L’Absence (Ronsard)

Ce me sera plaisir, Genévre, de t’escrire,Estant absent de toy, mon amoureux martyre.Helas je ne vy pas ! ou je vy tout ainsi

Que vit dedans le lict un malade transi,Qui deçà qui delà se tourne et se remue :Ayant dans le cerveau la fiévre continue,Il resve et se despite, et ne sçait comme il faut(Ore entre la froideur et ore entre le chaut)Gouverner sagement sa raison estourdieDes differens accez de telle maladie.Ainsi quand le Soleil se plonge dans la mer,

Quand il vient le matin les Astres enfermer,Et quand en plein midy tout ce monde il contemple,Je brusle impatient : et mon mal sert d’exempleAux jeunes Poursuivans de jamais ne guarir,Mais d’apprendre en vivant à doucement mourir.Certes celuy meurt bien qui meurt par fantasie,Lors que l’ame amoureuse est tellement saisie,Qu’en fuyant de son corps pour re-vivre autre part,A son hoste laissé ses vertus ne depart :Mais privé d’action demeure froid et palle,Sans force et mouvement et sans humeur vitalle,Comme un image fait de bronze ou de metal,Qui (pour n’estre animé) ne sent ny bien ny mal.Je ne voy rien icy que douleur ne m’ameine :Le jour m’est ennuyeux, la nuict me tient en peine :Et comme un ennemy tresdangereux je fuyLe lict, qui toute nuict redouble mon ennuy.Quand le Soleil descend dans les ondes sallées,Je me desrobe és bois, ou me perds es vallées,Je me cache en un Antre, et fuyant un chacun(De peur qu’à mes pensers il se monstre importun)Je parle seul à moy, seul j’entretiens mon ame,Discourant cent propos d’amour et de ma Dame :D’un penser achevé l’autre soudain renaist,Mon cœur d’autre viande en amour ne se paist :Il mourroit sans penser, le penser est sa vieEt ta douce beauté que seule j’ay suivie.Ainsi par les deserts tout le jour je me deulx,Puis quand l’obscure nuict se perruque de feux,Le solitaire effroy hors des bois me retire,Et jusques au logis Amour me vient conduire.Quand je suis en ma chambre, encore pour celaJe ne suis à repos : Amour deçà delàM’esgratigne le cœur, et ma playe cruelleLors que je voy mon lict, s’aigrist et renouvelle.Pour ne. me coucher point je cherche à deviser,Je lis en quelque livre, ou feins de composer,Ou seul je me promeine et repromeine encore,Trompant d’un souvenir l’ennuy qui me devore.

A la fin mes vallets qui portent sur les yeuxEt dans le nez ronflant le dormir ocieux,Entre-sillez du somme, ainsi me viennent dire :Monsieur il est bien tard, un chacun se retire,Jà my-nuit est sonné, qu’avez vous à gemir !La chandelle est faillie, il est temps de dormir !Alors importuné de leur sotte priereJe laisse tout mon corps pancher en une chaireNonchallant de moymesme, et mes bras vainementEt mon chef paresseux pendant sans mouvement,Je suis sans mouvement paresseux et tout lâche.L’un m’oste la ceinture, et l’autre me detache,L’un me tire la chausse, et l’autre le pourpoint :Ils me portent au lict, et je ne le sens point !Puis quand je suis couché, Amour qui me travaille,Armé de mes pensers me donne la bataille :Le lict m’est un enfer, et pense que dedansOn ait semé du verre ou des chardons mordans :Maintenant d’un costé, maintenant je me tourneDesur l’autre en pleurant, et point je ne sejourne.Amour impatient qui cause mes regrets,Toute nuict sur mon cœur aiguise tous ses traits,M’aiguillonne, me poingt, me pique et me tormente,Et ta jeune beauté tousjours me represente.Mais si tost que le coq planté desur un pauA trois fois salué le beau Soleil nouveau,Je m’habille, et m’en-vois où le desir me meinePar les prez non frayez de nulle trace humaine,Et là je ne voy fleur ny herbe ny bouton,Qui ne me ramentoive ores ton beau teton,Et ores tes beaux yeux ausquels Amour se jouë,Ores ta belle bouche, ores ta belle jouë.Puis foulant la rosée, en pensant je m’en-voisTrouver quelque Genévre au beau milieu d’un bois,Où loin de toutes gens je me couche à l’ombrageDe cest arbre gentil, dont l’ombre me soulage :Je l’embrasse et le baise, et l’arraisonne ainsi,Comme s’il entendoit ma peine et mon souci.Genévre qui le nom de ma Maistresse portes,

Au moins je te suppli’ que tu me reconfortesCouché sous tes rameaux, puis qu’absent je ne puisNy baiser ny revoir la Dame à qui je suis.Je te puis asseurer que l’arbre de Thessale,De Phœbus tant chery, n’aura louange egaleA la tienne amoureuse, et mes escrits ferontQue les Genévres verds les Lauriers passeront.Or-sus embrasse moy, ou bien que je t’embrasse,Abaisse un peu ta cyme, afin que j ’entrelasseMes bras à tes rameaux, et que cent mille foisJe baise ton escorce, et embrasse ton bois.Jamais du Bucheron la cruelle congnéeA te couper le pied ne soit embesongnée,Jamais tes verds rameaux ne sentent nul meschef :Tousjours l’ire du Ciel s’eslongne de ton chef,Vents, gresle, neige, pluye : et jamais la froidureQui éfueille les bois, n’éfueille ta verdure.Tous les Dieux forestiers, les Faunes et les PansTe puissent honorer de bouquets tous les ansSacrez à ta maistresse, et leur bande cornueFace tousjours honneur à ta plante cognuë.A l’entour de ton pied, soit de jour soit de nuit,Un petit ruisselet caquete d’un doux bruit,Murmurant ton beau nom par ses rives sacrées :Où les Nymphes des bois et les Nymphes des préesCouvertes de bouquets, y puissent tous les joursEn dansant main à main, te conter mes amours,Pour les bailler en garde, en faisant leur carole,A la Nymphe des bois, qui vit de la parole.Ainsi je parle à l’arbre, et puis en le baisantEt rebaisant encor je luy vois redisant :Genévre bien-aimé, certes je te resemble,Avecq’toy le destin heureusement m’assemble :Ta cyme est toute verte, et mes pensers tous versNe meurissent jamais : sur le Printemps tu sersA percher les oiseaux, et l’Amour qui me cherche,Ainsi qu’un jeune oiseau desur mon cœur se perche :Ton chef est herissé, poignant est mon souci,Ta racine est amere, et mon mal l’est aussi :

Ta grene est toute ronde, et mon amour est ronde,Constante en fermeté qui toute en elle abonde :Ton escorce est bien dure, et dur aussi je suisA supporter d’Amour la peine et les ennuis.Tu parfumes les champs de ton odeur prochaine,Et d’une bonne odeur m’amour est toute pleine :Tu vis dedans les bois, solitaire, et je vySolitaire et tout seul, si je ne suis suivyD’Amour qui m’accompagne, et jamais ne me laisseSans me representer nostre belle maistresse :Nostre, car elle est mienne et tienne : puis je croyQue tu languis pour elle aussi bien comme moy.Ainsi je parle à l’arbre, et luy branlant la cymeFait semblant de m’entendre, et d’apprendre ma ryme,Et la rechante aux vents, et se dit bien-heureuxD’estre honoré du nom dont je suis amoureux.Voylà, chere maistresse, en quelle frenaisieAmour m’a fait tomber, pour seule avoir choisieVostre jeune beauté, que l’imaginer sentAu profond de l’esprit, bien qu’il en soit absent.J’ay certes esprouvé par mainte experienceQue l’amour se renforce et s’augmente en l’absence,Ou soit qu’en revassant, le plaisant souvenirAinsi que d’un apast la vienne entretenir,Ou soit que les portraits des liesses passéesS’impriment dans l’esprit de nouveau ramassées.Soit que l’ame ait regret au bien qu’elle a perdu,Soit que le vuide corps plus plein se soit rendu,Soit que la volupté soit trop tost perissable,Soit que le souvenir d’elle soit plus durable :Bref je ne sçay que c’est : mais certes je sçay bienQue j’aime mieux absent qu’estant pres de mon bien.Car quand il me souvient ou de ta belle face,Ou de l’heure, ou du lieu, du temps, ou de la placeQu’Amour si doucement me fist parler à toy,D’un extreme plaisir je suis tout hors de moy.Puis quand il me souvient de tes douces parolles,De tes douces chansons desquelles tu m’affolles,Me souvenant encor de tes honnestetez,

Et de ta courtoisie, et de tes privautez,Et de l’affection envers moy si naïveQuand mon corps est malade, ou mon ame pensive :Et bref me souvenant de l’extreme douceurQui part de tes beaux yeux dont je nourris mon cœur,Plus mon amour s’augmente, et plus mon estincelle,Estant loin de mon feu, s’accroist et renouvelle.Voylà mon naturel, et si trompé je suis,La faute vient d’Amour, non de moy qui ne puisM’eslongner de l’ardeur de te re-voir presente :Si je suis abusé, mon abus me contente.Maistresse, en attendant le bien de te revoir,Je suppli’ humblement ta main de recevoirCes vers que de la sienne Amour mesme te porte :En escrivant de toy, mon cœur se reconforte.

Comments

Loading comments…