Mascarade des enfants gâtés

L’officier.Une ambition dérégléeDont mon âme s’est aveuglée,Plus forte que mon intérêt,Pour donner un arrêt en cornes,A tellement passé les bornes 5Qu’elle n’a point trouvé d’arrêt.

Ce vain honneur, et cette pompeDe qui le faux éclat nous trompe,M’a fait engager tout mon bien ;Et pour être monsieur et maître, 10Je crains fort à la fin de n’êtreNi maître ni monsieur de rien.

Pressé de créanciers avides,Mes coffres sont tellement videsQu’étant au bout de mon latin, 15Ma robe a gagné la pelade,

Et ma bourse, encor plus malade,Se voit bien proche de sa fin.

Ainsi mes affaires gâtées,Voyant mes terres décrétées, 20Gages, profits, droits arrêtés.Et ma finance au bas réduite,Je mène ici sous ma conduiteLa troupe des Enfants gâtés.

Le gentilhomme.Il faut qu’en dépit de mon sang 25Je lui cède le premier rang.En vain ma noblesse me flatte :En ces lieux par où nous allons,On respecte mal l’écarlateQui ne va point jusqu’aux talons ; 30Et celle qui souvent accompagne nos bottes,Tombant dans le mépris,Près de celle qu’on traîne aux crottes,Perd son lustre et son prix.

Trop d’or sur mes habits en a vidé ma bourse ; 35La meute de mes chiensN’a chassé que mes biens,Qui dessus mes chevaux se sauvoient à la course ;Et mes oiseaux, au bout d’un an ou deux,M’ont fait léger comme eux. 40Voilà, sans rechercher tant de contes frivoles,Tout ce qui m’a gâté déduit en trois paroles ;

Et pour un cavalier, c’est bien bourré des versÀ tort et à travers.

Le plaideur.Les procès m’ont gâté, Messieurs ; je m’en repens : 45C’est, dans mon déplaisir, tout ce que j’en puis dire ;Car je crains tellement de payer des dépens,Que même au mardi gras je n’ose plus médire.

L’amoureux.J’ai fait ce qu’il a fallu faire ;Mais le bal, les collations, 50Les présents, les discrétionsN’ont point avancé mon affaire.J’ai corrompu trente valets,Afin de rendre mes poulets ;J’ai donné mille sérénades : 55On persiste à me dédaigner ;Et deux misérables œillades,C’est tout ce que j’ai pu gagner.

Quoi que m’ait promis l’espérance,À la fin il ne m’est resté 60Que l’incommode vanitéD’une sotte persévérance ;Ma profusion sans effetN’a servi qu’à gâter mon faitEt dissiper mon héritage : 65Quel malheur me va poursuivant !

Ô Dieux ! j’ai mangé mon partageSans avoir vécu que de vent !

L’ivrogne.N’est-ce pas une chose étrangeQue pour trotter dedans la fange, 70Je fasse faux bond au clairet,Et que cette troupe brouillonneM’arrache de ce cabaretPour vous produire ma personne ?

Je violente mon humeur 75D’abandonner ce lieu charmeur ;Toutefois je n’ose me plaindre,Étant déjà si fort gâtéQue je m’achèverois de peindrePour peu que j’en aurois tâté ; 80

Outre que mes eaux sont si basses,À force de vider les tasses,Qu’il faut renoncer au métier,Ne pouvant plus laisser en gage,Au malheureux cabaretier, 85Que les rubis de mon visage.

Mais encor suis-je plus heureuxQue tant de fous et d’amoureuxQui se sont perdus par leurs grippes ;Car bien que je sois bas d’aloi, 90Mon argent, serré dans mes tripes,N’est point sorti hors de chez moi.

Le joueur.Attaqué d’une forte et rude maladie,Depuis le jour des Rois,Les os, par sa chaleur à mon dam trop hardie, 95M’en sont tombés des doigts.

Bien que du seul revers de ce mal si funesteJe fusse assez gâté,Pour avoir fait encore à prime trop de resteIl ne m’est rien resté. 100

Dames, à cela près, faisons en assuranceLa bête en quelque lieu,Et je promets moi-même, à faute de finance,De me mettre au milieu.

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