Jeanne d’Albret
Chefs-d’œuvre poétiques des dames françaises
Que mériter on ne puisse l’honneurQu’avez escript, je n’en suis ignorante ;Et si ne suis pour cela moins contente,Que ce n’est moy à qui appartient l’heurJe cognois bien le pris et la valeurDe ma louange, et cela ne me tenteD’en croire plus que ce qui se présente,Et n’en sera de gloire enflé mon cœur ;Mais qu’un Bellay ait daigné de l’escrire,Honte je n’ay à vous et chacun dire,Que je me tiens plus contente du tiers,Plus satisfaite, et encor glorieuse,Sans mériter me trouver si heureuse,Qu’on puisse voir mon nom en vos papiers.
De leurs grands faits les rares anciensSont maintenant contens et glorieux,Ayant trouvé poètes curieuxLes faire vivre, et pour tels je les tiens.Mais j’ose dire (et cela je maintiens)
Qu’encor ils ont un regret ennuieux,Dont ils seront sur moymesme envieux,En gémissant aux Champs-Elysiens :C’est qu’ils voudroient (pour certain je le scay)Revivre ici et avoir un Bellay,Ou qu’un Bellay de leur temps eust été.Car ce qui n’est savez si dextrementFeindre et parer, que trop plus aisémentLe bien du bien seroit par vous chanté
Le papier gros et l’encre trop espesse,La plume lourde et la main bien pesante,Stile qui point l’oreille ne contente,Foible argument et mots pleins de rudesseMonstrent assez mon ignorance expresse ;Et si n’en suis moins hardie et ardente,Mes vers semer, si subjet se présente :Et qui pis est, en cela je m’adresseA vous, qui pour plus aigres les gouster,En les meslant avecques des meilleurs,Faictes les miens et vostres escouter.Telle se voit différence aux couleurs :Le blanc au gris sçait bien son lustre oster.C’est l’heur de vous, et ce sont mes malheurs.
Le temps, les ans, d’armes me servirontPour pouvoir vaincre ma jeune ignorance,Et dessus moy à moymesme puissanceA l’advenir, peut-estre, donneront.Mais quand cent ans sur mon chef doublerontSi le hault ciel un tel aage m’advance,Gloire j’auray d’heureuse récompense,Si puis attaindre à celles qui seront
Par leur chef-d’œuvre en los toujours vivantes.Mais tel cuider seroit trop plein d’audace,Bien suffira si près leurs excellentesVertus je puis trouver une petite place :Encor je sens mes forces languissantes,Pour espérer du ciel tel heur et grâce.
Art singulier, d’ici aux derniers ans,Représentez aux enfants de ma raceQue j’ay suivi des craignants Dieu la trace,Afin qu’ils soient les mêmes pas suivants.
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