Jacquot le Bûcheux
Contes populaires
N’est-ce pas, cher lecteur, que souvent dans le mondeOn rencontre des gens qui vous disent : ah ! ah !Si j’eusse été de vous, patati… patata…J’aurais bien fait ceci, j’aurais bien fait cela !…De ces bailleurs d’avis la triste espèce abonde.L’aviseur, bien souvent, ne ferait guère mieux,Bien pis, peut-être, en fin de compte.Je sais, sur ce sujet, un conte curieuxEt quoique le thême en soit vieux,Cependant il mérite encore qu’on le conte.
Il était une fois, — permettez-moi ce motAssez d’usage, j’imagine, —Un bûcheron nommé Jacquot.Ce bûcheron avait sa femme Jacqueline.Ainsi que le mari, la femme avait son lot.C’était, comme chacun aisément le dévine,Des enfants gros et gras, dont l’un au biberon :Deux pour porter culotte et deux pour la jaquette.L’héritier présomptif de notre bûcheronS’appelait Jacquinet, la fille Jacquinette.Si l’on m’accorde que j’ometteLes noms des autres héritiersNous passerons de suite à notre historiette.
Jacqueline à jaser s’amusait volontiers.Ce défaut, — si pourtant c’est défaut qu’on le nomme —Chez la femme est, je crois, plus commun que chez l’homme.Un jour donc que Jacquot bûchait avec vigueur,Jacqueline disait : pauvre époux ! quel malheurQue la première femme, ait cueilli cette pomme !Elle avait bien besoin d’y toucher la sans-cœur !…
— Eh bon Dieu ! Jacqueline, à quoi bon blâmer Ève ?
— Tu prends ça doucement, mais moi, ça me soulève.Penses-y donc un peu, Jacquot, quand je te disQu’ils étaient tous les deux si bien en paradis.Ma bonne vérité, si j’eusse eu cette chanceDe n’avoir, pour ma part, d’autre mal à souffrirQue de manger et boire, et puis de bien dormir,Je n’aurais pas touché l’arbre de la science.Non, Seigneur !… Je le dis et le dirai toujours…
— Tout ce que femme dit n’est pas pur évangile.
— Pauvre Jacquot ! tu prends les choses à rebours ;Tiendrais-tu, par hasard, de ton vieux père Gile ?Me faisait-il souffrir, ce vieux déplaisant-là !…Il me semble le voir, avec sa tuque ronde,Prenant malin plaisir à critiquer le monde ;Si l’un disait ceci, vite, il disait cela.
— Laisse les morts en paix, cela vaut mieux, ma femme.
— Que le bon Dieu, Jacquot, prenne en sa garde l’âmeDe ton vieux défunt père, et qu’il en soit ainsi ;Je l’ai toujours aimé, tu le sais, Dieu merci !Mais pourquoi croirais-tu que j’eusse fait tout commeA fait Ève jadis ?…
A fait Ève jadis ?…— Eh ! bateau ! qui le croit ?Et quand je le croirais, te dirais-je pourquoi ?En voilà des discours à propos d’une pomme !
— Il me semble, Jacquot, qu’on peut bien en parler.Aurions-nous, aujourd’hui, tous deux à travailler,Ainsi que des bêtes de somme,Si cette folle d’Ève eût su mieux obéir ?
— Je le repète encor qui te dit le contraire ?Mais puisque c’est ainsi, que pouvons-nous y faire,Sinon travailler dur, pour ne pas trop pâtir ?
— C’est vrai ; mais quand, vois-tu, ça me vient à l’idée,Je ne puis m’empêcher de me dire, à part moi,Si j’eusse été là-bas, toute seule avec toi,Quand même tu m’aurais priée et suppliéeDe manger de ce fruit, j’aurais dit : non, mon fieu,Puisque Dieu le défend, obéissons à Dieu.
Pendant que les époux tenaient ce beau langage,Quelqu’un les écoutait, ravi de les ouïr,Et ce quelqu’un était le Seigneur du village.
— Ça leur dit-il, sortant tout-à-coup du feuillage,Vous travaillez beaucoup, vous me semblez souffrir,Braves gens,… contez-moi vos peines.
Braves gens,… contez-moi vos peines.JacquelineSans se faire prier, parla pour son époux :Mon bon Monsieur, fit-elle avec sa voix caline,Jacquot, moi, mes enfants, nous nous éreintons tousDu matin jusqu’au soir, sans que notre cuisineEn aille mieux. À peine pouvons-nous
De l’an, tant bien que mal, rejoindre les deux bouts.C’est à désespérer de la bonté divine.
— Femme, on ne doit jamais désespérer de Dieu.C’est bien souvent, quand le moins on y pense,Que se montre la Providence.Elle-même aujourd’hui, m’a conduit en ce lieu.Vous allez, de ce pas, quitter votre chaumièrePour demeurer dans mon manoir ;Et désormais, du matin jusqu’au soir,Vous n’aurez plus rien d’autre à faire,Suivant votre plaisir, qu’à bien boire et manger.
Or donc, voilà Jacquot et sa femme, et sa fille,Et Jacquinet, et toute la familleQui, le soir même, vont logerDans le manoir de ce bon Sire.Lecteur, vous avez trop d’esprit, d’entendement,Pour qu’il soit important de direCombien fut grand l’étonnementDes Jacquot arrivés dans ce logis superbe.On n’y voyait que des tapisAussi mous que la plus douce herbe ;Rideaux soyeux, meubles de prix ;Quant aux mets, quant aux vins, le tout était exquis,Et nos Jacquot étaient enchantés, éblouis…Madame allait-elle à l’église,Un laquais galonné, pas à pas, l’escortait :Jacquot voulait-il sa chemise,Vite, un valet de chambre humblement l’apportait.Tout marchait pour eux à souhait,Et la nappe était toujours mise.
Mais à propos de nappe, il faut ici pourtantQue l’on sache, à quel prix, Jacquot et son épouseSavouraient les plaisirs d’une vie aussi douce.Voici tout le secret de leur luxe éclatant :Parmi les plats nombreux qui garnissaient leur tableFigurait, à chaque repas,
Un plat fermé, plus grand que tous les autres plats ;Et par ordre du Sire, — arrêt irrévocable —On pouvait bien le voir, mais on n’y touchait pas.Ce beau plat, triste objet d’une telle défense,Avait un couvercle d’argent.La femme n’en fit cas dans le commencement,Trop de mets à la fois gardaient sa tempérance ;Mais après un mois de bombance,Après avoir goûté de tout,Poulets, dindons rôtis, soupe, sauce et ragoût,Voilà qu’elle se mit à tout prendre en dégoût.Oui tout, hormis le plat défendu par le Sire.Dès lors adieu l’appétit, le franc rire !Elle ne mangeait plus, ou bien, — de temps en temps,Si Madame mangeait, c’était du bout des dents. —Jacquot, lui, n’en perdait une seule bouchée ;Cependant ça le chagrinaitDe voir sa Jacqueline en peine, et qui jeûnait,Ne tenant la vue attachéeQue sur le plat couvert dont j’ai parlé tantôt.
— Voyons, femme, qu’as-tu ? lui demandait Jacquot,N’es-tu pas mieux ici que dans notre chaumière ?Dis, que te manque-t-il ? Quoi donc peut te déplaire ?Parle au moins… si tu ne dis motComment puis-je te satisfaire ?…
Jacqueline se prit alors à sangloter,Et les enfants surpris voyant pleurer leur mèreSe mirent tous à l’imiter.Je vous laisse à penser, lecteur, la sotte mineQue le mari devait avoir.
Jacquot ! mon bon Jacquot ! murmurait Jacqueline,Tu vois ta femme au désespoir,Je n’ai jamais tant eu de chagrin dans ma vie…Ces mets n’ont plus, pour moi, ni saveur ni vertu ;Le seul plat qui me fasse envieC’est celui-là, là-bas…
C’est celui-là, la-bas…— Ma femme, y penses-tu ?Tu sais que le bourgeois ne veut pas qu’on y touche !
— Je le sais bien, Jacquot, mais ça me paraît louche ;Crois-tu que le bourgeois nous l’aurait défenduSi c’était fait pour notre bouche ?Lève un peu le couvercle, au moins aurons-nous vuCe qu’il contient, alors je serai satisfaiteEt je retrouverai mon ancien appétit.
— Si ce n’est que cela qui cause ton dépitEh bien ! qu’il soit fait à ta tête.Tiens, femme, approche et vois…
Tiens, femme, approche et vois…Et le pauvre d’espritVous découvre le plat d’une main indiscrète ;Mais à peine a t-il fait ce coup qu’une sourisEn sort comme un éclair et trotte par la salle.Jacqueline, Jacquot, et leurs filles, leurs filsCourent après ; mais la bête détalePlus vite qu’eux et gagne un petit trouQui se trouvait, je ne sais plus trop où.
Quand ça ne va pas bien, « ça va de mal en pire »Dit un proverbe du vieux temps.Ils couraient encor que le SireApparut tout-à-coup devant nos pauvres gens.Je vous laisse à penser quelle fut leur surpriseLorsqu’il se mit, lecteurs, à faire ce discours :
Bonnes gens, j’ai voulu pendant quarante joursÉprouver votre gourmandise,L’épreuve me suffit, vous pouvez désormais,Comme vous l’entendrez, agir en ce palais.Il est à vous, votre sagesseVous a gagné cette largesse ;Mais avant de quitter ces lieux, je veux pourtantVous montrer l’intérieur de ce grand plat d’argent,Venez voir…
Venez voir…— Oh ! Monsieur, non, dit alors la femme,N’en faites rien, je vous en prie à deux genoux,Cela pourrait jeter un sort à mon époux…
De son côté, le mari de la DameChantait, en pleurnichant, une semblable gamme ;Tandis que les enfants entourant l’étrangerSemblaient lui barrer le passage.La scène devenait touchante ; c’est dommageQu’elle n’ait pu se prolonger :Le Sire, en découvrant le plat, fit tout changer :
Eh quoi ? s’écria-t-il, cédant à sa colère,On n’a donc pas eu peur d’enfreindre mes arrêts !Lequel de vous, manants… fut assez témérairePour oser me braver jusque dans mon palais,Qu’il parle, ou sur le champ, je vais…
Qu’il parle, ou sur le champ, je vais…— Excellent Sire,Ne nous faites pas mal, dit Jacquot humblement ;Vous voulez tout savoir, eh bien ! je vais tout dire.Ce n’est pas moi, j’en fais serment,Mais vous saurez que JacquelineNe mangeait plus du tout et devenait chagrine,À cause du grand plat. Elle en pleurait. Ma foi !Voyant cela, j’ai pris sur moiD’ouvrir …
— C’en est assez, coquin !… poule mouillée !…Et vous, femme perverse, à la langue emmielléeQui blâmiez si bien Ève en l’appelant Sans-cœur,Ne rougissez-vous pas de votre ingratitude ?Ici, vous pouviez vivre, au sein de la splendeur,Heureuse et sans inquiétude,Et vous ne l’avez pas voulu !…Vous qui n’aviez jamais connu que l’indigence,Quand vous avez acquis tout d’un coup l’opulenceIl vous fallait encor chercher le superfluQue vous crûtes trouver dans le plat défendu ?…Insensés ! votre peine égalera l’outrage.Je vous chasse, et s’il vous avientDe tenir désormais sur Ève un tel langage,Je vous fais pendre bel et bien.
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