À Monsieur D. L. T.

IÀ Monsieur D. L. T.

Nous ignorons quel est le personnage à qui cette épître est adressée ; le vers 27 nous apprend que c’est un ami de Corneille, et les vers 71 et 72 semblent indiquer qu’il est poëte. Nous ne le voyons pas figurer parmi les auteurs des Hommages adressés à Corneille au sujet de la Veuve (voyez tome I, p. 379-393). Il est bien probable que la pièce qu’on va lire n’est pas la plus ancienne de celles qui composent les Mélanges. Les travers poétiques qui y sont agréablement raillés se font remarquer dans l’ode suivante, qui a dû être écrite auparavant. Il semble que la présente épître aurait dû être rapprochée de la chanson qui porte le numéro XIV, avec laquelle elle a plus d’une analogie. Toutefois, en l’absence de renseignements certains, nous avons cru devoir respecter l’ordre suivi par Corneille.

Enfin échappé du dangerOù mon sort me voulut plonger,L’expérience indubitableMe fait tenir pour véritableQue l’on commence d’être heureux5Quand on cesse d’être amoureux.Lorsque notre âme s’est purgéeDe cette sottise enragéeDont le fantasque mouvementBricole notre entendement,10Crois-moi qu’un homme de ta sorte,Libre des soucis qu’elle apporte,Ne voit plus loger avec lui

Le soin, le chagrin ni l’ennui.Pour moi, qui dans un long servage 15À mes dépens me suis fait sage.Je ne veux point d’autres motifsPour te servir de lénitifs,Et ne sais point d’autre remèdeÀ la douleur qui te possède, 20Qu’écrivant la félicitéQu’on goûte dans la liberté,Te faire une si bonne envieDes douceurs d’une telle vie,Qu’enfin tu puisses à ton tour 25Envoyer au diable l’amour.Je meure, ami, c’est un grand charmeD’être insusceptible d’alarme,De n’espérer ni craindre rien,De se plaire en tout entretien, 30D’être maître de ses pensées,Sans les avoir toujours dresséesVers une beauté qui souventNous estime moins que du vent,Et pense qu’il n’est point d’hommage 40Que l’on ne doive à son visage.Tu t’en peux bien fier à moi :J’ai passé par là comme toi ;J’ai fait autrefois de la bête ;J’avois des Philis à la tête : 45J’épiois les occasions ;J’épiloguois mes passions ;Je paraphrasois un visage ;Je me mettois à tout usage,

Debout, tête une, à genoux, 45Triste, gaillard, rêveur, jaloux ;Je courois, je faisois la grueTout un jour au bout d’une rue :Soleils, flambeaux, attraits, appas,Pleurs, désespoirs, tourments, trépas, 50Tout ce petit meuble de boucheDont un amoureux s’escarmouche,Je savois bien m’en escrimer.Par là je m’appris à rimer ;Par là je fis sans autre chose 55Un sot en vers d’un sot en prose ;Et Dieu sait alors si les feux,Les flammes, les soupirs, les vœux,Et tout ce menu badinage,Servoit de rime et de remplage. 60

Mais à la fin hors de mes fers,Après beaucoup de maux soufferts,Ce qu’à présent je te conseille,C’est de pratiquer la pareille,Et de montrer à ce bel œil, 65Qui n’a pour toi que de l’orgueil,Qu’un cœur si généreux et braveN’est pas né pour vivre en esclave.Puis, quand nous nous verrons un jour,Sans soin tous deux, et sans amour, 70Nous ferons de notre martyreÀ communs frais une satire ;Nous incaguerons les beautés ;Nous rirons de leurs cruautés ;À couvert de leurs artifices, 75Nous pasquinerons leurs malices ;Impénétrables à leurs traits,Nous ferons nargue à leurs attraits ;Et toute tristesse bannie,Sur une table bien garnie, 80Entre les verres et les potsNous dirons le mot à propos.On nous orra conter merveillesEn préconisant les bouteilles ;Nous rimerons au cabaret 85En faveur du blanc et clairet,Où quand nous aurons fait ripaille,Notre main contre la muraille,Avec un morceau de charbon

Paranymphera le jambon. 90Ami, c’est ainsi qu’il faut vivre,C’est le chemin qu’il nous faut suivre,Pour goûter de notre printempsLes véritables passe-temps.Prends donc, comme moi, pour devise, 95Que l’amour n’est qu’une sottise.

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