Mademoiselle de Louvencourt
Chefs-d’œuvre poétiques des dames françaises
Dans les Jardins enchantés de Cythère,Vénus rassembloit les Amours.La froide indifférence et la raison sévèreDe ces aimables lieux sont bannis pour toujours
Mille amants fortunés, conduits par la constance,Y reçoivent le prix des vœux qu’ils ont offerts ;Et tout y ressent la présenceDu dieu charmant qu’adore l’univers.Sous les loix de la jeune Flore,Un éternel printems enchaîne les zéphyrs ;Et les fleurs qu’on y voit écloreSont l’ouvrage de leurs soupirsLes ruisseaux amoureux mêlent leur doux murmureAux concerts des oiseaux qui chantent nuit et jour ;Le soleil y répand une clarté plus pureQu’il emprunte des feux que lui prête l’Amour.
Tandis que les Amours, dans ces jardins épars,Moissonnent du printems la richesse éclatante,Une rose naissanteDu fils de Cythérée arrête les regards.
« Rien n’est si beau que vous, dit-il, dans ce bocage,Jeune rose, pleine d’appas ;C’est pour vous rendre un doux hommageSi d’autres fleurs naissent dans ces climats ;Qu’à votre gloire tout conspire,Faites l’ornement du printems,Formez, dans l’amoureux empire,Les chaînes des heureux amans ;Parez les Grâces immortellesQui suivent la mère d’Amour ;Prêtez à la beauté, par un juste retour,Encore des armes nouvelles. »L’Amour charmé cède au désir pressantDe cueillir une fleur si belle ;Mais, dans le même instant, une abeille cruelleOse blesser ce dieu charmant.
« Je me meurs, je succombe à ma douleur mortelle,Dit à Vénus l’Amour en soupirant. »Vénus sourit de sa douleur amère,Elle guérit bientôt sa blessure légère,Et, par ces mots, apaise son tourment :
« Charmant vainqueur, tu nous exposesÀ des maux cent fois plus pressans.Par les peines que tu ressens,Juge des maux que tu nous causes.
Tes traits, puissant dieu des Amours,Font ressentir des peines plus cruelles ;Ils portent dans les cœurs mille atteintes mortellesque tu ne guéris pas toujours. »
« Cruelle et rigoureuse absence,Ah ! que vous me coûtez de trouble et de soupirs !Vous m’enlevez l’objet de mes tendres désirs,Et vous ne me laissez qu’une vaine espéranceQui fait encor mes plus charmans plaisirs. »
C’est ainsi que Myrtil, amant tendre et fidèle,Absent d’Amarillis, exprimoit ses regrets :« Ce fut, dit-il, dans ces vastes forêts,Pour la première fois que je vis cette belle.
L’éclat de ses attraits auroit charmé les dieux.J’en ressentis bientôt la fatale puissance ;Et, dans ce doux transport, éperdu, sans défense,Ma liberté paya le plaisir de mes yeux.
Vous qui craignez une ardeur inquiète,Fuyez ses dangereux appas ;L’Amour, qui vole sur ses pas,Est garant de votre défaite.Vos soins empressés, vos ardeurs,N’attendriront point l’inhumaine.L’insensible jouit sans peineD’un bien qu’elle ôte à tous les cœurs.
Mais, que dis-je ? Pourquoi redouter de la voir ?La liberté vaut-elle un si doux esclavage ?Venez joindre, bergers, vos vœux à mon hommage,Et sachez, comme moi, la servir sans espoir.
Chantez, résonnez, ma musette.Élevez vos sons dans les airs ;Célébrez mon ardeur parfaiteEt la beauté de celle que je sers.
Réveillez l’écho qui reposeDans les autres de ces déserts ;Que les soins où l’amour m’exposeSoient le sujet de vos concerts.
Bientôt la lumière des cieuxNe paroîtra plus à mes yeux ;Bientôt quitte envers la nature,J’irai, dans une nuit obscure.Me livrer pour jamais aux douceurs du sommeil.Je ne me verrai plus, par un triste réveil,Exposée à sentir les troubles de la vie.Mortels qui commencez ici-bas votre cours,Je ne vous porte point envie ;Votre sort ne vaut pas le dernier de mes jours.
Viens, favorable mort, viens briser des liensQui, malgré moi, m’attachent à la vie ;Frappe, seconde mon envie ;Ne point souffrir est le plus grand des biens.
Dans ce long avenir j’entre l’esprit tranquille ;Pourquoi ce dernier pas est-il si redouté ?Du maître des humains l’éternelle bontéDes malheureux mortels est le plus sûr asyle.
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