Mesdames des Roches

Chefs-d’œuvre poétiques des dames françaises

Nos parens, de louable coutume,Pour nous tollir l’usage de raison,De nous tenir closes dans la maison,Et nous donner le fuseau pour la plume.

Traçant nos pas selon la destinée,On nous promet plaisir et liberté ;Mais ce plaisir, qu’on a tant souhaité,Nous range-t-il sous les loix d’hyménée ?

Il faut soudain que nous changions l’officeQui nous pouvoit quelque-peu façonner,Ou les maris ne nous feront sonnerQue l’obéir, le soin et l’avarice.

Quelqu’un d’entre eux ayant fermé la porteÀ la vertu, nourrice du sçavoir ;En nous voyant, craint de la recevoir,Quand elle porte habit de notre sorte.

Mon Dieu, mon Dieu ! combien de toléranceQue je ne veux ici ramentevoir !Il me suffit aux hommes faire voirCombien leurs loix nous font de violence.

Les plus beaux jours de nos vertes annéesSemblent les fleurs du printemps gracieux,Que suit l’orage et les vents pluvieux,Qui vont bornant nos courses terminées.

Au temps heureux de ma saison passée,J’avois bien l’aile unie à mon côté ;Mais en perdant ma jeune liberté,Avant le vol ma plume fut cassée.

L’un chante les effets dont la sage natureD’une prudente main disposa l’univers ;Un autre, grand esprit, voyant les cieux ouverts,Raconte leur pouvoir, leur grâce, leur peinture ;

Celui-là, mal instruit, remet à l’aventureL’éternel mouvement de tant d’astres divers ;Et le mieux avisé veut embellir ses versDes passages tirés de la Sainte-Écriture.

La raison de chacun par sa plume est déduite.L’un cache vérité dans le puits d’Héraclite,Le plus ingénieux tâche de la ravoir ;

Mais tel présume bien d’en avoir connoissance,Qui n’a jamais planté dedans sa conscienceLa crainte du Seigneur, principe du sçavoir.

Las ! où est maintenant ta jeune bonne grâce,Et ton gentil esprit, plus beau que la beauté ?Où est ton doux maintien, ta douce privauté ?Tu les avois du ciel, ils y ont repris place.

O misérable, hélas ! toute l’humaine race,Qui n’a rien de certain que l’infélicité !O triste que je suis ! ô grande adversité !Je n’ai qu’un seul appui en cette terre basse.

O ma chère compagne et douceur de ma vie,Puisque les cieux ont eu sur mon bonheur envie,Et que tel a été des Parques le décret :

Si après notre mort le vrai amour demeure,Abaisse un peu les yeux de ta claire demeurePour voir quel est mon pleur, ma plainte et mon regret.

Je ne vois fleur qui tant m’agréeComme fait la rose pourprée.O Rose, fille d’Apollon,Honneur des vers d’Anacréon,Qui, dans son ivresse bachique,Couronnois son front poétique :

J’aime ton beau pied verdissant,Ton petit bouton rougissant ;J’aime ta feuille cinabrine,Teinte du pur sang de Ciprine,Qui colore dans ce beau moisLe blanc ivoire de ses doigts.

Il faut donc te dire pourquoi,Rose, je t’aime plus que moi.J’aime ta cime jaunissante,J’aime ta sève verdissante,Pour ce que celle que je sersA le poil d’or et les yeux verds.

J’aime tes feuilles incarnatesComme les lèvres délicatesDe ma maîtresse, et ton odeurComme l’haleine de son cœur.

Rose, tes belles fleurs nouvellesSont les faveurs des damoiselles ;Rose, tes boutons odoreuxSont les graces des amoureux.

Rose, mon cœur, Rose, ma vie,Rose, si tu as quelque envieDe me guérir de mon ennui,Ma Rose, va-t’en aujourd’huiSaluer ma belle Charite,Et dis-lui que je t’ai écriteEn la faveur de son printems.

Écoute, Rose, ne prétendsTe loger au sein de la belle ;J’en suis jaloux, viens, je t’appelle :Écoute, Rose, n’y va pas.Que serois-tu près ses appas ?Soutiendrois-tu l’ardente flammeQui sort des beaux yeux de ma dame ?

Ma maîtresse douce, humaine,Dedans la claire fontaineLave son teint gracieux,Et le flambeau de ses yeux ;

Et, sans pompeuse vêture,Elle n’a d’autre parureQu’un candide accoutrementQui reçoit d’elle ornement.

C’est une guirlande verteQui tient sa tête couverte,Et dont les brillantes fleursN’égalent pas ses couleurs,

Le sourire est sur sa bouche,Son œil n’a rien de farouche,Son cœur n’a rien de cruel,Sa grâce, rien de mortel.

Je veux que Sincero m’aime jusqu’à la mort,Me retenant du tout pour unique maîtresse ;Que la beauté, la grâce avecques la richessePour le favoriser se trouvent d’un accord ;Qu’il ait un parler doux, qu’il soit gentil, accort,Né d’honnêtes parens, que sur-tout la noblesseQui vient de la vertu, orne sa gentillesse,Et qu’il soit tempérant, juste, prudent et fort

Quand je suis de vous absente,O mon unique plaisir !Je n’ai rien qui me contente.

La nuit je perds le dormir,Le jour je fuis la lumière,Et mes tristes yeux enclos,Prisonniers de la paupière,Ne sont jamais en repos.

Je n’aime de la prairieLe bel émail précieux,Ni la campagne fleurieNe sçauroit plaire à mes yeux.Je suis si mélancoliqueQue les plus tendres chansonsEt la plus douce musiqueN’ont pour moi que de vains sons.

Jamais on ne me voit rire,Jamais on ne m’voit chanter,Incessamment je soupireEt ne fais que lamenter.Je n’ai bien, plaisir ni joie ;Sincero, mon cher souci,Jusqu’à ce que je vous voieJe serai toujours ainsi.

Rien n’est plus différent que le somme et la mort,Combien qu’ils soient issus de même parentage.L’un profite beaucoup, l’autre fait grand dommage :De l’un on veut l’effet, de l’autre on craint l’effort.

Le sommeil, respirant mille petits zéphirs,Caresse doucement le dormeur en sa couche,Et la mort, ternissant une vermeille bouche,Étouffe pour jamais ses gracieux soupirs.

Ne m’abandonne point, ô bienheureux sommeil !Mais viens toutes les nuits abaisser la paupièreDe ma mère et de moi ; fais que la nuit entièreNe nous paroisse longue au retour du soleil.

Qu’ainsi soit pour jamais le silence sacré,Fidèle avant-coureur de ta douce présence ;Qu’ainsi l’ombreuse nuit révère ta puissance,Qu’ainsi les beaux pavots fleurissent à ton gré.

Je ne pensai jamais que vous eussiez la forceDe résister aux coups dont nous frappe le tems,Aussi je vous écris comme par passe-tems,Fuyant d’oisiveté la vicieuse amorce.

Et pour ce, mes écrits, nul de vous ne s’efforceDe vouloir me laisser, car je vous le défendsOù voulez-vous aller ? Eh ! mes petits enfans,Vous êtes habillés d’une si foible écorce !

Tel que le jardin sans fleurs,Que le désolé sans pleursEt que le bœuf sans haleine,Traînant son joug dans la plaine ;

Tel que le faucon chassantSans son ongle ravissant,Que le soldat aux alarmes,Sans cœur, sans force et sans armes ;

Tel qu’un triste prisonnierSans faveur et sans denier,Qu’une fontaine sans ondeEt que sans soleil un monde ;

Tel que le sénat sans loi,Tel que sans sujets un roi,Que Philomèle sans langue,Qu’un avocat sans harangue ;

Tel que l’aveugle sans main,Tel que Pégase sans frein,Tel que le lion sans forcesEt le pescheur sans amorces ;

Tel est un adolescentQui dedans son cœur ne sentLa chaste-amoureuse peine,Des blessures la plus saine.

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