IL’ARMOIRE DES VOLUPTÉS
À Georges Lacombe.
PERSONNAGESl’abbé prout. monsieur de percefort. gontran (cousin de Percefort). joseph (garde républicain). théobald (gendre de Percefort). eugène (neveu de Percefort). troussetutu (député). madame de percefort. bérangère (fille de Percefort et femme de Théobald). clothilde (cocotte, maîtresse de Troussetutu).
Le théâtre représente une salle tenant du fumoir et du salon ; d’un côté et sur le devant se trouve une grande armoire de forme ancienne, beau meuble d’art ; de l’autre côté et aussi sur le devant, un piano fait vis à vis à l’armoire. Sur le piano, un plateau avec un verre et une carafe.
Scène I
PERSONNAGES percefort madame de percefort
percefort (lisant un journal)
Encore de nouveaux exploits de cambrioleurs, une villa déménagée la nuit, et, dans trois appartements habités, pendant le sommeil des locataires dans leurs chambres, les malfaiteurs ont fait main basse sur les objets de valeur placés dans les salons et dans les salles à manger ; bibelots, tableaux, argenterie, tout a été enlevé sans bruit ; l’attention des concierges, dont le sommeil est pourtant léger, a été mise très habilement en défaut par les audacieux cambrioleurs.
C’est effroyable, on n’est plus en sûreté chez soi… Des cambrioleurs pourraient s’introduire ici, emporter les meubles, le piano, l’armoire et vous-même, ma femme.
madame de percefort
Oh ! l’armoire, elle ne passerait pas par la porte et je ne me laisserais pas enlever. On ne m’emporterait pas plus facilement que l’armoire.
percefort
Les objets précieux qu’elle contient, alors.
madame de percefort
Ce sont mes fourrures, mes manteaux et vos vêtements d’hiver ; je les fais monter aujourd’hui à la lingerie afin qu’ils soient brossés, poivrés et empaquetés jusqu’à l’hiver prochain. Ce soir, l’armoire sera vide, et, les grands arrangements finis, je donnerai ses huit jours à Rosalie.
percefort
Vous renvoyez votre femme de chambre ? Vous la citiez comme une perle il n’y a pas trois jours.
madame de percefort
Oui, oui, une perle… pour un garde républicain qui passe son temps à l’em… pêcher de faire son ouvrage. Cet homme est toujours fourré ici ; Rosalie m’avait demandé la permission de le voir le donnant comme son cousin ; hier, je les ai surpris dans la lingerie et dans une position que le militaire a rectifiée à mon entrée, mais trop tard.
percefort
Un garde républicain ? mais c’est une protection ! … J’aurais préféré un gardien de la paix, ou mieux un inspecteur de la Sûreté… Enfin estimons-nous heureux qu’un représentant de la force publique soit attiré ici : sa présence continuelle peut intimider des cambrioleurs Au lieu de renvoyer Rosalie, augmentez-la.
madame de percefort
C’est le garde qui va l’augmenter et à sa façon… Et la morale ? Vous me la bâillez belle avec votre peur des cambrioleurs ! Depuis des mois vous tremblez.
percefort
Notre appartement reste si souvent vide ; vos bonnes œuvres et vos pratiques pieuses aux églises vous tiennent toute la journée dehors ; les enfants ont leurs occupations, leurs visites, et moi…
madame de percefort
Et vous, je ne sais vraiment pas où vous allez, à peine le déjeuner fini. Me seriez-vous infidèle, Percefort ? n’avez-vous pas honte, un homme de votre âge ? (Percefort fait un geste). — Ah ! je ne suis pas tranquille, vos allures me sont suspectes.
percefort
En quoi suspectes ? Je vais tout simplement à mon conseil d’administration ou à mes comités.
madame de percefort
Édouard, après trente-deux ans de mariage !
percefort
C’est justement pour ça.
madame de percefort
Que dites-vous ?
percefort
C’est justement pour ça, que vous devriez avoir une confiance aveugle et ne pas vous inquiéter toujours de l’endroit où je vais.
madame de percefort
Du reste, vous n’auriez peut-être pas à aller bien loin pour me tromper : dans cette maison même, à l’étage au-dessous, le nouveau locataire est une cocotte… C’est scandaleux, il faudra se plaindre au propriétaire.
percefort
Une cocotte ?
madame de percefort
Oui, une cocotte et déjà cet impur voisinage a sali la respectabilité de cet honnête foyer.
percefort
Qu’avons-nous à voir avec les voisins ?
madame de percefort
Je sais ce que je dis… Hier, j’étais à la fenêtre, et avant cinq heures, avant cinq heures, comprenez-moi bien, je vois arriver notre neveu Eugène qui devait dîner avec nous ; il a franchi la porte de la maison tout flambant, un gros bouquet de violettes à la main ; à sept heures seulement il sonnait chez nous ; il n’avait plus de violettes, mais, en revanche, il sentait horriblement l’orchidée. Il sortait de l’antre de la débauche, et c’est tout chaud encore des baisers de la courtisane qu’il a osé s’asseoir à notre table de famille.
percefort (à part)
Une cocotte habite en dessous et Eugène obtient ses faveurs ! Eh ! Eh ! (Haut). Je me plaindrai au propriétaire : la maison doit être habitée bourgeoisement.
madame de percefort
Cette fille ne peut continuer à déshonorer cet immeuble ; voyez l’influence de ses débordements jusque sur nos serviteurs.
percefort
Ah ! ne renvoyez pas Rosalie, ou je ne dis rien au propriétaire.
madame de percefort
Soit, à condition toutefois que le garde républicain épousera cette pauvre enfant qu’il a sûrement séduite. Et à propos de Rosalie, il est temps que je fasse débarrasser cette armoire et porter les vêtements à la lingerie. (Elle sort).
Scène II
PERSONNAGES percefort rosalie
(Entre Rosalie, elle ouvre l’armoire, prend un vêtement et s’apprête à sortir).
percefort
Rosalie.
rosalie
Monsieur ?
percefort
Rosalie, madame m’a appris que vous étiez fiancée à un garde républicain.
rosalie (à part)
Ça y est, j’ai mes huit jours.
percefort
Un homme très bien, paraît-il. Il est tout naturel, puisque vous devez vous marier, que vous puissiez voir votre futur. Je vous autorise à l’inviter à l’office et à l’y bien traiter.
rosalie (à part, stupéfaite)
Ah bah ! (Haut, joyeuse). Merci, Monsieur.
(Elle sort)
Scène II
PERSONNAGES percefort bérengère
(Entre Bérengère.)
percefort
Te voilà, fillette ?
bérengère
Oui, papa, nous rangeons les effets d’hiver ; je viens prendre le manteau et la pelisse de Théobald ; j’avais serrer les vêtements de mon mari avec les tiens.
(Elle cherche les vêtements dans l’armoire).
percefort
Le cousin Gontran est venu vous chercher hier soir, Théobald et toi ; il avait une loge pour l’armoihk des voluptés 33
les Folies-Libidineuses, m’a dit ta mère... La revue fait toujours fureur ; vous êtes-vous bien amusés ?
BÉRENGERE
Oui, papa, c’est très drôle et la musique est charmante ; il y a surtout l’air des folles voluptés qui revient à tous les actes qui est ravissant ; j’ai prié Théobald de me l’apporter aujourd’hui.
PERCEFORT
Ah ! c’est donc ça, la commission que ton mari était si empressé de faire ! Il est parti voici déjà un bon moment.
[Bérengère, pendant cette conversation, s’est chargée de vêtements jaunes elle laisse ouverte l’armoire).
PERCEFORT [rêvant]
Ah ! Ah ! l’air des folles voluptés... les folles voluptés ! (Regardant Bérengère embarrassée). Mais tu ne vas pas emporter tout cela d’un seul coup, petite, c’est trop lourd.
BÉRENGÈRE
Si, si, je ne veux pas revenir.
34 l’abbé prout
PERCEFORT
Je vais t’aider : donne-moi cette pelisse. [Il la débarrasse d’une partie des vêtements).
BÉRENGÈRE
Merci, papa. (Ils sortent).
SCÈNE IV
(Entrent) JOSEPH ET ROSALIE
JOSEPH
Dont auquel je superpose que je m’aventure vraiment imprudemment en pénétrant dans l’appartement conséquent tes bourgeois respectifs.
ROSALIE
Mais non, grande bête, je te dis que tu peux rester ici tant que tu voudras, monsieur t’invite à venir me faire la cour.
JOSEPH
Cette invitation à mon égard est anormale.
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La patronne que je crois, nous a pincés hier ; inconvaincus du délit, dont auquel tes bourgeois incitent à la récidive, je superpose un piège.
ROSALIE
Mais non : puisque tu dois m’épouser, il est tout naturel que tu viennes me voir. C’est monsieur qui lui-même l’a dit.
JOSEPH
Suffit, j’obtempère avec volupté. (Il lui prend la taille et l’embrasse).
ROSALIE
Ah ! Mais, pas de blague ici ! Aide-moi à emporter les frusques. Ils vont près de l’armoire).
JOSEPH
Avec le dévouement du chevalier français, ô charmante Rosalie. (Il la pelote).
ROSALIE
A bas les pattes !
JOSEPH (redoublant de tendresse)
Tes charmes dont auquel l’ivresse amoureuse
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me fait perdre la raison, sirène du plumeau et de l’aiguille.
ROSALIE
Tu abuses de ma faiblesse. (Effrayée). Voilà monsieur !
JOSEPH (qui tient Rosalie dans ses bras) Repincés ! IIl entraîne Rosalie dans l’armoire).
SCENE V
PERCEFORT JOSEPH — ROSALIE (dans l’armoire)
PERCEFORT
L’air des folles voluptés ! ah ! je le connais bien ! Les folles voluptés, j’te crois ! c’est Chinchinette qui le chante ! Ça m’a coûté assez cher pour lui faire donner le rôle destiné à la blonde Clotilde ! ce qu’elle a ragé la blonde Clotilde ! L’air des folles voluptés (il s’approche du piano) mais je le sais par cœur ! (Il fredonne en jouant l'air des folles voluptés, l’armoire oscille en mesure).
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SCÈNE VI
PERCEFORT — L’ABBÉ PROUT JOSEPH ET ROSALIE (dans l’armoire)
L’ABBÉ PROUT (entrant)
Bonjour, cher Monsieur !
PERCEFORT (s’éloignant vivement du piano)
Hein !... Ah ! c’est vous, cher Monsieur l’abbé. Votre santé est toujours bonne ?
L’ABBÉ PROUT
Excellente, merci. J’étais venu informer Madame de Percefort de notre nouvelle œuvre, l’œuvre de la confession à domicile. Les intempéries, une santé débile, un peu de paresse parfois empêchent beaucoup de nos pénitentes de s’approcher aussi souvent qu’il serait nécessaire du tribunal de la pénitence. L’œuvre de la confession à domicile ne permet plus cette coupable négligence ; moyennant une rétribution relativement faible, c’est nous qui nous dérangeons. A l’heure qui convient le mieux aux personnes pieuses, nous venons 38 l’abbé prout
écouter le récit de leurs péchés. On peut disposer de notre ministère même de très grand matin, avant le petit déjeuner, pour ne pas entraver les occupations du jour ; et si les personnes chrétiennes aiment à faire la grasse matinée, nous écoutons leur confession avant leur i lever.
PERCEFORT
Voilà qui est des plus commode. Madame de Percefort pourra ainsi rester plus de temps à la maison. Elle est aujourd’hui occupée à surveiller de grands rangements. Je vais la faire prévenir. (Il sonne).
L’ABBÉ PROUT
Mais pour rien au monde je ne voudrais troubler ses occupations.
PERCEFORT
Du tout, du tout, Monsieur l’abbé, elle vous voit toujours avec grand plaisir. (A part). Rosalie est donc sourde ?
L’ABBÉ PROUT
Nous avons aussi l’œuvre de saint Pacôme qui intéresse très particulièrement les messieurs.
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PERCEFORT (il sonne ; à part)
Rosalie n’arrive pas. (Haut). Mon cher Monsieur l’abbé, je charge ces dames de mes charités. Mais je sonne en vain la femme de chambre. Veuillez vous donner la peine d’entrer dans le boudoir, je vais moi-même prévenir Madame de Percefort de votre visite.
L’ABBÉ PROUT
Je suis tout confus d’être la cause de tout ce dérangement
(Ils sortent).
SCÈNE VII JOSEPH — ROSALIE
JOSEPH (ouvre à demi l’armoire et passe la tête)
Les particuliers sont partis. (Joseph et Rosalie sortent de l’armoire).
ROSALIE
Et monsieur m’a sonné trois fois ! Oust, vite enlevons les hardes. (Ils enlèvent le reste des vêtements). Page:Ranson - L’Abbé Prout, guignol pour les vieux enfants, 1902.djvu/46 Page:Ranson - L’Abbé Prout, guignol pour les vieux enfants, 1902.djvu/47 Page:Ranson - L’Abbé Prout, guignol pour les vieux enfants, 1902.djvu/48 Page:Ranson - L’Abbé Prout, guignol pour les vieux enfants, 1902.djvu/49 Page:Ranson - L’Abbé Prout, guignol pour les vieux enfants, 1902.djvu/50 Page:Ranson - L’Abbé Prout, guignol pour les vieux enfants, 1902.djvu/51 Page:Ranson - L’Abbé Prout, guignol pour les vieux enfants, 1902.djvu/52 Page:Ranson - L’Abbé Prout, guignol pour les vieux enfants, 1902.djvu/53 Page:Ranson - L’Abbé Prout, guignol pour les vieux enfants, 1902.djvu/54 Page:Ranson - L’Abbé Prout, guignol pour les vieux enfants, 1902.djvu/55 Page:Ranson - L’Abbé Prout, guignol pour les vieux enfants, 1902.djvu/56 Page:Ranson - L’Abbé Prout, guignol pour les vieux enfants, 1902.djvu/57 Page:Ranson - L’Abbé Prout, guignol pour les vieux enfants, 1902.djvu/58 Page:Ranson - L’Abbé Prout, guignol pour les vieux enfants, 1902.djvu/59 Page:Ranson - L’Abbé Prout, guignol pour les vieux enfants, 1902.djvu/60 Page:Ranson - L’Abbé Prout, guignol pour les vieux enfants, 1902.djvu/61 Page:Ranson - L’Abbé Prout, guignol pour les vieux enfants, 1902.djvu/62 Page:Ranson - L’Abbé Prout, guignol pour les vieux enfants, 1902.djvu/63 Page:Ranson - L’Abbé Prout, guignol pour les vieux enfants, 1902.djvu/64 Page:Ranson - L’Abbé Prout, guignol pour les vieux enfants, 1902.djvu/65 Page:Ranson - L’Abbé Prout, guignol pour les vieux enfants, 1902.djvu/66 Page:Ranson - L’Abbé Prout, guignol pour les vieux enfants, 1902.djvu/67 Page:Ranson - L’Abbé Prout, guignol pour les vieux enfants, 1902.djvu/68 Page:Ranson - L’Abbé Prout, guignol pour les vieux enfants, 1902.djvu/69 Page:Ranson - L’Abbé Prout, guignol pour les vieux enfants, 1902.djvu/70
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