,Les reliques uséesQue des morts ont baisées,Chère, je voudrais
Qu’elles vous soient chères,Et vous parlent un peuD’un cœur poussiéreuxEt plein de mystère.
Satan, notre meg, a ditAux rupins embrassés des rombières :« Icicaille est le vrai paradis« Dont les sources nous désaltèrent.
« La vallace couleur du ciel« Y lèche le long des allées« Le pavot chimérique et le bel« Iris, et les fleurs azalées.
« La douleur, et sa sœur l’Amour,« La luxure aux chemises noires« Y préparent pour vous, loin du jour,« Leurs poisons les plus doux à boire.
« Et tandis qu’aux portes de fer« Se heurte la jeune espérance,« Une harpe dessine dans l’air« Le contour secret du silence. »
Ainsi (à voix basse) parlaLe sorcier subtil du Grand Œuvre,Et Lilith souriait, dont les brasSont plus frais que la peau des couleuvres.
En l’an 801 de RomeCésar Claudius convintDe quelques mesures, afinD’aider au bonheur des hommes.
Un aqueduc fut parfait,Une loi réprima l’usure ;Et trois caractères furentAjoutés à l’alphabet :
Savoir (ainsi nous enseigneTacite) l’F inversé,L’antisigma, l’I barré,(cf. Le Corpus du règne).
Cependant, — louange à Vénus ! —Messaline, et moins assouvie,Oubliait le poids de la vieDans les bras du beau Silius.
Vêtue à l’envi d’un beau soirD’une liquette d’écarlateEt d’un seul bas noir, délicateÀ voir,
Telles, divin marquis, les seulesCouleurs peignant à ton désirLa mort de sable, et du plaisirLes gueules.
Décor d’encre. Sur le ciel terneCourt un fil de fer :Mansarde où l’on aima, vanterneSans carreaux, où l’on a souffert.
Une enfant fait le pied de grueLe long du trottoir.Le bistro, du bout de la rue,Ouvre un œil de sang dans le noir ;
Tandis qu’on pense à sa province,À Faustine, à Zo’…Mais c’est pour Lilith que j’en pince :Autres chansons, autres oiseaux.
Vous me reprochez, entre tant,D’être chipé pour la boniche.Mais vous donner mon cœur, autantPorter des cerises à Guiche.
Ne prenez pas cet air pointuEn parlant d’amour ancillaire.Achille a taxé sa vertuAu prix des captives, ma chère.
Et je sais, brûlé d’autres cieux,Un village sous les goyaves,Peuplé des fils par mes aïeuxQu’ils avaient fait à leurs esclaves.
Si tu savais encor te lever de bonne heure,On irait jusqu’au bois, où, dans cette eau qui pleurePoursuivant la rainette, un jour, dans le cressonTremblante, tes pieds nus ont leur nacre baignée.Déjà le rossignol a tari sa chanson ;L’aube a mis sa rosée aux toiles d’araignée,Et l’arme du chasseur, avec un faible son,Perce la brume, au loin, de soleil imprégnée.
Ces premiers froids que l’on réchauffe d’un sarment,— Et des platanes d’or le long gémissement,— Et l’alcôve au lit noir qui datait d’Henri IV,Où ton corps, au hasard de l’ombre dévêtu,S’illuminait parfois d’un rouge éclair de l’âtre,Quand tu m’aiguillonnais de ton genou pointu,Chevaucheuse d’amour si triste et si folâtre ;— Et cet abyme où l’on tombait : t’en souviens−tu ?
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