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Translated from Latin by Charles Héguin de Guerle

Satyricon

Le génie est enfant de la frugalité.Toi dont l’orgueil aspire à l’immortalité,De la table des grands fuis le luxe perfide.Les vapeurs de Bacchus offusquent la raison,_______Et la vertu rigideDevant le vice heureux, craint de courber son front.

On ne doit point te voir assis sur un théâtre,____Couronné de honteuses fleurs,Aux applaudissements d’une foule idolâtre____Mêler d’indécentes clameurs.

L’honneur t’appelle à Naple ou dans le sein d’AthèneLà, ton premier encens fume pour Apollon,Et tu bois à longs traits l’onde castalienne.Vers Socrate bientôt la sagesse t’entraîne ;____Et déjà ta main plus certaine,Saisit avec succès la plume de Platon,____Ou les foudres de Démosthène.

À ton goût épuré le Parnasse latinPeut offrir à son tour les plus parfaits modèles,Soit que ta lyre chante ou les guerres cruelles,Ou des fils de Pélops le tragique festin.

Virgile des héros éternisa la gloire ;Lucrèce à la nature arracha son bandeau ;____Cicéron tonnait au barreau ;Tacite des tyrans a flétri la mémoire….Pour égaler un jour ces écrivains fameux.____Imite-les ; c’est la source fécondeD’où tes vers, à plein bord, couleront comme l’onde____D’un fleuve impétueux.

Vers une eau désirée, ou sur un fruit voisin,Toujours Tantale avance ou la bouche ou la main :Toujours le fruit, rebelle à la main qui le touche,Recule, et l’eau perfide a fui loin de sa bouche.____Tel est l’avare entouré d’or.____C’est des yeux seuls qu’il boit, qu’il mange….Pauvre insensé ! pour prix de ce repas étrange,____Meurs de faim sur ton coffre-fort !

Où l’or est tout-puissant, à quoi servent les lois ?Faute d’argent, hélas ! le pauvre perd ses droits.À sa table frugale, en public, si sévère,Le cynique, en secret, met sa voix à l’enchère ;Thémis même se vend, et sur son tribunalFait pencher sa balance au gré d’un vil métal.

_____Il est beau de donner la loi,_____La recevoir est un outrage,_____Et j’aime à n’obéir qu’à moi._____Le mépris est l’arme du sage :À l’oubli d’une offense on connait un grand cœur :Le vainqueur qui pardonne est doublement vainqueur.

Aimables impudiques,Ganymèdes nouveaux,Audacieux cyniques,Complaisantes Saphos !Le plaisir nous rassemble ;Aimons en liberté :Par tous les sens ensemble,Buvons la volupté !

Qui l’a bien porté veauPeut le porter taureau.

Que l’homme est peu de chose, hélas ! et de ses ans____Que la trame est courte et fragile !La tombe est sous nos pas ; mais, dans leur vol agile,Sachons, par le plaisir, embellir nos instants.

Les biens, les maux sont incertains.Comme le sort qui nous gouverne.Buvons ! dans les flots de falerne,Esclaves, noyez nos chagrins.

Le luxe a vaincu Rome, et, sous d’indignes lois,La mollesse asservit la maîtresse des rois.Jadis, sous l’humble chaume, en des vases d’argile,La faim assaisonnait un mets simple et facile.Sous des lambris dorés, et dans un seul repas,L’un dévore aujourd’hui les fruits de vingt climats.Pour lui Chio mûrit sa liqueur purpurine ;La poule numidique enrichit sa cuisine ;L’oiseau cher à Junon, si fier de son éclat,S’engraisse pour flatter son palais délicat ;Que dis-je ? la cigogne, aimable voyageuse,Vient orner à son tour sa table somptueuse.L’autre voit sans courroux, chez vingt adorateurs,Sa femme promener ses lubriques ardeurs.Le digne époux ! aussi, voyez comme elle brille !La perle orne son front, l’émeraude y scintille ;Un voile transparent, de ses secrets appas,Dessine les contours, et ne les cache pas.Mais ces tissus, Phryné, gênent encore la vue :Ose enfin au public te montrer toute nue !

La flotte des Troyens, sur la plaine liquide,Suit le chemin tracé par le ciel qui la guide.

Dieu d’amour, quelle nuit ! quels transports ravissants !Rien ne pouvait calmer la fièvre de nos sens ;Nos lèvres s’unissaient dans des baisers de flamme,__Et, pour jouir, nous ne formions qu’une âme.Ah ! que ne puis-je encore, au gré de mon désir,______Dans les bras de ce que j’aime,______Goûter ce bonheur suprême,______Et mourir à l’instant même,______Mais y mourir de plaisir !

L’amitié n’a d’attraits qu’autant qu’elle est utile.Comme au jeu l’échec quitte ou suit l’échec mobile,Tel, l’ami qu’à son gré la fortune conduit,Nous sourit avec elle, avec elle nous fuit.Telle encor, sur la scène affichant la sagesse,La plus vile Phryné parle, agit en Lucrèce :Mais baissez le rideau, le rôle est terminé :Lucrèce disparaît, et fait place à Phryné.

Le marchand qui brava les fureurs de Neptune,Après mille dangers, arrive à la fortune ;Mars de l’or des vaincus enrichit le vainqueur ;Aux frais d’un vil Crésus s’engraisse un vil flatteur ;Tandis que tour à tour, trafiquant du scandale,Un fat à vingt beautés vend sa flamme banale.Seul, hélas ! le savant, dans ce siècle pervers,Ébloui par l’appât d’une gloire stérile,Mal nourri, mal vêtu, sans patron, sans asile,Invoque les beaux-arts dans leurs temples déserts.

Pergame, après dix ans de siége, de carnage,Bravait encor des Grecs le superbe courage.Ces Grecs si fiers, armés sur la foi de Calchas,Comptaient en frémissant leurs stériles combats,Mais l’oracle a parlé : sous la hache abattues,L’Ida voit ses forêts à ses pieds descendues.

De leurs débris formé, terrible, menaçant,Un cheval monstrueux s’élève ; et dans son flancMille guerriers cachés contre dix ans d’offenseMéditent sans honneur une lâche vengeance.D’Atride cependant la flotte a disparu.Ilion ! à la paix tu crus ton sol rendu.Fatal aveuglement ! ces voiles fugitives,Un perfide à dessein rejeté sur tes rives,Ce coursier que des Grecs le repentir pieux,Pour les calmer, dit-il, offre enfin à tes dieux :Tout flattait ta pensée ; et l’heureuse PhrygieRessaisit en espoir le sceptre de l’Asie.Déjà de ses remparts le peuple, à flots pressés,S’élance ; humide encor des pleurs qu’il a versés,Son œil sur chaque objet librement se promène :Il sourit, mais son cœur se rassure avec peine ;Et dans ce camp désert, si longtemps redouté,Un reste de frayeur se mêle à sa gaieté.Laocoon paraît. Pontife de Neptune,Vers ce cheval hideux dont l’aspect l’importune,Il marche, tourmenté d’un noir pressentiment.Ses cheveux sur son sein descendent tristement,Et la cendre a souillé sa barbe vénérable.« Fuyez, fuyez ! dit-il d’une voix lamentable,Ce présent vient des Grecs, c’est le don de la mort ! »À ces mots, de sa main, qu’anime un noble effort,

Un trait part… Mais quel dieu rend ce trait inutile ?Il tombe, et meurt au pied du colosse immobile :Un vain peuple applaudit à cet arrêt des cieux.La hache cependant porte un coup plus heureux :Le monstre est ébranlé ; ses entrailles mugissent ;Sous leur abri douteux les Grecs tremblants pâlissent :Le cri qu’en cet instant leur arrache la peurRedouble des Troyens la pieuse ferveur,Et, dans ses murs livrés, tout un peuple avec joieIntroduit ces captifs qui vont conquérir Troie.La ruse a triomphé ! mais un prodige affreuxVient alors de la foule épouvanter les yeux.Des bords où Ténédos s’élève au sein de l’onde,Un bruit sourd est parti… la mer s’émeut et gronde :Le flot poursuit le flot qui murmure et s’enfuit :Tel Neptune se plaint dans l’ombre de la nuit,Quand la rame, docile à la main qui la guide,De ses coups redoublés fend la plaine liquide.Tout à coup, déployant leurs immenses anneaux,Deux serpents monstrueux s’avancent sur les eaux :Sous leurs bonds convulsifs, en temps égaux pressée,L’onde écume, et jaillit jusqu’aux cieux élancée :Leurs yeux, rouges de sang, lancent d’affreux éclairs,Qui semblent de leurs feux incendier les mers,

Leurs sifflements aigus font trembler le rivage.Tout tremble. Cependant, sur cette même plage,Deux frères, fruits jumeaux d’un hymen plein d’appas,Du pontife, leur père, avaient suivi les pas :Revêtus comme lui de la robe sacrée,Du bandeau phrygien leur tête était parée.Mais les monstres déjà, sur leur proie élancés,D’inextricables nœuds les tiennent enlacés.Les enfants vainement, de leurs mains impuissantes,Repoussent des serpents les têtes menaçantes ;Et tous deux, s’oubliant en ce combat cruel,Se prêtent l’un à l’autre un secours mutuel :Ils succombent tous deux. Et toi, malheureux père !Toi qui vois déchirer, par la dent meurtrière,Le corps de ces enfants qui te doivent le jour,Pour les sauver, hélas ! tu n’as que ton amour.Mais que peut ton courage et l’ardeur qui t’anime ?Le pontife, à son tour, remplaçant la victime,Tombe, et, roulant aux pieds des autels profanés,Vers les murs d’Ilion, des dieux abandonnés,Il tourne en gémissant sa mourante paupière.Phébé venait d’atteindre au haut de sa carrière,Et son char, dans les cieux, s’avançait escortéDes astres moins brillants qu’éclipsait sa clarté.Dans le sommeil profond que procure l’ivresse,Les Troyens oubliaient leurs dangers et la Grèce.

Insensés ! ils rêvaient un heureux lendemain.Mais du cheval fécond le flanc s’ouvre, et soudain,Libre de sa prison, une nombreuse éliteDans les murs de Priam court et se précipite :Tel, affranchi du mors, vole un coursier fougueux,L’œil fier, et de ses crins battant ses flancs poudreux.Déjà le sang ruisselle, et le glaive homicideMoissonne les Troyens comme un troupeau timide :Engourdis par le vin, ils passent sans effortDe la mort du sommeil au sommeil de la mort ;Et, sur l’autel de Troie, une torche alluméeFournit les feux vengeurs dont Troie est consumée.

Je ne veux point d’une facile gloire :L’obstacle ajoute un lustre à la victoire.Aux bords du Phase habite le faisan :Voilà son prix. La poule numidiqueA vu le jour dans les sables d’Afrique :Pour un gourmet, c’est un morceau friand.Pauvre canard, ta chair est fine et molle ;Fidèle oison, des fureurs du GauloisTon cri jadis sauva le Capitole ;Mais humblement vous croissez sous nos toits :Vous n’êtes bons qu’à nourrir des bourgeois.Du bout du monde, où le sort l’a fait naître,La sargue accourt ; on l’achète à grands frais ;Et le barbeau, de la table du maître,Ne fait qu’un saut à celle des valets.La rareté fait le prix de la chose :Le cinnamome, enfant d’un sol lointain,Fait oublier les parfums d’une rose ;Et pour l’amour on néglige l’hymen.

Ces songes, légers fils de l’ombre et du sommeil,Que la nuit a formés, que détruit le réveil,N’annoncent point du ciel les avis fatidiques :L’homme à ses souvenirs doit leurs jeux fantastiques.Dès que ce dieu pesant qui donne le reposSur nos sens engourdis a versé ses pavots,Des entraves du corps l’âme débarrasséeDes scènes de la veille amuse la pensée,Et, de l’illusion empruntant le pinceau,D’un objet qui n’est plus trace un vivant tableau.Voyez ce conquérant : fécond en funérailles,Son bras de vingt cités sape encor les murailles,Met les rois au tombeau, force leurs bataillons,Et de ruisseaux de sang inonde les sillons.

L’avocat, au barreau, désarme la justice,Et sauve son client des rigueurs du supplice.L’avare, ouvrant le sol pour enfouir son or,Dans son champ, tout à coup, trouve un nouveau trésor ;Et dans ses billets doux une épouse coquetteRéclame d’un galant les faveurs qu’elle achète.Le pilote englouti s’agite, et presse en vainLa planche de salut qui se brise en sa main.Tandis que le chasseur, sur la plume immobile,Derrière ses rideaux poursuit un cerf agile ;Par un rêve emporté, le chien, du lièvre absent,Dans un bois idéal suit la piste en jappant.De l’homme riche ainsi doublant les jouissances,La nuit du malheureux prolonge les souffrances.

Quelle fureur impie alluma cette guerre,Et du sein de la paix vous appelle aux combats ?A-t-on vu parmi nous une Hélène adultèreOser flétrir l’honneur d’un nouveau Ménélas ?Ou Médée, en fuyant, pour arrêter son père,Lui jeter de son fils les membres palpitants ?Non ; l’amour méprisé veut venger son outrage.Eh bien ! d’un seul trépas, cruels, soyez contents :Puisse ma mort, du moins, assouvir votre rage !N’allez pas, surpassant Neptune en ses fureurs,Des flots de votre sang grossir ses flots vengeurs.

Où sont ces beaux cheveux dont ton front s’ombrageait ?A travers leurs flots d’or le zéphyr voltigeait.Les grâces avec eux ont quitté ton visage :Tel l’arbuste, en hiver, privé de son feuillage,Languit seul à l’écart, et dans ses rameaux nusAppelle, mais en vain, le printemps qui n’est plus.Sort cruel ! en naissant voués à la vieillesse,Nous mourons chaque jour : la fleur de la jeunesseCompte peu de matins, comme la fleur des champs,Et les premiers à fuir sont nos premiers beaux ans !Rival du blond Phébus, et conquérant des belles,Hier, tu défiais l’orgueil des plus cruelles ;Leur vengeance aujourd’hui montre au doigt ta laideur.Tu crains, pauvre tondu, leur sourire moqueur.Cache de ses attraits la tête dépouillée !La rose, par l’orage une fois effeuillée,N’a qu’un moment à vivre ; et la pâle Atropos,Sur le fil de tes jours a levé ses ciseaux.

Non, madame, des morts les insensibles restesN’exigent point de nous des transports si funestes.

Pouvez-vous résister à de si doux penchants,Et, dans ces tristes lieux, consumer vos beaux ans ?

Rome au monde tremblant avait donné des fers ;Mais les trésors des rois, mais les tributs des mers

N’ont point assouvi Rome, et, de nouveau, les onclesOnt gémi sous le poids de ses nefs vagabondes.Tout sol où germe l’or éveille sa fureur :Le butin, non la gloire, est le prix du vainqueur.Plus d’attraits pour l’orgueil dans un éclat vulgaire ;Le soldat resplendit d’une pourpre étrangère ;Sa tente est un palais où luit, au sein des camps,Près du glaive étonné le feu des diamants ;Où dort, sur le duvet, la valeur assoupie ;Où, pour embaumer l’air, s’épuise l’Arabie.La paix, comme la guerre, accuse nos excès.Dans les forêts du Maure, achetés à grands frais,Ses tigres, en grondant, accourent à nos fêtes,Et dans des cages d’or, affrontant les tempêtes,Vont boire, aux cris d’un peuple atroce en ses plaisirs,Le sang humain coulant pour charmer nos loisirs.O crime, avant-coureur de la chute de Rome !Dans l’homme en son printemps le fer détruisant l’hommeVeut fixer, mais en vain, de fugitifs appas :La nature s’y cherche, et ne s’y trouve pas.Brillant efféminé ! compose ton sourire ;Livre tes longs cheveux aux baisers du zéphyre :

Adonis et Vénus, d’un impudique amour,A tes autels douteux vont brûler tour à tour.Hôte odorant des bois dont l’Atlas se couronne,Le citronnier, pour nous, en tables se façonne ;Et, sur ses veines d’or appelant l’œil surpris,Du métal qu’il imite, il usurpe le prix.Cornus, en ses festins, ne connaît plus d’entraves ;Le front paré de fleurs, environné d’esclaves,Il parle ; et, moissonnée en cent climats divers,La pompe d’un seul jour appauvrit l’univers.Le scare aux larges flancs du fond des mers arrive ;L’huître, enfant du Lucrin, abandonne sa rive :Tes bords muets, ô Phase ! ont perdu leurs oiseaux,Et le vent seul murmure à travers tes roseaux.Entrons au Champ-de-Mars : l’or préside aux comices ;L’or prête aux candidats des vertus ou des vices ;D’un suffrage vénal l’or dispose en tyran ;Le peuple et le sénat se vendent à l’encan.Aux lieux même où du monde on voit siéger la reine,Rampe aux pieds de Plutus la majesté romaine.Là, Caton outragé brigue en vain les faisceaux ;Les faisceaux et l’opprobre attendent ses rivaux.

Qu’ils subissent en paix l’affront de la victoire.Caton, vaincu, s’éloigne escorté de sa gloire ;Et chassés devant lui, la liberté, l’honneur,Laissent les lois sans force, et l’État sans vengeur.Plus loin, riche d’emprunts, l’opulence factice,Dans l’antre de l’usure implore l’avarice ;Trop heureux si, bientôt, l’insolvable CrésusN’est vendu pour sa dette, et ne meurt comme Irus !Tel qu’un venin perfide errant de veine en veine,Le luxe, dans ton sein, couve ta mort prochaine,O Rome ! Enfin, la guerre est ton unique espoir :Quand on a tout perdu, la guerre est un devoir.Sors du lâche sommeil où ta fierté s’oublie ;Mars accourt dans ton sang retremper ton génie.

Mais déjà ne sont plus tes bouillants triumvirs.L’Euphrate de Crassus voit les derniers soupirs.Pompée au Nil en deuil a légué sa poussière ;César en plein sénat expire... Ainsi la terre,

N’osant les rapprocher, disperse leurs tombeaux :Digne prix dont la gloire Honore ses héros !Aux champs de Parthénope il est un vaste gouffre,Impur amas de feux, de bitume et de soufre ;Le Cocyte y bouillonne, et d’un fatal poisonLa vapeur qu’il exhale infecte l’horizon.Tout est morne à l’entour. Jamais Flore ou PomoneN’y sourit au printemps, n’y fait mûrir l’automne ;Jamais le doux zéphyr, agitant ses rameaux,N’y mêla ses soupirs aux doux chants des oiseaux :Le noir chaos y règne ; et les cyprès funèbresDu sombre soupirail bordent seuls les ténèbres...Les cheveux de fumée et de cendre couverts,Par là Pluton, un jour, s’élance des enfers.— Des mortels et des dieux souveraine volage,O Fortune ! dit-il, qu’un long bonheur outrage,Toi pour qui l’inconstance a de constants attraits,Rome triomphe donc ! Tremblante sous le faix,N’oses-tu de sa gloire ébranler l’édifice ?Oui, Rome doit à Rome un sanglant sacrifice.Sous ses trésors, déjà, sa mollesse a fléchi.Des dépouilles des rois vois son faste enrichi

Élever jusqu’aux cieux l’orgueil de ses portiques ;Là, repousser les mers de leurs rives antiques ;Ici, creuser des lacs où dominaient des monts,Dompter les éléments et vaincre les saisons.Que dis-je ? jusqu’à moi perçant de longs abîmesPour exhumer cet or, père de tous les crimes,Des coups de ses marteaux il fait gémir ma cour,Et menace les morts de la clarté du jour.Qu’attends-tu ? trop longtemps a dormi ta colère,Déesse ! vengeons-nous ; souffle aux Romains la guerre :Mon cœur est altéré de leur sang odieux ;Et Tisiphone, oisive, atteste en vain les dieux,Depuis que Rome, en deuil de tant de funérailles,Vit, par deux fiers proscrits, déchirer ses entrailles.

Il dit, étend son sceptre, et, d’un front redoutéTempère, en s’inclinant, la noire majesté.La Fortune répond : — Maître du sombre empire,O Pluton ! dans les temps s’il m’est permis de lire,

Tes vœux seront comblés. Va, d’une même ardeur,Le courroux qui t’anime a pénétré mon cœur.De mes nombreux bienfaits Rome est trop orgueilleuse ;J’ai regret à mes dons : Rome m’est odieuse.Mais je puis renverser l’ouvrage de mes mains.Oui, je prétends armer Romains contre Romains,Me baigner dans leur sang. Je vois, en Æmathie,Dans un double combat s’acharner leur furie ;Je vois l’Espagne en deuil, la Thessalie en feux.D’où viennent dans les airs ces accents belliqueux ?La Libye et le Nil sont en proie aux alarmes :Du vainqueur d’Actium ils redoutent les armes.Ouvre, dieu des enfers, tes avides manoirs !Pour passer tant de morts sur tes rivages noirs,Caron, cherche une flotte, au lieu de ta nacelle .Et toi, pâle Érinnys, repais ta faim cruelle ;Ma main, pour t’assouvir, arme tous les fléaux,Et livre à tes serpents l’univers en lambeaux.

À ces mots, l’éclair luit, le ciel gronde, la foudreVole, et d’un roc voisin réduit la cime en poudre.

Aux coups de Jupiter, Pluton, saisi d’effroi,S’enfuit… L’enfer tressaille en revoyant son roi.Bientôt des dieux vengeurs les sinistres auguresAnnoncent aux mortels nos discordes futures ;L’astre du jour, dans l’ombre éclipsant sa clarté,Voile son front brillant d’un crêpe ensanglanté ;La lune éteint ses feux. Des montagnes tremblantesSe fendent, à grand bruit, les cimes mugissantes…De ces fleuves taris où sont les flots fougueux ?Le clairon des combats retentit dans les cieuxOù semblent se heurter d’invisibles armées.L’Etna s’ouvre, et vomit des laves enflammées.On vit pleuvoir du sang ; on vit sur leurs tombeauxDes spectres se dresser, poussant de longs sanglots ;Et la comète en feu, promenant l’épouvante,Secoua dans les cieux sa chevelure ardente.C’en est fait ; et déjà l’impatient César,De la guerre civile arborant l’étendard,Loin du Gaulois vaincu, vers les Alpes s’avance.Le premier, sur ces monts témoins de sa puissance,Hercule osa frayer une route aux mortels,Et leur encens toujours y fume à ses autels.

Leur front, blanchi de neige, est caché dans la nue ;Le ciel semble s’asseoir sur leur tête chenue.Là, jamais n’a fleuri la rose du printemps ;Là, Phébus est armé de rayons impuissants ;Et ces rocs, des frimas antiques tributaires,Opposent aux étés leurs glaces séculaires.César aime à fouler ces sommets sourcilleux.Rome, de ces hauteurs, n’est qu’un point à ses yeux.Malgré lui, cependant, il soupire, il s’écrie :— Dieux immortels ! et vous, ô champs de l’Hespérie,Pleins encor de mon nom, fameux par mes combats,Je vous atteste ! Rome a seule armé mon bras.A regret ma fierté court venger son injure.Et pourquoi m’a-t-on vu dompter le Rhin parjure,A l’orgueil d’Albion dicter de justes lois,Et, loin du Capitole, enchaîner les Gaulois ?C’est pour toi, peuple ingrat, que fatigue ma gloirePour toi, qui me proscris !… Hélas ! à la victoireCinquante fois César a conduit tes guerriers ;Deux fois j’ai vu mon sang arroser mes lauriers.Les voilà, mes forfaits ! Quels sont donc ces pygméesQui préparent des fers à mes mains désarmées ?Étrangers sans vertus, vil ramas de brigands,

Citoyens nés d’hier, vendus aux plus offrants.Et, de ces fils nouveaux follement idolâtre,Rome les traite en mère, et me traite en marâtre !Non, de ma gloire ainsi je ne descendrai pas ;Non. L’honneur ou la mort ! Et vous, braves soldats,Compagnons de César, notre cause est commune,De nos communs succès on punit ma fortune ;Je n’ai pas vaincu seul… Puisqu’un choix sans pudeurCouronne la bassesse et flétrit la valeur,Le sort en est jeté : que le glaive en décide ;Marchons ! fort de vos bras, César est un Alcide.— A peine il a parlé ; trois fois, présage heureux !Sur son front se balance un aigle audacieux ;Des bois muets trois fois l’ombre antique murmure,Trois fois un feu léger sillonne leur verdure.Tu vis croître, ô Soleil ! ton disque étincelant,Et dans les cieux ton char rayonna plus brillant.

Tout s’ébranle, tout part ; bien mieux que les présages.L’exemple du héros enflamme les courages.

Le roc, d’abord docile, aux bataillons pressésLaisse gravir ses lianes de frimas hérissés ;Mais sous le poids bientôt, fumantes et fendues,Et la neige et la glace, eu torrents épandues,Tombent du haut des monts : armes, coursiers, soldats,L’un sur l’autre entassés, roulent avec fracas ;Puis tout à coup, fixant sa course interrompue,L’onde, en blocs de cristal, s’arrête suspendue,Et, rebelle à l’effort de l’acier qui la fend,Sème encor de périls un passage glissant.Éole dans les airs a déployé sa rage :Il mugit ; et soudain, déchirant le nuage,Fondent sur les Romains, qu’en vain cache le fer,Et la grêle et la pluie, et la foudre, et l’éclair :Ses feux sillonnent seuls la nuit de la tempête.Le roc fuit sous leurs pieds, ou menace leur tête,Et ce conflit des cieux, de la terre et des eaux,Fait craindre à l’univers le retour du chaos.Jule est calme. Debout, appuyé sur sa lance,A travers les écueils, d’un pas ferme il s’élance.Tel jadis du Caucase Hercule descendit ;Tel, tremblant sous tes pas, l’Olympe s’aplanit,

Roi des dieux, quand sa cime, aux éclats du tonnerre,Vit les Géants vaincus mordre enfin la poussière.Cependant, du héros devançant les exploits,Dans son rapide vol, la déesse aux cent voixJusqu’aux remparts de Mars a semé l’épouvante.« Sous la rame elle a vu l’onde au loin blanchissante.Déjà paraît César. Teint du sang des Germains,Terrible, il marche, il touche aux portes des Romains. »Elle dit ; Rome en pleurs, dans ses murs au pillage,Croit voir courir la flamme et fumer le carnage.Quel parti prendre ? où fuir en ces moments affreux ?L’un poursuit sur les flots un asile douteux ;L’autre implore l’abri d’une terre lointaine.L’avare, chargé d’or, chancelant, hors d’haleine,Porte, sans le savoir, ses trésors au vainqueur.Le péril du guerrier ranime la valeurIl veut tenter encor la fortune des armes.Relie de son désordre autant que de ses charmes,L’épouse de la veille embrasse son époux.Contemplez cet enfant : le regard triste et doux,Il caresse le sein de sa mère éplorée :La douleur par l’amour est du moins tempérée.Plus loin, cet autre Énée, au toit de ses aïeux,

Arrache en soupirant et son père et ses dieux ;Et du ciel, dans ses vœux, vaine et faible, défense !Contre César absent invoque la vengeance.Ainsi quand l’ouragan, déchaîné sur les flots,Bat les flancs d’un navire, en vain les matelotsOnt recours à leur art. Au plus prochain rivageL’un cherche un port tranquille, à l’abri de l’orage ;L’autre assure ses mâts ; l’autre, bravant la mort,Livre la voile au vent, et s’abandonne au sort.Et toi, Pompée ! et toi, l’effroi de Mithridate,La terreur de l’Hydaspe et recueil du pirate ;Toi devant qui l’Euxin humilia ses flots,Dont le Bosphore ému craint encor les vaisseaux,Dont Rome a vu trois fois la pompe triomphale ;0 honte ! à fuir ainsi ta fierté se ravale !Et, flétrissant l’honneur d’un triple consulat,Tu livres au vainqueur le peuple et le sénat.

Le grand Pompée a fui... Tremblants à son exemple,Les dieux amis du calme ont déserté leur temple ;

Et, détestant de Mars les tragiques horreurs,Ils abandonnent Rome à ses propres fureurs.Le front ceint d’un cyprès, errante, méprisée,La douce Paix s’envole au tranquille Élysée ;La Justice et la Foi la suivent l’œil en pleurs,Et la Concorde en deuil accompagne ses sœurs.Soudain l’Érèbe s’ouvre, et sa bouche béanteVomit tous les fléaux : la Guerre menaçante,Érinnys, Alecton, le Meurtre sans remord,La noire Trahison, la Mort, la pâle Mort,Et la Terreur, que suit l’impitoyable Rage ;Son front cicatrisé respire le carnage :D’un vaste bouclier, chargé de mille traits,Sa gauche, sans fléchir, soutient l’énorme faix ;Et le brandon fumant dont sa droite est arméeApporte l’incendie à la terre alarmée.Deux mortels dans l’Olympe ont divisé les dieux :En faveur de César, Vénus quitte les cieux ;Mars a saisi son glaive et Pallas son égide.Contre Jule Apollon tend son arc homicide ;Phœbé, Mercure, Hercule, entraînés tour à tour,S’unissent, pour Pompée, au brillant roi du jour.

La trompette a sonné : soudain, impatiente,Les cheveux hérissés et la bouche écumante,La Discorde rugit. Á son souffle empestéPâlit l’éclat des cieux ; l’air en est infecté.Son œil louche et meurtri cherche et fuit la lumière :Sur sa tête se dresse une horrible vipère ;Un tartre impur et noir ronge ses dents d’airain ;De sa langue distille un fétide venin ;Sa robe est en lambeaux ; et sa main menaçanteAgite dans les airs une torche sanglante.Sur le froid Apennin le monstre s’est assis.Déjà dans sa pensée, entouré de débris,Il compte les États qui vont être sa proie :Il les compte et sourit. Dans sa barbare joie :— Aux armes ! a-t-il dit ; aux armes ! levez-vous,Peuples, enfants, vieillards, femmes, accourez tous !Qui se cache est vaincu. Que le fer, que la flammeDévorent les cités que ma fureur réclame !Vole, fier Marcellus, défends la liberté !Soulève, ô Curion, le peuple révolté !Lentulus, aux combats anime tes cohortes !Que tardes-tu, César ? ose enfoncer ces portes !

Pour s’écrouler, ces murs attendent tes regards :L’or de Rome t’appelle. Et toi, rival de Mars,Invincible Pompée ! où donc est ton courage ?Viens ! Bellone à Pharsale apprête le carnage :Là, du sang des humains doit s’abreuver un dieu.— La Discorde a parlé : l’univers est en feu.

Qu’as-tu fait de ta foudre, ô souverain des cieux ?___Près de Junon, là-haut tu te reposes :___Ton sot amour est la fable des dieux.As-tu donc oublié tant de métamorphoses ?___C’est maintenant qu’il faut, galant taureau,___Armer ton front de cornes menaçantes ;Ou bien, cygne amoureux, d’un plumage nouveauCouvrir de tes cheveux les boucles grisonnantes._____Moins belle fut ta Danaé.Touche de ce beau corps les formes bondissantes,Et soudain, de désirs et d’amour consumé,Le tien éprouvera le sort de Sémélé.

Tel qu’autrefois l’Ida de fleurs couvrit sa cime,Quand Jupiter, brûlant d’un amour légitime,Dans les bras de Junon oubliait l’univers ;Les roses du printemps, les myrtes toujours verts,Les lis encor baignés des larmes de l’aurore,Autour des deux époux s’empressèrent d’éclore :Telle, et non moins propice à nos bridants désirs,La terre se couvrit d’une herbe plus épaisse,Le jour brilla plus pur, et, par son allégresse,La nature sembla sourire à nos plaisirs.

La nuit, jouet d’un doux mensonge,Dans un jardin qu’il bêche en songe,

L’indigent découvre un trésor.Muet de surprise et de joie,Il tourne et retourne sa proie,L’emporte, fuit et court encor.Mais dans sa fuite un rien l’ombrage :Si le volé, sur son passage,Allait détrousser le voleur !Le pauvre diable, à cette image,Se trouble ; une froide sueurSillonne à longs flots son visage.Il se réveille au même instant :Détrompé d’une erreur trop chère,Notre Crésus imaginaire,Léger de soucis et d’argent,Malgré lui regarde en arrière,Et caresse encor la chimèreQui fit sa joie et son tourment.

Si l’on te compte encore au nombre des vivants,_____Mortel, conserve l’espérance :Et toi, dieu des jardins et des exploits galants,O Priape ! aide-nous de toute ta puissance.

Là, du plane touffu la cime se balance ;Là, du pin dans les airs le front léger s’élance ;Là, le cyprès tremblant, défiant les hivers,Au laurier balsamique unit ses rameaux verts ;Là, sur un sable d’or, sous des bosquets errante,Gazouille, en se jouant, une onde blanchissante.Philomèle et Progné chérissent ce séjour,Où le parfum des fleurs se mêle aux chants d’amour.

Trois fois ma main saisit un fer à deux tranchants ;Trois fois le fer échappe à ma main défaillante :Tel qu’un roseau, pliant sur sa tige mouvante,S’incline Vers la terre au gré des moindres vents ;Tel, et plus humble encor, l’auteur de ma disgrâce.Le front baissé, plus froid que la plus froide glace,Se dérobant aux coups de l’homicide acier,Va jusque dans mon sein se cacher tout entier.Ne pouvant le saisir dans ce dernier asile,J’exhale en vains discours ma colère stérile.

Mais insensible, hélas ! à ma douleur amère,Le malheureux s’obstine à regarder la terre.Ainsi penche, accablé du poids de la chaleur,Le pavot languissant ou le saule pleureur.

Froids Catons ! déridez votre front magistral ;Le plaisir, dans mon livre, il la raison s’allie :D’un discours sérieux la tristesse m’ennuie.J’ai peint les mœurs du peuple ; et mon original_____Dut respirer dans ma copie.Qui ne connaît l’amour et ses transports charmants ?Qui, dans un lit bien chaud, ne chérit la paresse ?Croyons-en Épicure et sa haute sagesse,Quand il nous peint les dieux livrés il nos penchants,_____Et, comme nous, bercés par la mollesse.

Fils de Bacchus et de Vénus la belle,Folâtre dieu des jardins et des bois,

Si Mitylène à ton culte est fidèle,Et si le Tmole, où l’aurore étincelle,T’élève un temple et reconnaît tes lois,Priape ! entends ma dévote prière !Je ne viens point, souillé du sang d’un père,Ou des autels sacrilège agresseur,T’offrir l’aspect d’un front profanateur.Près d’immoler mon heureuse victime,Tout mon courage à l’instant s’est glacé,Et dans mes mains le poignard émousséNe consomma que la moitié du crime.Je fus coupable, hélas ! bien malgré moi !Si j’ai péché, c’était par impuissance.Accorde-moi, pour réparer l’offense,Ces dons heureux qu’on voit briller en toi.Ah ! du plaisir si l’heure m’est rendue,Je veux qu’un bouc, l’orgueil de mon troupeau,En ton honneur tombe sous le couteau.La coupe en main, aux pieds de ta statue,Je veux trois fois répandre un vin nouveau ;Et cependant une aimable jeunesse,Ivre de joie, et de vin, et d’amour,Dans les transports d’une vive allégresse,De tes autels fera trois fois le tour.

L’univers m’obéit. Je parle, et la natureSe couvre d’un long deuil, ou revêt sa parure ;Neptune me soumet ses flots humiliés ;Le tigre s’adoucit ; des flancs d’un roc aride_____Jaillit une source limpide ;L’Aquilon vole et gronde, ou s’endort à mes pieds.Dans l’ombre de la nuit, par mes charmes vaincue,De son trône sanglant la Lune est descendue ;

La terre, en gouffre ouverte, a frémi de terreur,Et le char du Soleil a reculé d’horreur.Qu’à la voix de Médée un dragon s’assoupisse,Et retienne les feux que soufflaient ses naseaux ;Qu’en vil troupeau Circé change les Grecs d’Ulysse ;Que Protée, à son aide appelant l’artifice,Se transforme à nos yeux en cent monstres nouveaux,Moi, j’étends sur les monts l’eau des mers desséchées,_____Et, du sol natal arrachées,Les forêts verdiront où voguaient les vaisseaux.

L’ivoire incrusté d’or n’éblouit point la vue ;Le pied ne foule point le marbre de Paros :L’hôtesse de ces lieux a pour lit de repos____Un amas de paille battue,Que sa main étendit sur un grabat d’osier.____Quelques paniers, des pots de terre.____Et quelques vieux tessons de verreEncor tachés de vin, forment son mobilier.____Un torchis de chaume et d’argileRecouvre les parois de ce champêtre asile,

Dont le comble est tressé de joncs et de roseaux.Dans le taudis fumeux on voit, aux soliveaux,____Pendre en festons le thym, la sarriette,____Les raisins secs, les cormes déjà mûrs.Telle fut, Hécalès, ta paisible retraite,____Qui jadis, dans ses humbles murs,Reçut le grand Thésée ; Hécalès, dont l’histoire____Célébra l’hospitalité,____Et dont le nom, couvert de gloire,Fut transmis par la muse à la postérité.

Tel le Stymphale a vu, d’un vol rapide,____Ses oiseaux regagner les cieux.____Redoutant du vaillant Alcide____Le stratagème ingénieux ;Des sœurs de Céléno telle la troupe avide,____Du venin de son souffle infect,____Souillait le banquet de Phinée,Quand Calaïs parut. . . . À son aspect,Les trois monstres ont fui la table empoisonnée :L’air retentit au loin de leurs longs hurlements,Et l’Olympe en trembla jusqu’en ses fondements.

____Et de son front, blanchi par l’âge,Furieuse, elle arrache un reste de cheveux,De ses ongles crochus se meurtrit le visage ;Et deux ruisseaux de pleurs s’échappent de ses yeux.Tel, quand le tiède Auster, au sommet des montagnes,Dissout la froide neige, un torrent orageuxRoule son onde impure à travers les campagnes :____Ainsi les larmes à grands flots____Inondaient sa face ridée ;____Et sa poitrine soulevée____Exhalait de bruyants sanglots.

Le riche ne craint point les fureurs de Neptune ;Il dirige à son gré l’inconstante fortune.Si Danaé, captive, est l’objet de ses feux,Qu’il fasse briller l’or : soudain verrous et grilleTomberont devant lui ; complaisant de sa fille,Acrisius, alors, saura fermer les yeux.

Il est tout ce qu’il veut, déclamateur, poëte,Philosophe, avocat ; enfin, Caton nouveau,Il décide de tout, au sénat, au barreau.C’est beaucoup ! dira-t-on. Non, chez nous tout s’achète. Quiconque a des écus, tout sourit à ses vœux ;Et le sceptre puissant du souverain des dieux,C’est, croyez-m’en, la clef d’une cassette.

Je ne suis pas le seul qu’un destin implacableDe ses coups redoublés sans cesse opprime, accable.Avant moi, de Junon l’ordre capricieuxForça le grand Alcide à supporter les cieux ;Victime, comme lui, de la déesse altière,Pélias éprouva le poids de sa colère ;Le vieux Laomédon, vaincu dans les combats,Pour prix de son parjure, y trouve le trépas ;

Et Télèphe, innocent du crime qu’il expie,De deux divinités assouvit la furie.Près d’atteindre le bord qui sans cesse le fuit,Ulysse, sur les mers, cherche en vain son Ithaque ;Moi, jouet de Vénus et du dieu de Lampsaque,Partout leur bras vengeur sur moi s’appesantit.

Aut quorum titulus per barbara colla pependit,Cœlati niedio quum saliere foro.

Niliacis primum puer is nascatur in oris,Nequitias tellus scit dare nulla magis.

Nec pigeat tritum niveo cum lacte papaverSumere, et expressis mella liquata favis.

Tota mihi dormitur hiems, et pinguior illoTempore sum quo me nil nisi somnus alit.

. . . . Cujus patriam titulumque senectusDelevit.

Nous n’avons qu’un temps à vivre ;Amis, passons-le gaiement, etc.

Esse potes nudum sumen, sic ubere largoEffluit, et vivo lacte papilla tumet.

Hinc sanies pretiosa fluit, floremque cruorisEvomit, et mixto gustum sale temperat oris.

Ebria baiano veni modo concha Lucrino :Nobile nunc silio luxuriosa garum.

Fusilis Euripus propter : cadit unda superneAnte fores pendente lacu, venamque secutiUndosa inveniunt nantes cœnacula pisces.

. . . . . Sit non ditissima conjux,Sit nox cum somno, sit sine lite dies.

Aut amat, aut odit mulier, nihil est tertium,

Nobilis et lanis, et felix vitibus, AulonDet pretiosa tibi vellera, vina mihi.

Unde si Parcae prohibent iniquae,Dulce pellitis ovibus GalesiFlumen, et regnata petam Laconi____Rura Phalantho.

__Que les soins de la ProvidenceN’eussent point au marché fait vendre le dormir,__Comme le manger et le boire.

. . . . . . Diffugiunt cadisCum fœce siccatis amici.

. . . . Quanta est gula, quœ sibi totosPonit apros !

. . . . . . Aut ulla putatisDona carere (lotis Danaum ? sic notus Ulyxes ?

Quum facias pejora senex, vacuumque cerebroampridem caput hoc ventosa cucurbita quœrat.

Et nunc alternos magis ut distinguere cantusPossitis, ter quisque manus jactate micantes.Nec mora, discernunt digitis : prior incipit Idas.

Namque gravem gemino cornu sic excutit ursum,Jactat ut inipositas taurus in astra pilas.

. . . . . Sergiolus jam radere gutturCæperat, et secto requiem sperare lacerto.

Patricios omnes opibus quum provocet unusQuo tondente gravis juveni mihi barba sonabat.

. . . . . Quum jam celebres notique poetaeBalneolum Gabiis, Romae conducere furnosTentarent ; nec fœdum alii, nec turpe putarentPrœcones fieri.

Prœtores duos, quatuor tribuni,Septem causidici, decem poetœ,

Te quoque Virgilio comitem non œqua, Tibulle,Mors juvenem campos misit in Elysios,Ne foret, aut Elegis molles qui fleret amores,Aut caneret forti regia bella manu.

Tutus erat rhombus, tutoque ciconia nido,Donec vos auctor docuit praetorius.

Æquum est, induere nuptam ventum textilem,Palam prostare nudam in nebula linea.

. . . . . Cois tibi paene videre est,Ut nudam. . . .

. . . . . Quid non mortalia pectora cogisAuri sacra fames ?

Nocte volant, puerosque petunt nutricis egentes,............Est illis strigibus nomen, sed nominis hujusCausa, quod horrenda stridere nocte solent.

I have suck’d the breath of sleeping babes,The fiends have been my slaves ;I have ’nointed myself with infants’ fat,And feasted on rifled graves.

Exspectata dies aderat, nonamque serenaAuroram Phaethontis equi jam luce vehebant.

Postquam coliapsi cineres, et flamma quievit,Relliquias vino et bibulam lavere favillam.

Circumlata diu mensis scriblita secundis,Urebat nimio sœva calore manus.

Linquit et undantes mensas infectaque pernoxSacra Medon, chlamys imbelli circumvenit ostroTorta manum, strictoque vias praefulgurat ense.

O cui tarpeias licuit contingere quercus,Et meritas prima cingere fronde comas !

Et quæ jam dudum tibi palma poetica polletLemnisco ornata est, quo mea palma caret,

At tu, quem longe primum stupet itala virtusGraiaque, cui geminae florent vatumque ducumqueCertatim laurus, olim dolet altera vinci.___________(Achilleidoslib. 1, v. 14. )

. . . . . .Mitisque incedere vatesMaluit, et nostra laurum subtexere myrto.

Ut linus haec illi divino carmine pastor,Floribus atque apio crines ornatus amaro,Dixerit. . . .

Quid Nero tam saeva crudaque tyrannide fecit ? Haec opera atque hae sunt generosi principis artes, Gaudentis faedo peregrina ad pulpita saltu Prostitui, graiaeque apium meruisse coronae.

Subrisi modice, levique nutu ;Me, quem dixerat esse, non negavi.Cur ergo, inquit, habes malas lacernas ?Respondi : Quia sum malus poeta.

Tandis que Colletet, crotté jusqu’à l’échine,S’en va chercher son pain de cuisine en cuisine.

Edicto vetuit ne quis se, praeter Apellem,Pingeret, aut alius Lysippo duceret æra,Fortis Alexandri vultum simulantia

Dictus et Amphion, thebanae conditor arcis,Saxa movere sono testudinis, et prece blandaDucere quo vellet. . . . . .

Hoc est, uxores quod non patiatur amari :Conveniunt illas, quum voluere, viri ;

Quae vehit ex tuto minus est accepta voluptas.

Tam bene rara suo miscentur cinnama nardo.

Gratior est pulchro veniens in corpore virtus.

. . . . . Rara est concordia formaeAtque pudicitiae ? . . .

Crispulus iste quis est, uxori semper adhaeretQui, Mariane, tuœ ? crispulus iste quis est ?

Omnem crede diem tibi diluxisse supremum.

Quid brevi fortes jaculamur œvo.Multa ? . . . . .Iœtus in praesens animus quod ultra estOderit curare, et amara lentoTemperet risu ; nihil est ab omni_____Parte beatum.

Dona prœsentis cape lœtus horae, et_____Linque severa.

Sic te Diva potens Cypri,Sic fratres Helenae, lucida sidera.

Victoris laudern cuidam pyctœ ut scriberet,Certo conduxit pretio...

Mil. Atque ut opinor digitos in manubiis non habent.Ag. Qui jam ? — Mil. Quia incedunt cum anulatis auribus.

Ignea mens Gallis, et lactea corpora, nomenA candore datum

Afra genus, tota patriam testante figura,Torta comam, labroque tumens, et fusca colorem ;Pectore lata, jacens mammis, compressior alvo,Cruribus exilis, spatiosa prodiga planta.

. . . . . Vetabo, qui Cereris sacrumVulgarit arcanœ, sub iisdemSit trabibus, fragilemque mecumSolvat phaselum. Sœpe DiespiterNeglectus incerto addidit integrum.

Ut faciem vidi, fortes cecidere lacerti :Defensa est armis nostra puella suis.

Aut crescente levis traheretur arundine prœda,Pinguis et implicitas virga teneret aves.

Fac primus rapias illius tacta labellisPocula ; quaque bibet parle puella, bibas.

Quaeque caput passis cumulatum crinibus augent,Triste gerent nudo vertice calvitiem.

Pour les punir d’avoir porté perruque,Le Seigneur Dieu va mettre à nu leur nuque.

Jurat capillos esse, quos emit, suosFabulla : numquid illa, Paulle, pejerat ? nego.

Dentibus, atque comis, nec te pudet, uteris emptis :Quid facies oculo, Laelia ? non emitur.

Quum sis ipsa domi, mediaque ornere Suburra,Fiant absentes et tibi, Galla, comae ;Nec dentes aliter, quam serica, nocte reponas,Et jaceas centum condita pyxidibus :Nec tecum facies tua dormiat : innuis illo,Quod tibi prolatum est mane, supercilio.

S’il est un conte usé, commun et rebattu,C’est celui qu’en ces vers j’accommode à ma guise.____Et pourquoi donc le choisis-tu ?____Qui t’engage à cette entreprise ?N’a-t-elle point déjà produit assez d’écrits ?____Quelle grâce aura ta matrone____Au prix de celle de Pétrone ?Comment la rendras-tu nouvelle à nos esprits ?Sans répondre aux censeurs, car c’est chose infinie,Voyons si dans mes vers je l’aurai rajeunie.

____Dans Éphèse il fut autrefoisUne dame en sagesse, en vertu sans égale,____Et, selon la commune voix,Ayant su raffiner sur l’amour conjugale.Il n’était bruit que d’elle et de sa chasteté ;____On l’allait voir par rareté ;C’était l’honneur du sexe : heureuse sa patrie !Chaque mère à sa bru l’alléguait pour patron ;Chaque époux la prônait à sa femme chérie :D’elle descendent ceux de la Prudoterie,____Antique et célèbre maison.____Son mari l’aimait d’amour folle.____Il mourut. De dire comment,____Ce serait un détail frivole.____Il mourut ; et son testamentN’était plein que de legs qui l’auraient consolée,

Si les biens réparaient la perte d’un mari____Amoureux autant que chéri.Mainte veuve pourtant fait la déchevelée,Qui n’abandonne pas le soin du demeurant,Et du bien qu’elle aura fait le compte en pleurant.Celle-ci, par ses cris, mettait tout en alarme,____Celle-ci faisait un vacarme,Un bruit, et des regrets à percer tous les cœurs ;____Bien qu’on sache qu’en ses malheurs,De quelque désespoir qu’une âme soit atteinte,La douleur est toujours moins forte que la plainte,Toujours un peu de faste entre parmi les pleurs.Chacun fit son devoir de dire à l’affligéeQue tout a sa mesure, et que de tels regrets____Pourraient pécher par leur excès :Chacun rendit par là sa douleur rengrégée.Enfin, ne voulant plus jouir de la clarté____Que son époux avait perdue,Elle entre dans sa tombe, en ferme volontéD’accompagner cette ombre aux enfers descendue.Et voyez ce que peut l’excessive amitié(Ce mouvement aussi va jusqu’à la folie),Une esclave en ces lieux la suivit par pitié,____Prête à mourir de compagnie ;Prête, je m’entends bien, c’est-à-dire, en un mot,N’ayant examiné qu’à moitié ce complot,Et jusques à l’effet courageuse et hardie.L’esclave avec la dame avait été nourrie ;Toutes deux s’entr’aimaient, et cette passionÉtait crue avec l’âge au cœur des deux femelles :Le monde entier à peine eût fourni deux modèles____D’une telle inclination.Comme l’esclave avait plus de sens que la dame,Elle laissa passer les premiers mouvements ;Puis tâcha, mais en vain, de remettre cette âmeDans l’ordinaire train des communs sentiments.Aux consolations la veuve inaccessibleS’appliquait seulement à tout moyen possibleDe suivre le défunt aux noirs et tristes lieux.Le fer aurait été le plus court et le mieux ;Mais la dame voulait paître encore ses yeux____Du trésor qu’enfermait la bière,____Froide dépouille, et pourtant chère :____C’était là le seul aliment____Qu’elle prît en ce monument.____La faim donc fut celle des portes____Qu’entre d’autres de tant de sortesNotre veuve choisit pour sortir d’ici-bas.Un jour se passe, et deux, sans autre nourritureQue ses profonds soupirs, que ses fréquents hélas,____Qu’un inutile et long murmureContre les dieux, le sort et toute la nature.____Enfin sa douleur n’omit rien,Si la douleur doit s’exprimer si bien.

Encore un autre mort faisait sa résidenceNon loin de ce tombeau, mais bien différemment,____Car il n’avait pour monument____Que le dessous d’une potence :Pour exemple aux voleurs on l’avait là laissé.____Un soldat bien récompensé____Le gardait avec vigilance.____Il était dit par ordonnanceQue si d’autres voleurs, un parent, un ami,L’enlevaient, le soldat, nonchalant, endormi,____Remplirait aussitôt sa place.____C’était trop de sévérité ;____Mais la publique utilitéDéfendait qu’on ne fît au garde aucune grâce.Pendant la nuit il vit, aux fentes du tombeau,Briller quelque clarté, spectacle assez nouveau.Curieux, il y court, entend de loin la dame____Remplissant l’air de ses clameurs.Il entre, est étonné, demande à cette femme____Pourquoi ces cris, pourquoi ces pleurs,____Pourquoi cette triste musique,Pourquoi cette maison noire et mélancolique ?Occupée à ses pleurs, à peine elle entendit____Toutes ces demandes frivoles.____Le mort pour elle y répondit :____Cet objet, sans autres paroles.____Disait assez par quel malheurLa dame s’enterrait ainsi toute vivante.— Nous avons fait serment, ajouta la suivante,De nous laisser mourir de faim et de douleur.— Encor que le soldat fût mauvais orateur,Il leur fit concevoir ce que c’est que la vie.La dame cette fois eut de l’attention ;____Et déjà l’autre passion____Se trouvait un peu ralentie :Le temps avait agi. — Si la foi du serment,Poursuivit le soldat, vous défend l’aliment.____Voyez-moi manger seulement.Vous n’en mourrez pas moins. — Un tel tempérament____Ne déplut pas aux deux femelles.____Conclusion, qu’il obtint d’ellesUne permission d’apporter son soupé :Ce qu’il fit. Et l’esclave eut le cœur fort tentéDe renoncer dès lors à la cruelle envie____De tenir au mort compagnie.— Madame, ce dit-elle, un penser m’est venu :Qu’importe à votre époux que vous cessiez de vivreCroyez-vous que lui-même il fût homme à vous suivre,Si par votre trépas vous l’aviez prévenu ?Non, madame ; il voudrait achever sa carrière.La nôtre sera longue encor si nous voulons.Se faut-il, à vingt ans, enfermer dans la bière ?Nous aurons tout loisir d’habiter ces maisons.On ne meurt que trop tôt : qui nous presse ? attendons.

Quant à moi, je voudrais ne mourir que ridée.Voulez-vous emporter vos appas chez les morts ?Que vous servira-t-il d’en être regardée ?____Tantôt, en voyant les trésorsDont le ciel prit plaisir d’orner votre visage,____Je disais : Hélas ! c’est dommage,Nous-mêmes nous allons enterrer tout cela.— À ce discours flatteur la dame s’éveilla.Le dieu qui fait aimer prit son temps ; il tiraDeux traits de son carquois : de l’un il entamaLe soldat jusqu’au vif ; l’autre effleura la dame.Jeune et belle, elle avait sous ses pleurs de l’éclat ;____Et des gens de goût délicatAuraient bien pu l’aimer, et même étant leur femme.Le garde en fut épris : les pleurs et la pitié,____Sorte d’amour ayant ses charmes,Tout y fit : une belle, alors qu’elle est en larmes,____En est plus belle de moitié.Voilà donc notre veuve écoutant la louange,Poison qui de l’amour est le premier degré ;____La voilà qui trouve à son gréCelui qui le lui donne. Il fait tant qu’elle mange ;Il fait tant que de plaire, et se rend en effetPlus digne d’être aimé que le mort le mieux fait ;____Il fait tant enfin qu’elle change ;Et toujours par degrés, comme l’on peut penser,De l’un à l’autre il fait cette femme passer.____Je ne le trouve pas étrange :Elle écoute un amant, elle en fait un mari,Le tout au nez du mort qu’elle avait tant chéri.Pendant cet hyménée, un voleur se hasardeD’enlever le dépôt commis aux soins du garde :Il en entend le bruit, il y court à grands pas ;____Mais en vain : la chose était faite.Il revient au tombeau conter son embarras,____Ne sachant où trouver retraite.L’esclave alors lui dit, le voyant éperdu :____— L’on vous a pris votre pendu ?Les lois ne vous feront, dites-vous, nulle grâce ?Si madame y consent, j’y remédierai bien.____Mettons notre mort en sa place,____Les passants n’y connaîtront rien.— La dame y consentit. O volages femelles !La femme est toujours femme. Il en est qui sont belles ;____Il en est qui ne le sont pas :____S’il en était d’assez fidèles,____Elles auraient assez d’appas.

Prudes, vous vous devez défier de vos forces :Ne vous vantez de rien. Si votre intention____Est de résister aux amorces,La nôtre est bonne aussi, mais l’exécutionNous trompe également ; témoin cette matrone.____Et, n’en déplaise au bon Pétrone,

Ce n’était pas un fait tellement merveilleuxQu’il en dût proposer l’exemple à nos neveux.Cette veuve n’eut tort qu’au bruit qu’on lui vit faire,Qu’au dessein de mourir, mal conçu, mal formé ;____Car de mettre au patibulaire____Le corps d’un mari tant aimé,Ce n’était pas peut-être une si grande affaire :Cela lui sauvait l’autre, et, tout considéré,Mieux vaut goujat debout qu’empereur enterré.

. . . . . . Ut quum mare possidet AusterFlatibus horrisonis.

Et vacuum Zephyri possidet aura nemus.

. . . . . . Ingens a vertice pontusIn puppim ferit : excutitur, pronusque magisterVolvitur in caput ; ast illam ter fluctus ibidemTorquet agens circum, et rapidus vorat aequore vortex.

Quod facerem versus inter fera murmura ponti,Cyclades Ægeas obstupuisse puto.Ipse ego nunc miror, tantis animique marisqueFluctibus ingeuiumsiion cecidisse meum.Seu stupor huic sludio, sive huio insania, nomen ;Omnis ab hac cura mens relevata mea est.Same ego nimbosis dubius jactabar ab Hædis :Sæpe minax Steropes sidere pontus erat.Fuscabatque diem custos Erymanthidos Ursae ;Aut Hyadas seevis hauserat Auster aquis :Sæpe maris pars intus erat ; tamen ipse trementiCarmina ducebam qualiacumque manu.

Jam pater jEneas, jam curvo in littore TarchonConstituere pyras : huc corpora quisque suorumMore tulere patrum : subjectisque ignibus atrisConditur in tenebras altum caligine cnfilum.Ter circum accensos, cincti fulgentibus armis,Decurrere rogos. . . . . .. . . . . Tum littore totoArdentes spectant socios, semiustaque servantBusta. . . . .

Scis te captari : scis hunc, qui captat, avarum ;Et scis qui captat, quid, Mariane, velit.

Laissons, laissons, dit-il, un secours si honteuxÀ ces âmes qu’agite un avenir douteux.Pour être convaincu que la vie est à plaindre,Que c’est un long combat dont l’issue est à craindre,Qu’une mort glorieuse est préférable aux fers,Je ne consulte point les dieux ni les enfers.Alors que du néant nous passons jusqu’à l’être,Le ciel met dans nos cœurs tout ce qu’il faut connaître :Nous trouvons Dieu partout ; partout il parle à nous.Nous savons ce qui fait ou détruit son courroux ;Et chacun porte en soi ce conseil salutaire,Si le charme des sens ne le force à se taire.Pensez-vous qu’à ce temple un dieu soit limité ?Qu’il ait dans ces déserts caché la vérité ?Faut-il d’autre séjour à ce monarque augusteQue les cieux, que la terre, et que le cœur du juste ?C’est lui qui nous soutient ; c’est lui qui nous conduit ;C’est sa main qui nous guide, et son feu qui nous luit ;Tout ce que nous voyons est cet être suprême, etc.

Haec manus, ut victum post terga relinqueret orbem,Oceani tumidas remis compescuit undas.

Aut quum se gravido tremefecit corpore tellus ;

Quid nemora Æthiopum molli canentia lana ?Velleraque ut foliis depectant tenuia Seres ?

Là, d’un tendre duvet les arbres sont blanchis ;Ici, d’un fil doré les bois sont enrichis.

Ah ! je n’ose poursuivre, et rappeler des chosesQui de tous nos malheurs furent les tristes causes.Ils ôtèrent, suivant l’usage des Persans,Aux enfants le pouvoir d’avoir d’autres enfants.L’affreux raffinement d’une infâme mollesseDéfend contre les ans leur honteuse jeunesse,Et prolonge le cours de leurs faibles appas.La nature se cherche et ne se trouve pas.On voit naître pour eux une flamme exécrableQui ne s’allume point pour un sexe semblable.Ces jeunes corrompus laissent au gré des vents,D’un air efféminé, leurs cheveux ondoyants.Leurs habits sont lascifs, leur démarche est lascive,Et les mines qu’ils font demandent qu’on les suive.

La nature s’y cherche et ne s’y trouve pas.

À la mode persique, on taille la jeunesse :On l’énerve à dessein d’augmenter sa mollesse.On veut que sa beauté n’échappe pas si tôt.La nature se cherche et se tient en dépôt.

Contra te solers, hominum Natura, fuisti,Et nimium damnis ingeniosa tuis.

. . . . . Qui de sang altéré,Maître du monde entier, s’y trouvait trop serré.

Pompeios juvenes Asia atque Europa, sed ipsumTerra tegit Libyes ; si tamen ulla tegit.Quid mirum toto si spargitur orbe ? jacereUno non poterat tanta ruina loco.

Vestibulum ante ipsum primisque in faucibus OrciLuctus. . . . .

...... Sanguineo discissus amictuLuctus atrox. ....

Ergo inter sese paribus concurrere telisRomanas acies iterum videre Philippi :Nec fuit indignum Superis, bis sanguine nostroEmathiam, et latos Hœmi pinguescere campos.

Praeparat innumeras puppes Acherontis adustiPortitor. . . . . .

Magnum cum Phœbo soror, et Cyllenia proiesExcipit. . . . . .

. . . . Namque omnis regia cœliIn partes diducta ruit.. . . .

Et vendit quod utrumque juvat, quod uterque petebat :Et pretium, quanti gaudeat ipsa, facit.Quae Venus ex aequo ventura est grata duobus,Altera cur illam vendit, et alter emit ?

Teque peregrinis vendere muneribus.

O blandos oculos et inquietos,Et quadam propria nota loquaces !Illic et Venus et leves Amores,Atque ipsa in medio sedet Voluptas ;

Quam videtisTurpe incedere, mimice ac moleste ;

Audi quem puerum, Flacce, locare velim.Lumina sideribus certent, moltesque flagellentColla comae : tortas non amo, Flacce, comas.Frons brevis, atque modus breviter sit naribus uncis :Pœstanis rubeant semula labra rosis.

. . . . Et puella :Jam virum expertœ.

Sirenum cantus, et dulcia plectra ThaliaeAd vocem tacuisse, reor.

Sed tua morosa ne uxor ? quam rogas ?Qui tandem ? tœdet mentionis : quœ mihi,Ubi domum adveni ac sedi, extemplo suaviumDatat, jejuna anima. Nil peccat suavio ;Et devomas, volt, quod foris potaveris.

Laedit te quœdam mala fabula, qua tibi ferturValle sub alarum trux habitare caper.

Pastillos Rufinus o ! et, Gorgonius hircum.

Hirsutis cubet hircus in alis.

Nec male odorati sit tristis anhelitus oris :Nec laedant nares virque paterque gregis.

Bolbous, koxlias, kèrucas, ôa, akrokôlia ;Tosauta toutôn an tis ibroi farmaka,

Bulbos, cochleas, cerycas, ova, extremos pecudum artus ;Tam multa ex his invenias remedia.

Sunt qui præcipiant herbas, satureia, nocentesSumere : judiciïs ista venena meis.Aut piper urticae mordacis semine miscent ;Tritaque in annoso flava pyrethra mero. Sed dea non patitur sic ad sua gaudia cogi,Colle sub umbroso quam tenet altus Eryx. Candidus, Alcathoi qui mittitur urbe pelasga,Bulbus, et, ex horto quae venit, herba salax, Ovaque sumantur, sumantur hyrmettia mella,Quasque tulit folio pinus acuta nuces.

. . . . . FessasRestituunt vires, et parco corpora Baccho.

Interponis aquam subinde, Rufe,. . . . . . .Numquid pollicita est tibi beatamNoctem Naevia ?. . . .

Quid tibi prœcipiam de Bacchi munere, quaeris ?Spe brevius monitis expediere meis.Vina parant animum Veneri, nisi plurima sumas,Ut stupeant multo corda sepulla mero.Ignem ventus alit, vento restinguitur ignis.Lenis alit flammam, grandior aura necat.Aut nulla ebrietas, aut tanta sit, ut tibi curasEripiat : si qua est inter utramque, nocet.

Infami digito et lustralibus ante salivisExpiat, urentes oculos inhibere perita.

Ter cane, ter dictis despue carminibus.

Credula si fueris, aliae tua gaudia carpent ;Et lepus hic aliis exagitandus erit.

Cur non sub alta vel platano, vel hacPinu jacentes sic temere, et rosaCanos odorati capillos,Dum licet, Assyriaque nardo,Potamus uncti ?

D’un juste dépit tout pleinJe pris un rasoir en main :Mais mon envie était vaine,Puisque l’auteur de ma peine,Que la peur avait glacé,Tout malotru, tout plissé,Comme allant chercher son antre,S’était sauvé dans mon ventre.

L’œil attaché sur le plancher,Rien ne le saurait toucher.Aussi, lui faire des reproches,C’est justement en faire aux roches... »

Fer cineres, Amarylli, foras : rivoque fluenti,Transque caput jace : ne respexeris. . . .

Trans caput aversis manibus jaculator in altumSecum rapturas cantata piacula taedas ;

Quid prodest, quod me pagani mater AmyntaeTer vittis, ter fronde sacra, ter thure vaporoLustravit, cineresque aversa effudit in amnem.

. . . . . Madidoque simillima loroInguina. . . .

Loro quum similis jacet remisso.

Et quamvis aliquis temesœa removerit aera,Nunquam Luna suis excutietur equis.

Carmina sanguineae deducunt cornua Lunae,Et revocant niveos Solis euntis equos.

. . . . . Trepidusque furentesFlectere Phœbus equos revoluto cogitur orbe.

Ter bibe, vel toties ternos, sic mystica lex est.

. . . . Formosior ansere Ledœ.

De pretio formae quum tres certamen laissent,Electusque Paris arbiter esset eis ;Prœfecit Venerem Paridis censura duabus,Deque tribus victœ succubuere duœ.Cum tribus ad Paridem si quarta probanda venitesDe tribus a Paridi quarta probata fores.

Ultro contemptus rogat, et peccasse fateturLaesus, et invitis ipse redit pedibus ;

Nil ego non patiar, nunquam ene injuria inutat.

Nec maledicta puta, nec verbera ferre puellae,Turpe, nec ad teneros oscula ferre pedes.

_____________________Teneone te,Antiphila, maxume animo exoptatam meo ?

Quum te submoveant, qui testamenta merenturNoctibus. . . . .

Hic jacet exutis Dionysia flebilis annis,Extremum tenui quæ pede rupit iter ;Cujus in octavo lascivia surgere messeCæperat, et dulces fingere nequitias.Quod si longa suæ mansissent tempora vitae,Docrion in terris nulla puella foret.

Jamjam perusina et saguntina fameEtc.

Vascones, haec fama est, alimentis talibus olimProduxere animas : sed res diversa, sed illicFortunœ invidia est bellorumque ultima, casusExtremi, longœ dira obsidionis egestas.Hujus enim, quod nunc agitur, miserabile debetExemplum esse cibi : sicut modo dicta mihi gensPost omnes herbas, post cuncta animalia, quidquidCogebat vacui ventris furor, hostibus ipsisPallorem ac maciem, et tenues miserantibus artus,Membra aliena fame laecrabant, esse parataEt sua. Quisnam hominum veniam dare, quisve deorumViribus abnuerit dira atque immania passis,Et quibus illorum poterant ignoscere manesQuorum corporibus vescebantur ? etc.

Pande, puella, pande capillulosFlavos, lucentes, ut aurum nitidum ;

Fulvoque nitet coma gratior auro.

Illa vel intactae segetis per summa volaretGramina, nec teneras cursu laesisset aristas.

Nunc quœ causa deum per magnas numina gentesPervolgarit, et ararum compleverit urbes ;. . . . . . . . .Unde etiam nunc est mortalibus insitus horror,Qui delubra deum nova toto suscitat orbiTerrarum. . . . . . . . .. . . . . . . . .Prœter eas cœli rationes, ordine certo,Et varia annorum cernebant tempora verti ;Nec poterant, quibus id fieret, cognoscere, causis ;Ergo perfugium sibi habebant omnia divisTradere, et illorum nutu facere omnia flecti.

Depressis scrobibus vitium regale ministerCredidit, idque diu texit fidissima tellus.Inspirata dehinc vento cantavit arundo.

Quadratasque procul turres quum cernimus urbis,Propterea fit uti videantur sœpe rotundœ,Angulus obtusus quia longe cernitur omnis ;Sive etiam potius non cernitur, ac perit ejusPlaga, nec ad nostras acies perlabitur ictus.

Nec catulus, partu quem reddidit ursa recenti,Sed male viva caro est ; lambendo mater in artusFingit ; et in formam, quantam capit ipsa, reducit.

Sic, sine concubitu, textis apis excita cerisFervet, et audaci milite castra replet.

Quod neque concubitu indulgent, nec corpora segnesIn Venerem solvunt, aut fœtus nixibus edunt

Navita de ventis, de tauris narrat arator,Enumerat miles vulnera, pastor oves.

. . . . . Longique perit labor irritus anni.

Nec distare putant humana carne suillam.

Sacra mari colitur medio gratissima tellusNereidum matri, et Neptuno Ægeo :Quam pius arcitenens, oras et littora circumErrantem, Gyaro celsa Myconoque revinxit,Immotamque coli dedit, et contemnere ventos.

In mare purpureum violentior effluit amnis.

Bel arbre, je viens effacerCes deux noms qu’une main trop chère,Sur ton écorce solitaire,Se plut elle-même à tracer.Ne parte plus d’Éléonore ;Rejette ces chiffres menteurs ;Le temps a désuni les cœursQue ton écorce unit encore.

Ipse ego cana legam tenera lanugine mala,Castaneasque nuces, mea quas Amaryllis amabat.Addam cerea pruna. . . . .

Ma mère enceinte, et ne sachant de quoi,S’adresse aux dieux ; là-dessus grand’bisbille.Apollon dit : C’est un fils, selon moi ;Et selon moi, dit Mars, c’est une fille ;Point, dit Junon, ce n’est fille ni fils.Hermaphrodite ensuite je naquis.Quant à mon sort, c’est, dit Mars, le naufrage ;Junon, le glaive ; Apollon, le gibet.Qu’arriva-t-il ? Un jour, sur le rivage,Je vois un arbre, et je grimpe au sommetMon pied se prend ; la tête en l’eau je tombe,Sur mon épée. Ainsi, trop malheureux,A l’onde, au glaive, au gibet je succombe,Fille et garçon, sans être l’un des deux.

Ma mère enceinte, un jour, vint consulter les dieux.Que dois-je mettre au jour ? — Un fils, dit Aphrodite,Phébus dit : une fille ; — et Junon : nul des deux. —Enfin, me voilà né. Que suis-je ? Hermaphrodite.Sur ma mort divisés, Pan me voue au gibet,Mars au glaive, Bacchus m’envoie à la rivière.Aucun ne faut. Un saule ornait une onde claire ;J’y grimpe. Sur ma brette, en glissant du sommet,Je tombe, nez dans l’eau, pieds en l’air, et rends l’âme,Percé, noyé, pendu, sans nul sexe, homme et femme.

Que dans la neige il se trouve du feu,Pas n’aurais cru que cela se pût faire ;Mais lorsqu’Iris, par manière de jeu,Hier m’en jeta, j’éprouvai le contraire.Par un effet qui n’est pas ordinaire,Mon cœur d’abord brûla du feu d’amour ;Or, si ce feu part du propre séjourOù le froid semble avoir élu sa place,Pour m’empêcher de brûler nuit et jour,N’usez, Iris, de neige ni de glace :Mais, comme moi, brûlez à votre tour.

Anne, par jeu, me jeta de la neige,Que je cuidois froide certainement :Mais c’étoit feu, l’expérience en ai-je,Car embrasé je fus soudainement.Puisque le feu loge secrètementDedans la neige, où trouverai-je placePour n’ardre point ? Anne, ta seule grâceEsteindre peult le feu que je sens bien,Non point par eau, par neige, ne par glace,Mais par sentir un feu pareil au mien.

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