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Album de vers anciens (1920)
Assise, la fileuse au bleu de la croiséeOù le jardin mélodieux se dodeline,Le rouet ancien qui ronfle l’a grisée.
Lasse, ayant bu l’azur, de filer la câlineChevelure, à ses doigts si faibles évasive,Elle songe, et sa tête petite s’incline.
Un arbuste et l’air pur font une source viveQui suspendue au jour, délicieuse arroseDe ses pertes de fleurs le jardin de l’oisive.
Une tige, où le vent vagabond se repose,Courbe le salut vain de sa grâce étoilée,Dédiant magnifique, au vieux rouet, sa rose.
Mais la dormeuse file une laine isolée ;Mystérieusement l’ombre frêle se tresseAu fil de ses doigts longs et qui dorment, filée.
Le songe se dévide avec une paresseAngélique, et sans cesse, au fuseau doux crédule,La chevelure ondule au gré de la caresse…
Derrière tant de fleurs, l’azur se dissimule,Fileuse de feuillage et de lumière ceinte :Tout le ciel vert se meurt. Le dernier arbre brûle.
Ta sœur, la grande rose où sourit une sainte,Parfume ton front vague au vent de son haleineInnocente, et tu crois languir… Tu es éteinte
Au bleu de la croisée où tu filais la laine.
Azur ! C’est moi… Je viens des grottes de la mortEntendre l’onde se rompre aux degrés sonores,Et je revois les galères dans les auroresRessusciter de l’ombre au fil de rames d’or.
Mes solitaires mains appellent les monarquesDont la barbe de sel amusait mes doigts purs ;Je pleurais. Ils chantaient leurs triomphes obscursEt les golfes enfuis aux poupes de leurs barques.
J’entends les conques profondes et les claironsMilitaires rythmer le vol des avirons ;Le chant clair des rameurs enchaîner le tumulte,
Et les Dieux, à la proue héroïque exaltésDans leur sourire antique et que l’écume insulteTendent vers moi leurs bras indulgents et sculptés.
De sa profonde mère, encor froide et fumante,Voici qu’au seuil battu de tempêtes, la chairAmèrement vomie au soleil par la mer,Se délivre des diamants de la tourmente.
Vois son sourire suivre au long de ses bras blancsDe l’humide Thétys périr la pierrerieQu’éplore l’orient d’une épaule meurtrie ;Et sa tresse se fraye un frisson sur ses flancs.
Le frais gravier, qu’arrose et fuit sa course agile,Croule, creuse rumeur de soif, et le facileSable a bu les baisers de ses bonds puérils ;
Mais de mille regards ou perfides ou vagues,Son œil mobile emporte, éclairant nos périls,L’eau riante et la danse infidèle des vagues.
La lune mince verse une lueur sacréeToute une jupe d’un tissu d’argent léger,Sur les bases de marbre où vient l’ombre songerQue suit d’un char de perle une gaze nacrée.
Pour les cygnes soyeux qui frôlent les roseauxDe carènes de plume à demi lumineuse,Elle effeuille infinie une rose neigeuseDont les pétales font des cercles sur les eaux…
Est-ce vivre ?… O désert de volupté pâmée,Où meurt le battement faible de l’eau lamée,Usant le seuil secret des échos de cristal…
La chair confuse des molles roses commenceÀ frémir, si d’un cri le diamant fatalFêle d’un fil de jour toute la fable immense.
La princesse, dans un palais de rose pure,Sous les murmures, sous la mobile ombre dort ;Et de corail ébauche une parole obscureQuand les oiseaux perdus mordent ses bagues d’or.
Elle n’écoute ni les gouttes, dans leurs chutes,Tinter d’un siècle vide au lointain le trésor,Ni sur la forêt vague, un vent fondu de flûtesDéchirer la rumeur d’une phrase de cor.
Laisse, longue, l’écho rendormir la diane,O toujours plus égale à la molle lianeDont le bleu rythme bat tes yeux ensevelis !
Si proche de ta joue et si lente la roseNe va pas dissiper ce délice de plis,Ni sur ton frais visage un rayon qui s’y pose.
Nous avons pensé des choses puresCôte à côte, le long des chemins,Nous nous sommes tenus par les mainsSans dire… parmi les fleurs obscures ;
Nous marchions comme des fiancésSeuls, dans la nuit verte des prairies ;Nous partagions ce fruit de féeriesLa lune, amicale aux insensés.
Et puis, nous sommes morts sur la mousse,Très loin, tout seuls, parmi l’ombre douceDe ce bois intime et murmurant.
Et là-haut, dans la lumière immense,Nous nous sommes trouvés en pleurantO mon cher compagnon de silence !
Un feu distinct m’habite, et je vois froidementLa violente vie illuminée entière…Je ne puis plus aimer seulement qu’en dormantSes actes gracieux mélangés de lumière.
Mes jours viennent la nuit me rendre des regards,Après le premier temps de sommeil malheureux ;Quand le malheur lui-même est dans le noir éparsIls reviennent me vivre et me donner des yeux.
Que si leur joie éclate, un écho qui m’éveilleN’a rejeté qu’un mort sur ma rive de chair,Et mon rire étranger suspend à mon oreille,
Comme à la vide conque un murmure de mer,Le doute, — sur le bord d’une extrême merveille,Si je suis, si je fus, si je dors ou je veille ?
O frères ! tristes lys, je languis de beautéPour m’être désiré dans votre nudité,Et vers vous, Nymphes ! nymphes, nymphes des fontainesJe viens au pur silence offrir mes larmes vaines.
Un grand calme m’écoute, où j’écoute l’espoir.La voix des sources change et me parle du soir ;J’entends l’herbe d’argent grandir dans l’ombre sainte,Et la lune perfide élève son miroirJusque dans les secrets de la fontaine éteinte.
Et moi ! de tout mon corps dans ces roseaux jeté,Je languis, ô saphir, par ma triste beauté !Je ne sais plus aimer que l’eau magicienneOù j’oubliai le rire et la rose ancienne.
Que je déplore ton éclat fatal et pur,Si mollement de moi fontaine environnée,Où puisèrent mes yeux dans un mortel azurMon image de fleurs humides couronnée.
Hélas ! L’image est vaine et les pleurs éternels !À travers les bois bleus et les bras fraternels,Une tendre lueur d’heure ambigüe existe,Et d’un reste du jour me forme un fiancéNu, sur la place pâle où m’attire l’eau triste…Délicieux démon, désirable et glacé !
Voici dans l’eau ma chair de lune et de rosée,O forme obéissante à mes vœux opposée !Voici mes bras d’argent dont les gestes sont purs !…Mes lentes mains dans l’or adorable se lassentD’appeler ce captif que les feuilles enlacent,Et je crie aux échos les noms des dieux obscurs !…
Adieu, reflet perdu sur l’onde calme et close,Narcisse… ce nom même est un tendre parfumAu cœur suave. Effeuille aux mânes du défuntSur ce vide tombeau la funérale rose.
Sois, ma lèvre, la rose effeuillant le baiserQui fasse un spectre cher lentement s’apaiser,Car la nuit parle à demi-voix, proche et lointaine,Aux calices pleins d’ombre et de sommeils légers.Mais la lune s’amuse aux myrtes allongés.
Je t’adore, sous ces myrtes, ô l’incertaine,Chair pour la solitude éclose tristementQui se mire dans le miroir au bois dormant.Je me délie en vain de ta présence douce,L’heure menteuse est molle aux membres sur la mousseEt d’un sombre délice enfle le vent profond.
Adieu, Narcisse… meurs ! Voici le crépuscule.Au soupir de mon cœur mon apparence ondule,La flûte, par l’azur enseveli moduleDes regrets de troupeaux sonores qui s’en vont.
Mais sur le froid mortel où l’étoile s’allume,Avant qu’un lent tombeau ne se forme de brume,Tiens ce baiser qui brise un calme d’eau fatal.
L’espoir seul peut suffire à rompre ce cristal.La ride me ravisse au souffle qui m’exileEt que mon souffle anime une flûte gracileDont le joueur léger me serait indulgent !…
Évanouissez-vous, divinité troublée !Et toi, verse pour la lune, flûte isoléeUne diversité de nos larmes d’argent.
Un soir favorisé de colombes sublimes,La pucelle doucement se peigne au soleil.Aux nénuphars de l’onde elle donne un orteilUltime, et pour tiédir ses froides mains errantesParfois trempe au couchant leurs roses transparentes.Tantôt, si d’une ondée innocente, sa peauFrissonne, c’est le dire absurde d’un pipeau,Flûte dont le coupable aux dents de pierrerieTire un futile vent d’ombre et de rêveriePar l’occulte baiser qu’il risque sous les fleurs.Mais presque indifférente aux feintes de ces pleurs,Ni se divinisant par aucune paroleDe rose, elle démêle une lourde auréole,Et tirant de sa nuque un plaisir qui la tord,Semble jouir d’étreindre et de déduire l’orDe la lumière vue entre ses doigts limpides !… Une feuille meurt sur ses épaules humides,Une goutte tombe de la flûte sur l’eau,Et le pied pur s’épeure comme un bel oiseauIvre d’ombre…
Si la plage penche, siL’ombre sur l’œil s’use et pleureSi l’azur est larme, ainsiAu sel des dents pure affleure
La vierge fumée ou l’airQue berce en soi puis expireVers l’eau debout d’une merAssoupie en son empire
Celle qui sans les ouïrSi la lèvre au vent remueSe joue à évanouirMille mots vains où se mue
Sous l’humide éclair de dentsLe très doux feu du dedans.
Si tu veux dénouer la forêt qui t’aèreHeureuse, tu te fonds aux feuilles, si tu esDans la fluide yole, à jamais littéraireTraînant quelques soleils ardemment situés
Aux blancheurs de son flanc que la Seine caresseÉmue, ou pressentant l’après-midi chanté,Selon que le grand bois trempe une longue tresseEt mélange ta voile au meilleur de l’été.
Mais toujours près de toi que le silence livreAux cris multipliés de tout le brut azur,L’ombre de quelque page éparse d’aucun livre
Tremble, reflet de voile vagabonde surLa poudreuse chair diverse de l’eau verteParmi le long regard de la Seine entr’ouverte.
Été, roche d’air pur, et toi, ardente ruche,O mer ! Éparpillée en mille mouches surLes touffes d’une chair fraîche comme une cruche,Et jusque dans la bouche où bourdonne l’azur,
Et toi, maison brûlante, Espace, cher EspaceTranquille, où l’arbre fume et perd quelques oiseaux,Où crève infiniment la rumeur de la masseDe la mer, de la marche et des troupes des eaux,
Tonnes d’odeurs, grands ronds par les races heureusesSur le golfe qui mange et qui monte au soleil,Nids purs, écluses d’herbe, ombres des vagues creuses,Bercez l’enfant ravie en un poreux accueil,
Dont les jambes, (mais l’une est fraîche et se dénoueDe la plus rose), les épaules, le sein dur,Le bras qui se mélange à l’écumeuse joueBrillent abandonnés autour du vase obscur
Où filtrent les grands bruits pleins de bêtes puiséesDans les cages de feuille et les mailles de merPar les moulins marins et les huttes roséesDu jour. Toute la peau dore les treilles d’air.
Anne qui se mélange au drap pâle et délaisseDes cheveux endormis sur ses yeux mal ouvertsMire ses bras lointains tournés avec mollesseSur la peau sans couleur du ventre découvert.
Elle vide, elle enfle d’ombre sa gorge lenteEt comme un souvenir pressant ses propres chairsUne bouche brisée et pleine d’eau brûlanteRoule le goût immense et le reflet des mers.
Enfin désemparée et libre d’être fraîche,La dormeuse déserte aux touffes de couleurFlotte sur son lit blême, et d’une lèvre sèche,Telle dans la ténèbre un souffle amer de fleur.
Et sur le linge où l’aube insensible se plisse,Tombe, d’un bras de glace effleuré de carmin,Toute une main défaite et perdant le déliceÀ travers ses doigts nus dénoués de l’humain.
Au hasard ! À jamais, dans le sommeil sans hommesPur des tristes éclairs de leurs embrassementsElle laisse rouler les grappes et les pommesPuissantes, qui pendaient aux treilles d’ossements,
Qui riaient, dans leur ambre appelant les vendanges,Et dont le nombre d’or de riches mouvementsInvoquait la vigueur et les gestes étrangesQue pour tuer l’amour inventent les amants…
Ah ! plus nue et qu’imprègne une prochaine aurore,Si l’or triste interroge un tiède contour,Rentre au plus pur de l’ombre où le Même s’ignore,Et te fais un vain marbre ébauché par le jour !
Laisse au pâle rayon ta lèvre violéeMordre dans un sourire un long germe de pleur,Masque d’âme au sommeil à jamais immoléeSur qui la paix soudaine a trompé la douleur !
Mais suave, de l’arbre extérieur, la palmeVaporeuse remue au delà du remords,Et dans le feu, parmi trois feuilles, l’oiseau calmeCommence le chant seul qui réprime les morts.
… Dès l’aube, chers rayons, mon front songe à vous ceindre !À peine il se redresse, il voit d’un œil qui dortSur le marbre absolu, le temps pâle se peindre,L’heure sur moi descendre et croître jusqu’à l’or…
« Existe !… Sois enfin toi-même ! dit l’Aurore,O grande âme, il est temps que tu formes un corps !Hâte-toi de choisir un jour digne d’éclore,Parmi tant d’autres feux, tes immortels trésors !
Déjà, contre la nuit, lutte l’âpre trompette !Une lèvre vivante attaque l’air glacé ;L’or pur, de tour en tour, éclate et se répète,Rappelant tout l’espace aux splendeurs du passé !
Remonte aux vrais regards ! Tire-toi de tes ombres,Et comme du nageur, dans le plein de la mer,Le talon tout-puissant l’expulse des eaux sombres,Toi, frappe au fond de l’être ! Interpelle ta chair,
Traverse sans retard ses invincibles trames,Épuise l’infini de l’effort impuissant,Et débarrasse-toi d’un désordre de dramesQu’engendrent sur ton lit les monstres de ton sang !
J’accours de l’Orient suffire à ton caprice !Et je te viens offrir mes plus purs aliments ;Que d’espace et de vent ta flamme se nourrisse !Viens te joindre à l’éclat de mes pressentiments ! »
— Je réponds !… Je surgis de ma profonde absence !Mon cœur m’arrache aux morts que frôlait mon sommeil,Et vers mon but, grand aigle éclatant de puissance,Il m’emporte !… Je vole au devant du soleil !
Je ne prends qu’une rose et fuis… La belle flècheAu flanc !… Ma tête enfante une foule de pas…Ils courent vers ma tour favorite, où la fraîcheAltitude m’appelle, et je lui tends les bras !
Monte, ô Sémiramis, maîtresse d’une spireQui d’un cœur sans amour s’élance au seul honneur !Ton œil impérial a soif du grand empireÀ qui ton sceptre dur fait sentir le bonheur…
Ose l’abîme !… Passe un dernier pont de roses !Je t’approche, péril !… Orgueil plus irrité !Ces fourmis sont à moi ! Ces villes sont mes choses,Ces chemins sont les traits de mon autorité !
C’est une vaste peau fauve que mon royaume !J’ai tué le lion qui portait cette peau ;Mais encor le fumet du féroce fantômeFlotte chargé de mort, et garde mon troupeau !
Enfin, j’offre au soleil le secret de mes charmes !Jamais il n’a doré de seuil si gracieux !De ma fragilité je goûte les alarmesEntre le double appel de la terre et des cieux !
Repas de ma puissance, intelligible orgie,Quel parvis vaporeux de toits et de forêtsPlace aux pieds de la pure et divine vigie,Ce calme éloignement d’événements secrets !
L’âme enfin sur ce faîte a trouvé ses demeures !O de quelle grandeur, elle tient sa grandeurQuand mon cœur soulevé d’ailes intérieuresOuvre au ciel en moi-même une autre profondeur !
Anxieuse d’azur, de gloire consumée,Poitrine, gouffre d’ombre aux narines de chair,Aspire cet encens d’âmes et de fuméeQui monte d’une ville analogue à la mer !
Soleil, soleil, regarde en toi rire mes ruches !L’intense et sans repos Babylone bruit,Toute rumeur de chars, clairons, chaînes de cruchesEt plaintes de la pierre au mortel qui construit.
Qu’ils flattent mon désir de temples implacables,Les sons aigus de scie et les cris des ciseaux,Et ces gémissements de marbres et de câblesQui peuplent l’air vivant de structure et d’oiseaux !
Je vois mon temple neuf naître parmi les mondes,Et mon vœu prendre place au séjour des destins ;Il semble de soi-même au ciel monter par ondesSous le bouillonnement des actes indistincts.
Peuple stupide, à qui ma puissance m’enchaîne,Hélas ! mon orgueil même a besoin de tes bras !Et que ferait mon cœur s’il n’aimait cette haineDont l’innombrable tête est si douce à mes pas ?
Plate, elle me murmure une musique telleQue le calme de l’onde en fait de sa fureur,Quand elle met sa force aux pieds d’une mortelleMais qu’elle se réserve un retour de terreur.
En vain j’entends monter contre ma face augusteCe murmure de crainte et de férocité :À l’image des dieux la grande âme est injusteTant elle s’appareille à la nécessité !
Qu’ils sont doux à mon cœur les temples qu’il enfanteQuand tiré lentement du songe de mes seinsJe vois un monument de masse triomphanteRejoindre dans mes yeux l’ombre de mes desseins !
Battez, cymbales d’or, mamelles cadencées,Et roses palpitant sur ma pure paroi !Que je m’évanouisse en mes vastes pensées,Sage Sémiramis, enchanteresse et roi !
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