Intelligence des bêtes

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Intelligence des bêtes

Comment je suis arrivé à reconstituer une langue morte depuis des siècles. — Sur les bords de l’Amazone. — Les perroquets révélateurs. — Philémon et baucis à plumes.

Il y a quelque trente ans, mon père était arrivé à démontrer que certaine langue primitive des Peaux-Rouges de l’Amérique du Nord était à peu près mot à mot la même langue que le Basque ou tout au moins sa sœur jumelle — ce que je dirai un jour, si les nécessités de la vie au jour le jour me le permettent jamais.

Aujourd’hui, je veux simplement conter en quelques phrases brèves comment je suis arrivé à reconstituer une langue absolument morte depuis des siècles sur les bords aussi enchanteurs que paludéens de l’Amazone, dans l’Amérique du Sud, comme chacun sait.

J’étais là depuis plus de six semaines, en train d’étudier sur les lieux toute une classe d’oiseaux-mouche qui, sous leur plumage éblouissant, ne sont que des charognes ambulantes et tombent en décomposition aussitôt tirés, lorsqu’un beau jour je fus surpris par un orage terrible en pleine forêt encore vierge, malgré son âge avancé.

J’allais être trempé comme plusieurs soupes, moi et ma fidèle escorte, lorsque nous découvrîmes une anfractuosité de rocher qui donnait accès dans une véritable grotte.

Après l’avoir explorée avec circonspection et plusieurs lanternes, nous commençâmes par faire un grand feu devant l’ouverture et nous nous chauffâmes avec volupté, tout en fumant une pipe.

À peine étions-nous ainsi en repos depuis un quart d’heure que deux perroquets verts, au ventre rose, gras, superbes, comme des petits kakatoès, vinrent se planter sur des branches tout près de nous et se mirent à pousser deux au trois petits cris amicaux : hum ! hum ! comme pour dire : nous voilà, bonjour ; il y a longtemps que nous n’avions pas vu d’homme.

Naturellement surpris, je me mis à leur adresser poliment la parole et, tout en les regardant, je vis que c’était le mâle et la femelle, mais très âgés, à coup sûr.

Très familiers, sans se laisser prendre cependant, ces deux étranges perroquets se mirent à parler et à prononcer des phrases entières que, naturellement, je ne comprenais pas. Mais dès cet instant, vivement intéressé, je résolus de rester dans la grotte pour éclaircir le mystère aussi étrange que philologique que je flairais déjà.

Dare dare, je fis tapisser la grotte avec quelques rouleaux de papier peint que j’avais emporté pour un tout autre usage et relativement confortablement installé, je m’empressai de chercher à apprivoiser ces deux perroquets qui, d’ailleurs, ne demandaient pas mieux. À tel point que, huit jours après, ils venaient se poser familièrement sur le mien — de poing ! Alors nous eûmes de longues conversations — sans nous comprendre bien entendu — mais pour un morceau de sucre, j’arrivai à me faire dicter lentement et méthodiquement, avec une articulation admirable, des centaines de phrases par mes deux perroquets. De la sorte, je vis qu’ils savaient plus de trois cents phrases que j’inscrivais religieusement.

Décidément mes perroquets qui, à l’examen de leurs dents et de leurs pattes, devaient avoir au moins huit cents ans, étaient bien supérieurs à un phonographe.

Une fois en possession de trois cent et onze phrases, je me mis à confectionner avec tous les mots prononcés un dictionnaire dans l’ordre alphabétique, remettant à plus tard la grammaire, lorsque je me trouverais en possession de nouveaux éléments d’information.

De la sorte, J’avais plus de quinze cents mots complètement inconnus, d’une langue absolument morte depuis des siècles et dont ces deux perroquets étaient assurément les deux derniers dépositaires.

Alors une idée géniale me traversa le cerveau ; je me mis à prononcer un mot de leur langue, en touchant les objets qui m’entouraient : arbres, eau, rochers, meubles, mes compagnons, etc., etc. ; chose admirable, les perroquets comprirent, et, avec une merveilleuse lucidité, arrivèrent à me donner le sens des quatre cinquièmes au moins des mots qu’ils prononçaient.

Cela me suffisait et, de la sorte, éclairait admirablement toutes leurs phrases.

Dès lors, je me mis à travailler ferme et à écrire simultanément un grand dictionnaire et une grammaire nationale de cette langue disparue où je fus assez heureux pour trouver des masses de points de contact avec le phénicien et par conséquent l’hébreu, ce qui prouverait bien une fois de plus que les deux Amériques avaient été colonisées dès la plus haute antiquité par les Phéniciens, c’est-à-dire la branche commerçante du peuple juif.

Maintenant on me demandera peut-être comment je suis arrivé à reconstituer toute une langue avec 1 500 mots, même en sachant ce qu’ils veulent dire, leur signification exacte.

Rien de plus simple et mon dictionnaire encore manuscrit, parce que je n’ai pas trouvé d’éditeur sérieux jusqu’à présent, renferme 91 007 mots exactement, y compris les mots techniques de ces époques lointaines et primitives.

J’ai — et c’est là pour moi une seconde idée géniale — appliqué à la linguistique les procédés quasiment divinatoires de reconstitution de l’immortel Cuvier. Vous voyez que c’est simple comme bonjour, seulement il fallait le trouver et puis, modestie à part, il faut un certain doigté et beaucoup de flair, incontestablement, pour se servir de cette méthode aussi instructive qu’expérimentale, avec succès. N’empêche que je suis arrivé de la sorte à reconstituer non seulement une langue, mais encore à jeter une vive lumière sur la colonisation phénicienne de l’antiquité.

Mais tout ça ne donne pas la fortune ; aussi par ce temps d’exposition, je suis heureux d’informer mes nombreux lecteurs que je cherche toujours un éditeur pour mon dictionnaire et ma grammaire, car j’oubliais de vous dire que, grâce aussi à mes deux perroquets qui m’ont guidé sur quelques pierres tombales, j’ai retrouvé les caractères qui ne sont que des lettres phonétiques hébraïques à peine déformées par la transplantation au loin, à travers les siècles.

Ça coûtera donc un million ou deux.

Enfin mes deux fidèles perroquets — Philémon et Baucis, comme je les appelle — n’ont pas voulu me quitter ; ils sont à Paris avec moi bien portants mais très frileux et suivant mes calculs, ils ne doivent pas avoir loin de mille ans — un bel âge.

Nous sommes en instance tous trois — moi portant la plume — pour ouvrir un cours libre de cette belle langue morte depuis plus de quatre siècles au Collège de France ou à l’École des Langues Orientales. Je ne sais pas si je m’abuse, mais il me semble que le jour du premier cours, nous aurons tous les trois, moi et mes deux compagnons emplumés, un fameux succès et il faut bien avouer que, pour la rareté du fait, la persévérance mise et la collaboration d’un philologue avec deux oiseaux, nous ne l’aurons pas volé.

Voilà qui dégotte joliment les serins hollandais qui jouent aux cartes sur les boulevards pendant les fêtes du jour de l’an.

Ah ! j’oubliais encore de dire que Baucis chante admirablement les airs de ces temps préhistoriques : on dirait du plain-chant.

Étrange !

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