Madame Verdier

Chefs-d’œuvre poétiques des dames françaises

Ce n’est pas seulement sur des rives fertilesQue la nature plaît à notre œil enchanté :Dans les climats les plus stériles,Elle nous force encor d’admirer sa beauté.Tempé nous attendrit, Vaucluse nous étonne,Vaucluse, horrible asile, où Flore ni PomoneN’ont jamais prodigué leurs touchantes faveurs ;Où jamais de ses dons la terre ne couronneL’espérance des laboureurs.Ici, de toutes parts, elle n’offre à la vueQue les monts escarpés qui bornent ces déserts,

Et qui, se cachant dans la nue,Les séparent de l’univers.Sous la voûte d’un roc dont la masse tranquilleOppose à l’aquilon un rempart immobile,Dans un majestueux repos,Habite de ces bords la naïade sauvage ;Son front n’est point orné de flexibles roseaux,Et la pureté de ses eauxEst le seul ornement qui pare son rivage.J’ai vu ses flots tumultueuxS’échapper de son urne en torrent écumeux ;J’ai vu ses ondes jaillissantes.Se brisant à grand bruit sur des rochers affreux,Précipiter leur cours vers des plaines riantes,Qu’un ciel plus favorable éclaire de ses feux.L’écho gémit au loin : Philomèle craintiveFuit et n’ose sur cette riveFaire entendre ses doux accens.L’oiseau seul de Pallas, dans ces cavernes sombres,Confond pendant la nuit, avec l’horreur des ombres,L’horreur de ses lugubres chants.Déesse de ces bords, ma timide ignoranceN’ose lever sur vous des regards indiscrets ;Je ne veux point sonder les abîmes secretsOù de l’astre du jour vous bravez la puissance,Lorsque sa brûlante influenceDessèche votre lit ainsi que nos guérêts.Je ne demande point par quel heureux mystèreChaque printems vous voit plus belle que jamais,Tandis qu’au départ de CérèsVous nous offrez à peine une onde salutaire :Expliquez-moi plutôt les nouveaux sentimensQui calment l’horreur de mes sens.Quoi ! ces tristes déserts, ces arides montagnes,

L’aspect affreux de ces campagnesDevroient-ils inspirer de si doux mouvemens ?Ah ! sans doute l’aurore y fait briller encoreUn rayon de ce feu que ressentit pour LaureLe plus fidèle des amans.Pétrarque, auprès de vous, soupira son martyre ;Pétrarque y chantoit sur sa lyreSa flamme et ses tendres souhaits ;Et tandis que les cris d’une amante trahie,Ou la voix de la perfidie,Fatiguent nos coteaux, remplissent nos forêts,Du sein de vos grottes profondesL’écho ne répondit jamaisQu’aux accens d’un amour aussi pur que vos ondes.Trop heureux les amans, l’un de l’autre enchantés,Qui, sur ces rochers écartés,Feroient revivre encor cette tendresse extrême ;Et, dans une douce langueur,Oubliés des humains qu’ils oubliroient de même,Suffiroient seuls à leur bonheur !Mais, hélas ! il n’est plus de chaînes aussi belles :Pétrarque dans sa tombe enferma les Amours.Nymphes, qui répétiez ses chansons immortelles,Vous voyez tous les ans la saison des beaux joursVous porter des ondes nouvelles :Les siècles ont fini leur coursEt n’ont point ramené des cœurs aussi fidèles.Ah ! conservez du moins les sacrés monumensQu’il a laissés sur vos rivages,Ces chiffres, de ses feux, respectables garans,Ces murs qu’il habitoit, ces murs sur qui le tempsN’osa consommer ses outrages.Surtout que vos déserts, témoins de ses transports,Ne recèlent jamais l’audace ou l’imposture ;

Et si quelqu’infidèle ose souiller ces bords,Que votre seul aspect confonde le parjureEt fasse naître ses remords !

Hilas aimoit, il brûloit pour Aminte ;Mais nul espoir ne flattoit ses douleurs :D’un air distrait elle écoutoit sa plainte,D’un œil tranquille elle voyoit ses pleurs.Hilas gémit sous un dur esclavage ;Ce n’étoit plus ce berger séducteurDont la plus fière eût accepté l’hommage ;Ce front si noble est couvert d’un nuage,Ces yeux si beaux sont chargés de langueur ;Dans les déserts il devance l’aurore ;Là, négligeant son chien et ses troupeaux,Au jour naissant il raconte ses maux ;Au jour fuyant il les redit encore.Un soir qu’au fond d’un antre obscur et fraisIl se livroit à ses ennuis secrets,Près de ce lieu vient rêver sa bergère :Il l’aperçoit. Quel trouble ! quels combats !Volera-t-il au-devant de ses pas ?Non, il s’arrête, il craint de lui déplaire.Sans être vu de cet objet sévère,Ses yeux de loin admirent tant d’appas ;Mais l’inhumaine alors ne songeoit pasAux malheureux que ses yeux ont pu faire.C’étoit le temps où le froid AquilonLaisse aux Zéphyrs émailler la verdure,Temps des plaisirs, agréable saison,

Où, par la voix de toute la nature,Au genre humain l’Amour donne leçon.Tout cède alors à sa flamme brûlante ;D’amour au bois le fier lion rugit ;D’amour aux champs la génisse mugit,Et des oiseaux la voix n’est si brillanteQue pour chanter le dieu qui les unit.Tandis qu’Aminte, assise sous l’ombrage,Y respiroit la paix et la fraîcheur,Un rossignol, sur ce même rivage,À sa compagne exprimoit son ardeur ;Tout dans ces bois se taisoit pour l’entendre.— Ô de l’Amour interprète flatteur,Dans tes chansons que son langage est tendre !Dit la bergère. Oui, ce dieu t’a forméPour être heureux ; et comment se défendreD’un feu si vif et si bien exprimé !— Heureux oiseau, dit Hilas qui l’écoute.Tu l’as touché cet insensible cœurDont mes soupirs n’ont pu trouver la route !Oh ! de ta voix si j’avois la douceur !Si je pouvois… — Il se tait ; l’espéranceD’un sort plus doux flatte déjà ses vœux.Le monde alors étoit dans son enfance,Et des beaux-arts l’utile connoissanceN’éclairoit point cet âge ténébreux ;On ignoroit les touchantes merveillesDes Amphions et le secret heureuxD’intéresser le cœur par les oreilles ;Mais l’Amour parle et son feu créateurInspire Hilas, l’encourage et l’éclaire.Tous les matins le fidèle pasteurVa sans témoins dans un bois solitaire ;Là, des oiseaux écoutant les concerts,

Sa voix, d’abord incertaine et timide,En longs éclats fait retentir les airs :Bientôt il tente un essor plus rapide ;Bientôt ses chants, suivis et cadencés,Sont avec art ralentis ou pressés.Ce n’est pas tout : de ce nouveau langageIl sait déjà varier les accens :Veut-il d’Amour vanter les traits puissans,Sa voix bruyante étonne le bocage ;Célèbre-t-il la beauté qui l’engage,Sa voix touchante intéresse et ravit ;Peint-il l’ardeur dont son ame est atteinte,Les dieux des bois soupirent de sa plainte,Et, comme lui, Philomèle gémit.Tous les Zéphyrs, assemblés pour entendreCes airs charmans, vont au loin les répandre.Aminte, au bruit de ces accens nouveaux,S’étonne, cherche et promenant sa vueDe tous côtés… Ô surprise imprévue !C’étoit Hilas qui charmoit les échos :

— Hôtes légers de ces bocages,Oiseaux, disoit-il dans ses chants,Enseignez-moi votre ramage ;Ma bergère aime vos accens ;Fussent-ils plus tendres encore,Ils ne sauroient rendre jamaisL’excès des charmes que j’adoreNi l’excès des maux qu’ils m’ont faits. —

Le berger dit, et l’ingrate l’admire ;Son cœur s’émeut pour la première fois ;Elle ne peut abandonner ces bois ;En les quittant elle rêve et soupire.

Mais ce n’est plus la curiositéQui l’y ramène ; elle y cherche, y désireCe même amant si long-temps rebuté ;Dès qu’il paroit sur la rive fleurie,Elle l’appelle et cherche à l’arrêter ;Jeux du hameau, compagne, bergerie,Il n’est plus rien qu’elle ne sacrifieAu seul plaisir d’entendre répéterCes airs charmans dont son âme est ravie.D’un doux espoir Hilas se sent flatter :Une insensible est bientôt attendrieQuand on sait l’art de s’en faire écouter.Ces chants si doux, c’est peu de les entendre :Du berger même elle veut les apprendre.Quelles leçons ! c’est là qu’Amour l’attend.Ce dieu bientôt apprit à la cruelleQuel risque on court quand on est jeune et belle,Et que pour maître on choisit un amant.Dans ces chansons, qu’avec un soin extrêmeElle répète à chaque instant du jour,Sa bouche apprend à dire : Je vous aime ;Son cœur l’apprit et le dit à son tour.Jeunes amans, profitez de l’exemple ;Pour être aimés c’est peu d’être constans ;Sacrifiez aux graces, aux talens,El le bonheur vous ouvrira son temple ;Vous ne devez qu’à leur secours heureuxCe don charmant d’intéresser une ame :Hilas aimoit, on méprisa sa flamme ;Hilas chanta, l’Amour combla ses vœux.

Puissiez-vous lire avec plaisirCes vers que, dans ma solitude,Tracent, sans art et sans étude,Le sentiment et le loisir !Ma sœur et moi, loin de la ville,Ici nous passons nos instansDans ce repos doux et tranquilleQu’on ne sauroit trouver qu’aux champs.Nos déserts simples et rustiquesN’offrent point les riches beautésDe ces campagnes magnifiques,Qu’orne le luxe des cités ;Point de ces maisons dont le faste,Étonnant les humbles guérets,De la chaumière et du palaisPrésente l’affligeant contraste.Mais si l’on ne trouve jamais,Par de vains et pompeux attraits,La nature ici profanée,On n’y voit point les agrémensDont elle ornoit les bords charmansEt du Lignon et du Pénée ;Il n’est point ici de ruisseauxQui coulent sur l’herbe fleurie ;Pour exciter la rêverie,Nous n’avons ni bois ni berceaux.Au lieu de hêtres et de chênes,L’arbre de Pallas, sur nos plaines,Étend son paisible rameau.

Quant aux habitans du hameau,Ils n’ont ni ruban ni houlette,Des fleurs n’ornent point leur chapeau ;Et pour rassembler leur troupeau,Un cornet leur sert de musette.Mais nos Pierrots et nos ToinonsValent, dans leur grotesque allure,Les Philis et les Corydons ;Ils sont vrais comme la nature,Et simples comme leurs moutons.Tel est notre asile champêtre ;Tels sont les lieux où notre cœurSent chaque jour que l’on peut êtreHeureux sans faste ni grandeur.L’ennui, le fléau de la ville,Ne nous verse point ses pavots ;Le temps qu’on emploie à proposMarche toujours d’un pas agile.Dès que l’aurore au front sereinDore la cime des montagnes,La douce fraîcheur du matinNous rappelle dans les campagnes ;Nous y voyons d’un œil charméL’éclat et la magnificenceDont le soleil à sa naissancePare l’horizon enflammé ;Que de richesses disperséesDans la plaine et sur les coteaux !Là, sur leurs tiges affaissées,Les épis appellent la faux ;Ici, les gerbes entasséesN’attendent plus que les fléaux.Les fruits que produit le treillageOnt déjà cessé de fleurir ;

Ces mûriers, privés d’un ombrageQue chaque jour voit revenir,Nous rappellent que leur feuillageFut cueilli pour nous enrichir.Ô sage et féconde nature !Malheur à qui voit ta parureSans s’étonner ou s’attendrir !Mais du haut du brûlant tropique,Dès que le soleil moins obliqueNous lance des feux trop ardens,Dans notre demeure tranquillePlus d’un amusement utileVarie et remplit nos momens.Tantôt des fils de PolymnieNous lisons les doctes chansons ;Tantôt notre ame plus hardieOse demander des leçonsÀ la grave philosophie.Des siècles passés, quelquefois,Clio nous fait percer le voile ;Quelquefois encore à nos doigtsL’aiguille obéit sur la toile.Un entretien rempli d’attraitsSouvent interrompt notre ouvrage ;L’amitié seule en fait les frais ;La raison et le badinageTour à tour y mêlent leurs traits.D’une ame tranquille et contente,Ainsi, sans regrets ni désirs,Nous atteignons l’heure charmanteOù le souffle heureux des zéphyrsRafraîchit la terre brûlante.Le jour qui fuit de nos vallonsNous lance ses derniers rayons.

Le travail cesse dans la plaine,Et du joug enfin délivré,Sur l’herbe qu’il foule à son gré,Le bœuf lentement se promène.Vers sa demeure, cependant,Le laboureur revient gaîment,Et devant sa cabane antiqueOn lui dresse un repas rustique,Que la faim va rendre excellent.Autour de lui se réunissentSes compagnons laborieux ;De leurs chants grossiers, mais joyeux,Les échos voisins retentissent.Chacun prend et vide à son tourUne coupe de vin remplie.On boit, on rit et l’on oublieLes pénibles travaux du jour.Enfin la nuit étend ses voiles ;L’or étincelant des étoilesÉclate dans un ciel serein ;Et tandis qu’ici tout sommeille,Nous goûtons un repos divin,Que ne troublent jusqu’au matinNi le souvenir de la veille,Ni le souci du lendemain.

Oui, le destin a couronné mes vœux ;Oui, je l’obtiens, ce tendre nom de mère,Ce nom sacré, ce nom que je préfèreÀ tout l’éclat des titres fastueux.

Ô cher objet ! dont la naissante auroreÀ peine montre une foible lueur ;Gage d’un nœud qu’a formé le bonheur,Ma voix t’appelle, et tu ne peux encoreOuïr mes sons, ni répondre à mon cœur.Enveloppé d’un ténébreux nuage,Le tien se tait, le tien ne connoît pasDu sentiment la force et le langage :Mais je te vois, je te presse en mes bras ;De mes baisers je couvre ton visage…Eh ! quel sujet plus digne de mes versQue ce transport dont j’éprouve l’ivresse !Tout s’embellit au feu de ma tendresse ;Je ne vois rien dans ce vaste universQui ne me flatte, ou qui ne m’intéresse.J’aime ces bois, j’aime ces prés rians ;Ils t’offriront leur ombre et leur verdure ;J’aime à compter les trésors du printemps ;Ils souriront un jour à ta parure ;Cet air, ce ciel ont plus d’attraits pour moi,Et ce soleil qui luit sur la nature,Dieux ! qu’il me plaît ! il brille aussi pour toi.Ah ! si l’instant qui commence ta courseDe tant de biens m’ouvre déjà la source.Que l’avenir me promet d’heureux ans !Que mon destin sera digne d’envie,Quand de tes bras, foibles et caressans,Flattant le sein où tu reçus la vie.Tu jouiras de mes embrassemens ;Quand tu feras, par tes jeux innocens,L’amusement de ta mère attendrie !À ces plaisirs, un plus parfait bonheurSuccédera ; le temps les fera naître,Ces jours si beaux, mais si lents à paroître,

Où la raison éclairera ton cœur ;Où moins frivole, et digne de son être,Ton ame enfin connoîtra sa grandeur ;Moments chéris ! empressez-vous d’éclore !Mais qu’ai-je dit ? où tendent mes souhaits ?Ma fille, hélas ! par ces vœux indiscrets,C’est ton malheur, peut-être, que j’implore.Dans ce berceau, que n’habita jamaisLe noir soupçon, la sombre défiance.Tu dors sans crainte ; une heureuse ignoranceT’y fait jouir des charmes de la paix.Tu dors… le ciel protège ton asile ;Là, ton repos, aussi doux que facile.Des soins amers est toujours respecté ;Et quand tes yeux s’ouvrent à la clarté,Comme en ton cœur, ton regard est tranquille.Tu ne vois pas le funeste concoursDes ennemis, des maux qui t’environnent ;Tu ne sais pas quels dangers empoisonnentCe monde vain où couleront tes jours :Des passions la triste connoissanceN’a point encor troublé ton innocence.Tu ne verras que trop tôt leurs effets ;Trop tôt, hélas ! en butte à leur puissance,Tu donneras d’inutiles regretsAu calme heureux dont jouit ton enfance ;Et si jamais d’un charme impérieuxLe faux prestige égaroit ta foiblesse ;Si quelque jour tu condamnois mes yeuxÀ d’autres pleurs qu’à ceux de la tendresse…Ô mes seuls dieux ! ô vertus ! ô talens !Du haut des cieux, veillez sur sa jeunesse ;Loin de ma fille, écartez ces tyrans.Plus d’une fois, mon cœur qui vous adore

A pour lui-même imploré votre appui :Comblez des vœux que lui dicte aujourd’huiUn intérêt plus précieux encore.Puisse ma fille attirer vos faveurs !Comme une rose, ornement de la plaine,S’élève et croît à l’ombre de ce chêneQui du soleil lui sauve les ardeurs,Puisse cette ame innocente et timide,Libre par vous des communes erreurs,Croître à l’abri de votre heureuse égide !Et toi, l’objet de mes soins les plus chers,Tandis qu’au ciel, dont tu vois la lumière,En ta faveur mes vœux seront offerts,Commence en paix ta naissante carrière,Et que le temps, dont les coups destructeursMoissonneront ces tranquilles journées,En t’apportant de nouvelles années,T’apporte aussi de nouvelles douceurs !Je l’avoûrai, ce vieillard implacableA trop souvent excité ma frayeur ;J’ai redouté son aile infatigable,Qui, chaque instant, enlève quelque fleurÀ mon printemps ; mais si son inconstanceFane mes jours, pour embellir les tiens ;Si son pouvoir, aidant ma vigilance,En t’éclairant sur les maux et les biens,Forme aux vertus ta fragile existence :Si, pour le prix d’un travail aussi doux,Je puis enfin jouir de mon ouvrage,De sa rigueur, loin de craindre l’outrage,Il peut frapper, je bénirai ses coups.

Et Verdier dans l’idylle a vaincu Deshoulières.

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