Nouvelle Continuation des Amours (1556)
Quand j’estois libre, ains que l’amour cruelleNe fut esprise encore en ma mouëlle,Je vivois bien-heureux :De toutes parts cent mille jeunes fillesSe travailloient par leurs flames gentillesA me rendre amoureux.Mais tout ainsi qu’un beau Poulain farouche,Qui n’a masché le frein dedans la bouche,Va seulet escarté,N’ayant sducy, sinon d’un pied superbeA mille bonds fouler les fleurs et l’herbe,Vivant en liberté :Ores il court le long d’un beau rivage,Ores il erre au fond d’un bois sauvage,Fuyant de sault en sault :De toutes parts les Poutres hanissantesLuy font l’amour, pour-neant blandissantesA luy qui ne s’en chaut :Ainsi j’allois, desdaignant les pucelles,Qu’on estimoit en beauté les plus belles,Sans respondre à leur vueil :
Lors je vivois amoureux de moy-mesme,Content et gay, sans porter couleur blesmeNy les larmes à l’œil.J’avois escrite au plus haut de la face,Avec l’honneur une agreable audacePleine d’un franc desir :Avec le pied marchoit ma fantasieOù je voulois, sans peur ne jalousie,Seigneur de mon plaisir.Mais aussi tost que par mauvais desastreJe vey ton sein blanchissant comme albastre,Et tes yeux, deux soleils,Tes beaux cheveux espanchez par ondéesEt les beaux liz de tes lévres bordéesDe cent œillets vermeils,Incontinent j’appris que c’est service :La liberté de mes ans la nourrice,S’eschappa loin de moy :Dedans tes reths ma premiere franchisePour obeyr à ton bel œil, fut priseEsclave sous ta loy.Lors tu serras mes deux mains à la chesne,Mon cœur au cep, et l’esprit à la gesne,Maistresse sans pitié :Ainsi qu’en mer un rigoreux Corsere,Fils d’un rocher, n’a pitié d’un forcereA la chesne lié.Tu mis cruelle, en signe de conqueste,Comme veinqueur, tes deux pieds sur ma teste,Et du front m’a ostéL’honneur, la honte, et l’audace premiereAcouhardant mon ame prisonniere,
Serve à ta volonté.Vengeant d’un coup mille fautes commises,Et les beautez qu’à grand tort j’avois misesPar-avant à mespris,Qui me prioient, en lieu que je te prie :Mais d’autant plus que mercy je te crie,Tu es sourde à mes cris.Et ne responds non plus que la fontaine,Qui de Narcis mira la forme vaine,En vengeant à son bortMille beautez des Nymphes amoureuses,Que cest enfant par mines desdaigneusesAvoit mises à mort.
Petite pucelle Angevine,Qui m’as d’un amoureux sourisTiré le cœur de la poitrine :Puis, dés l’heure que tu le pris,Tu l’enfermas contre raisonDans les liens de ta prison.Ainsi perdant la jouyssanceDe sa premiere liberté,Il vit sous ton obeyssanceSi mal-mené, si mal traité,Qu’un Lion enflé de rigueurAurait pitié de sa langueur.Car toy, de façon plus cruelleQu’un roc pendu dessus la mer,Tu te fais tous les jours plus belleDu mal qui le vient consommer,Honorant depuis que tu l’as,Tes victoires de son trespas.Non seulement comme trop rude,Tu fais languir mon cœur à tortPar une honneste ingratitude,Luy donnant une lente mort,
Voyant pasmer en triste esmoyEn tes liens mon cœur et moy.Mais en lieu d’un sacré Poëte,Qui si haut chantoit ton honneur,Tu as nouvelle amitié faiteAvecques un nouveau Seigneur,Qui maintenant tout seul te tient,Et plus de moy ne te souvient.Hà vierge simple et sans malice,Tu ne sçais encore que c’estDe faire aux grands Seigneurs service,Qui en amour n’ont point d’arrest,Et qui suivent sans loyautezEn un jour dix mille beautez.Si tost qu’une proye ils ont prise,Ils la desdaignent tout expres,Afin qu’une autre soit conquisePour s’en mocquer bien tost apres,Et n’ont jamais autre plaisirQue de changer, et de choisir.Celuy qui ores est ton maistre,Et qui te tient comme veinqueur,Te laissera demain, peut estre.Hé, je le voudrois de bon cœur.Si le ciel de nous a soucy,Puisse arriver demain ainsi.Le ciel qui les amans contemple,Les meschans sçait bien rechercher :Anaxarete en sert d’exemple,Qui fut changée en un rocher,Portant la semblable rigueurAu rocher, qu’elle avoit au cœur.
Amour, dy moy de grace (ainsi de tous humainsEt des Dieux soit tousjours l’empire entre tes mains)Qui te fournist de fléches ?Veu que tousjours cholere, en mille et mille lieuxTu perds tes traits és cœurs des hommes et des dieux,Empennez de flammeches ?Mais je te pri’ dy moy ! est-ce point le Dieu Mars,Quand il revient chargé des armes des soldarsTuez à la bataille ?Ou bien si c’est Vulcan, qui dedans ses fourneaux(Apres les tiens perdus) t’en refait de nouveaux,Et tousjours t’en rebaille ?
Pauvret (respond Amour) et quoy ? ignores-tuLa rigueur, la douceur, la force et la vertuDes beaux yeux de t’amie ?Plus je respan de traits sur hommes et sur Dieux,Et plus en un moment m’en fournissent les yeuxDe ta belle Marie.
Bel Aubepin fleurissant,VerdissantLe long de ce beau rivage,Tu es vestu jusqu’au basDes longs brasD’une lambrunche sauvage.Deux camps de rouges fourmisSe sont misEn garnison sous ta souche :En ton pied demy-mangéAllongéLes avettes ont leur couche.Le chantre RossignoletNouvelet,Courtisant sa bien-aimée,Pour ses amours allegerVient logerTous les ans en ta ramée.Sur ta cime il fait son nyTout unyDe mousse et de fine soye,Où ses petits esclorront.Qui serontDe mes mains la douce proye.Or vy gentil Aubepin,Vy sans fin,Vy sans que jamais tonnerre,Ou la coignée, ou les vens,Ou les tempsTe puissent ruer par terre.
Mais voyez, mon cher esmoy,Voyez combien de merveillesVous parfaites dedans moyPar voz beautez nompareilles.
De telle façon voz yeux,Vostre ris et vostre grace,Vostre front, et voz cheveuxEt vostre angelique face,
Me brulent depuis le jourQue j'en eu la connoissance,Desirant par grande amourEn avoir la jouissance.
Que si ce n'estoient les pleursDont ma vie est arrosée,Long temps a que les chaleursD'Amour l'eussent embrasée.
Au contraire, voz beaux yeux,Vostre ris, et vostre grace,Vostre front, et voz cheveux,Et vostre angelique face
Me gelent depuis le jourQue j'en eu la connoissance,Desirant par grande amourEn avoir la joüissance.
Que, si ne fust les chaleursDont mon âme est embrasée,Long temps a que par mes pleursEn eau se fut épuisée.
Voyez donc, mon cher esmoy,Voyez combien de merveillesVous parfaites dedans moyPar voz beaultez nompareilles.
Pourquoy tournez vous voz yeuxGracieux,De moy quand voulez m ’occire ?Comme si n’aviez pouvoirPar me voirD’un seul regard me destruire ?Las ! vous le faittes afinQue ma finNe me semblast bien-heureuse,Si j’allois en perissantJouissant
De vostre œillade amoureuse.Mais quoy ? vous abusez fort,Cette mortQui vous semble tant cruelle,Ce m’est vrayment un bon-heurPour l’honneurDe vous, qui estes si belle.
Bon jour mon cœur, bon jour ma douce vie,Bon jour mon œil, bon jour ma chere amie :Hé bon jour ma toute belle,Ma mignardise bon jour,Mes delices, mon amour.Mon doux printemps, ma douce fleur nouvelle,Mon doux plaisir, ma douce colombelle,Mon passereau, ma gente tourterelle,Bon jour ma douce rebelle.Je veux mourir, si plus on me reprocheQue mon service est plus froid qu’une rocheT’abandonnant, ma maistresse,Pour aller suyvre le Roy,Mendiant je ne sçay quoy,
Que le vulgaire appelle une largesse.Plustost perisse honneur, court, et richesse,Que pour les biens jamais je te relaisse,Ma douce et belle Déesse.
Belle et jeune fleur de quinze ansQui sens encore ton enfance,Mais bien qui celes au dedansUn cueur remply de desçevance,Cachant soubz ombre d'amitiéUne jeunette mauvaitié,
Ren moy (si tu as quelque honte)Mon cueur, que tu m'as emmené,Dont tu ne fais non plus de conteQue d'un prisonnier enchesné,Ou d'un valet, ou d'un forcereQui est esclave d'un corsere.
Une autre moins belle que toy,Mais d'une nature plus bonne,Le veult par force avoir de moy,Me priant que je le luy donne:Elle l'aura puis qu'autrementIl n'a de toy bon traitement.
Mais non: j'ayme trop mieux qu'il meureQue de l'oster hors de tes mains,J'ayme trop mieux qu'il y demeureSoufrant mille maux inhumains,Qu'en te changeant jouyr de celleQui doucement à soy l'appelle.
Le printemps n’a point tant de fleurs,L’autonne tant de raisins meurs,L’esté tant de chaleurs halées,L’hyver tant de froides gelées,Nyla mer tant de poissons,Nyla Beauce tant de moissons,Nyla Bretaigne tant d’arenes,Ny l’Auvergne tant de fonteines,Ny la nuict tant de clairs flambeaux,Ny les forests tant de rameaux,
Que je porte au cœur, ma maistresse,Pour vous de peine et de tristesse.
Demandes tu, douce ennemye,Quelle est pour toy ma pauvre vie?Helas certainement elle estTelle qu'ordonner te la plest:
Pauvre, chetive, langoureuse,Dolente, triste, malheureuse,Et si Amour a quelque esmoyPlus facheux, il loge chez moy.
Apres demandes tu, m'amie,Quelle compagnie a ma vie?Certes acompagnée elle estDe telz compagnons qu'il te plest:
Ennuy, travail, peine et tristesse,Larmes, souspirs, sanglotz, detresse:Et s'Amour a quelque soucyPlus facheux, il est mien aussi.
Voila comment pour toy, m'amye,Je traine ma chetive vie,Heureux du mal que je reçoyPour t'aymer cent fois plus que moy.
Veu que tu es plus blanche que le liz,Qui t’a rougy ta lévre vermeillette ?Qui est l’ouvrier qui proprement t’a misDessus ton sein ceste couleur rougette ?Qui t’a noircy les arcs de tes sourcis ?Qui t’a bruny tes beaux yeux, ma maistresse ?0 grand’ beauté qui causes mes soucis !O grand’ beauté qui causes ma liesse !O douce, belle, honneste cruauté,Qui doucement me contrains de te suivre !O fiere, ingrate, et fascheuse beauté !Avecque toy je veux mourir et vivre.
O toy qui n’es de rien en ton cœur amoureuseQue d’honneur et vertu, qui te font estimerQuoi ! en glace et en feu voirras-tu consommerTousjours mon pauvre cœur sans luy estre piteuse ?
Bien que vers moy tu sois ingrate, et dédaigneuse,Fiere, dure, rebelle, et nonchallant’ d’aimer,Encor je ne me puis engarder de nommerLa terre où tu nasquis sur toute bien-heureuse.Je ne te puis haïr, quoy que tu me sois fiere,Mais bien je hay celuy qui me mena de nuictPrendre de tes beaux yeux l’acointance premiere :Celui sans y penser à la mort m’a conduit,Celui seul me tua, he mon Dieu ! n’esse pasTuer que de conduire un homme à son trespas ?
S’il y a quelque fille en toute une contrée,Qui soit inexorable, inhumaine, et cruelle,Tousjours ell’ est de moy pour dame rencontrée,Et tousjours le malheur me fait serviteur d’elle.Mais si quelcune est douce, honneste, aimable et belle,La prinse en est pour moy tousjours desesperée :J’ay beau estre courtois, jeune, accort, et fidelle,Elle sera tousjours d’un sot enamourée.Sous tel astre malin je nasquis en ce monde :» Voyla que c’est d’aimer : ceux qui ont merité» D’estre recompensez, sont en douleur profonde :
» Et le sot volontiers est tousjours bien traité.» O traistre et lasche Amour, que tu es malheureux !» Malheureux est celuy qui devient amoureux !
Hé que voulez vous dire? êste-vous si cruelleDe ne vouloir aimer? Voyez les passereauxQui démènent l'amour: voyez les colombeaux,Regardez le ramier, voyez la tourterelle,
Voyez deçà delà d'une fretillante aileVoleter par le bois les amoureux oiseaux,Voyez la jeune vigne embrasser les ormeaux,Et toute chose rire en la saison nouvelle:
Ici, la bergerette, en tournant son fuseauDégoise ses amours, et là, le pastoureauRépond à sa chanson; ici toute chose aime,
Tout parle de l'amour, tout s'en veut s'enflammer:Seulement votre cœur, froid d'une glace extrêmeDemeure opiniâtre et ne veux point aimer.
J’aime la fleur de Mars, j’aime la belle rose,L’une qui est sacrée à Venus la Déesse,L’autre qui a le nom de ma belle maistresse,Pour qui ne nuit ne jour en paix je ne repose.J’aime trois oiselets, l’un qui sa plume arroseDe la pluye de May, et vers le ciel se dresse :L’autre qui veuf au bois lamente sa destresse :L’autre qui pour son fils mille versets compose.J’aime un pin de Bourgueil, où Venus apenditMa jeune liberté, quand prise elle renditMon cœur, que doucement un bel œil emprisonne.J’aime un jeune laurier, de Phebus l’arbrisseau,Dont ma belle maistresse en tortant un rameauLié de ses cheveux me fist une couronne.
Autre (j’en jure amour) ne se sçauroit vanterD’avoir part en mon cœur, vous seule en estes dame,
Amour (ainsi qu’on dit) ne naist d’oisiveté :S’il naissoit du loisir, il ne fust plus mon maistre :Je cours, je vais, je viens, et si ne me despestreDe son lien qui tient serve ma liberté.Je ne suis paresseux, et ne l’ay point esté :Tousjours la harquebuze, ou la paume champestre,Ou l’escrime qui rend une jeunesse adextre,Me retient en travail tout le jour arresté.Ore le chien couchant, les oiseaux, et la chasse,Ore un Ballon poussé sur une verte place,Ore nager, lutter, courir et voltiger,Jamais à mon esprit de repos je ne baille.Mais je ne puis amour de mon cœur desloger :Car plus je suis actif, et plus il me travaille.
Les Villes et les Bourgs me sont si odieux,Que je meurs si je voy quelque tracette humaine :Seulet dedans les bois pensif je me promeine,Et rien ne m’est plaisant que les sauvages lieux.Il n’y a dans ces bois sangliers si furieux,Ny roc si endurcy, ny ruisseau, ny fontaine,Ny arbre tant soit sourd, qui ne sache ma peine,Et qui ne soit marry de mon mal envieux.Un penser qui renaist d’un autre, m’accompaigneAvec un pleur amer qui tout le sein me baigne,Travaillé de souspirs qui compaignons me sont :Si bien que si quelcun me trouvoit au bocage,Voyant mon poil rebours, et l’horreur de mon front,Ne me diroit un homme, ains un monstre sauvage.
Las ! pour vous trop aymer je ne vous puis aymer :Car il faut en aymant avoir discretion,Helas ! je ne l’ay pas : car trop d’affectionMe vient trop follement tout le cœur enflammer.D’un feu desesperé vous faites consommerMon cœur que vous bruslez sans intermission,Et si bien la fureur nourrist ma passionQue la raison me faut, dont je me deusse armer.Ah ! guarissez moy donc de ma fureur extreme,Afin qu’avec raison honorer je vous puisse,Ou pardonnez au moins mes fautes à vous mesme,Et le peché commis en tatant vostre cuisse :Car je n’eusse touché en lieu si deffendu,Si pour trop vous aymer mon sens ne fust perdu.
Un enfant dedans un bocageTendoit finement ses gluaux,
Afin de prendre des oyseauxPour les emprisonner en cage :Quand il veit, par cas d’aventure,Sur un arbre Amour emplumé,Qui voloit par le bois raméSur l’une et sur l’autre verdure.L’enfant qui ne cognoissoit pasCet oyseau, fut si plein de joyeQue pour prendre une si grand’ proyeTendit sur l’arbre tous ses lats.Mais quand il vit qu’il ne pouvoit(Pour quelques gluaux qu’il peust tendre)Ce cauteleux oyseau surprendre,Qui voletant le decevoit :Il se print à se mutinerEt getant sa glus de colere,Vint trouver une vieille mere,Qui se mesloit de deviner.Il luy va le fait avouer,Et sur le hault d’un Buys luy monstreL’oyseau de mauvaise rencontre,Qui ne faisoit que se jouer.La vieille en branlant ses cheveuxQui ja grisonnoient de vieillesse,Luy dist : Cesse mon enfant, cesse,Si bien tost mourir tu ne veux,De prendre ce fier animal,Cet oyseau, c’est Amour qui vole,Qui tousjours les hommes affoleEt jamais ne fait que du mal.Oh que tu seras bien heureuxSi tu le fuis toute ta vie,
Et si jamais tu n’as envieD’estre au rolle des amoureux.Mais j’ay grand doute qu’à l’instantQue d’homme parfait auras l’âge,Ce malheureux oyseau volage,Qui par ces arbres te fuit tant,Sans y penser te surprendra,Comme une jeune et tendre queste,Et foullant de ses pieds ta teste,Que c’est que d’aimer, t’aprendra.
Quand je te veux raconter mes douleurs,Et de quel mal en te servant je meurs,
Et quel venin deseche ma mouëlle,Ma voix tremblote, et ma langue chancelle,Mon cœur se pasme, et le sang me tressaut :En mesme instant j’endure froid et chaut,Sur mes genoux descend une gelée,Jusqu’aux talons une sueur saléeDe tout mon corps comme un fleuve se suit,Et sur mes yeux nage une obscure nuit :Tant seulement mes larmes abondantesSont les tesmoings de mes flames ardantes,De mon amour, et de ma foy aussi,Qui sans parler te demandent mercy.
Il m'advint hyer de jurerQu'on voirroit mon amour durerApres la mort, ma chere amye,Et afin de t'asseurer mieuxJe feis le serment par mes yeux,Et par mon cueur, et par ma vie.Quoy? dis-tu, cela est à moy.Bien! je le veulx qu'il soit à toy,Mais las! ma langueur miserable,Et mes pleurs sont miens pour le moins,Qui te serviront de tesmoingsQue ma parole est veritable.Alors, belle, tu me baisas,Et doucement desatizasLe feu de ma gentille rage:Puis tu feis signe de ton oeil,Que tu recevois bien mon dueil,Et ma langueur pour tesmoignage.
Je suis tellement amoureux,Qu’au vray raconter je ne puis,Ny où je suis, ne qui je suis,Ny combien je suis malheureux.
J’ay pour mes hostes nuict et jourLa peine, le soing, et l’esmoy,Qui tous pratiquent dessus moyToutes les cruautez d’Amour :Et toutefois je n’ose armerMa raison pour vaincre le tort :Car plus on me donne la mort,Et plus je suis content d’aimer.
Je te hay bien (croy moy) maistresse,Je te hay bien, je le confesseEt te devrois encor plus fortHayr que je ne fais la mort.Toutesfois il faut que je t’aimePlus que ma vie et que moy-mesme,Car plus ta fiere cruautéMe rejette, plus ta beauté(Pour mourir et vivre ayec elle)A ton service me rappelle.
Si le ciel est ton pays, et ton pere,Si le Nectar est ton vin savoureux,Si Venus est ta delicate mere,Si l’Ambrosie est ton pain bien-heureux :Pourquoy viens-tu loger en nostre terre ?Pourquoy viens-tu te cacher en mon sein ?Pourquoy fais-tu contre mes os la guerre ?Pourquoy bois-tu mon pauvre sang humain ?Pourquoy prends-tu de mon cœur nourriture ?O fils d’un Tygre, ô cruel animal IHé, que tu es de meschante nature !Je suis à toy, pourquoy me fais-tu mal ?
Si tost que tu as beu quelque peu de rosée,Soit de nuict, soit de jour, caché dans un buisson,Pendant les aesles bas, tu dis une chansonD'une notte rustique à ton gré composée.
Si tost que j'ay ma vie un petit arrouséeDes larmes de mes yeux, en la mesme façonCouché dedans ce boys j'espen un triste son,Selon qu'à larmoyer mon ame est disposée.
Si te passé je bien, d'autant que tu ne pleuresSinon trois moys de l'an, et moy à toutes heures,Navré d'une beauté qui me tient en servage.
Mais helas, Rousignol, ou bien à mes chansons(Si quelque amour te poingt) accorde tes doux sons,Ou laisse moy tout seul pleurer en ce bocage.
J’ay cent mille tormens, et n’en voudrais moins d’un,Tant ils me sont plaisans, pour vous, belle maistresse :Un fascheux desplaisir me vaut une liesse,Et jamais vostre orgueil ne me fut importun.Je suis bien asseuré que si jamais aucunFut heureux en servant une humaine Déesse,Sur tous les amoureux heureux je me confesse,Et ne veux point ceder en bon-heur à quelcun.Plus je suis abaissé, plus j’espere de gloire :Plus je suis en l’obscur, plus j’espere de jour.Il vaut trop mieux mourir pour si belle victoire,Que de gaigner ailleurs ce bon enfant Amour.Je jure par ses traits, et je le veux bien croire,Qu’il blanchist et noircist ma fortune à son tour.
Mars fut vostre parrein quand nasquistes, Marie,La Mer vostre marreine : un Dieu cruel et fier :
Une Mer à laquelle on ne se doit fier :Luy tousjours est cholere, elle tousjours marrie.Sous un tiltre d’honneur ce guerrier nous convieDe hanter les combats, puis est nostre meurtrier :La Mer en se calmant fait semblant de prierQu’on aille en son giron’, puis nous oste la vie.Vous tenez de ce Dieu, mais trop plus de la Mer,Qui feistes voz beaux yeux serenement calmer,Pour m’attirer chez vous par vos belles œillades.Heureux et plus qu’heureux, si je m’estois gardé,Et si j’eusse la Mer du havre regardé,Sans me faire presser en tant de Symplegades.
Belle, gentille, honneste, humble, et douce Marie,Qui mon cœur en voz yeux prisonnier detenez,Et qui sans contredit à vostre gré menezDe vostre blanche main les brides de ma vie .Quantes fois en l’esprit sens-je naistre une envieDe rompre voz liens par monceaux trançonnez ?Mais mon ame s’en rit, que vous emprisonnez,Et qui mourroit de dueil sans vous estre asservie.Ha je vous aime tant, que je suis fol pour vous.J’ay perdu ma raison, et ma langue debileAu milieu des propos vous nomme à tous les coups
Vous comme son sujet, sa parolle, et son stile,Et qui parlant ne fait qu’interpreter, sinonMon esprit qui ne pense en rien qu’en vostre nom.
Mes souspirs mes amis vous m’estes agreables,D’autant que vous sortez pour un lieu qui le vaut :Je porte dans le cœur des flames incurables,Le feu pourtant m’agrée, et du mal ne me chaut.Autant me plaist sentir le froid comme le chaut :Plaisir et desplaisir me sont biens incroyables.Bien-heureux je m’estime aimant en lieu si haut,Bien que mon sort me mette au rang des miserables.Des miserables ? non, mais au rang des heureux.» Un homme ne pourrait (sans se voir amoureux)» Cognoistre par le mal que valent les liesses :Non, je ne voudrais pas pour l’or de l’universN’avoir souffert les maux, qu’en aimant j’ay souffertsPour l’attente d’un bien qui vaut mille tristesses.
Comment au departir adieu pourroy-je dire,Duquel le souvenir tant seulement me pâme ?
Adieu ma chere vie, adieu ma seconde ame,Adieu mon cher soucy, par qui seul je souspire :Adieu le bel objet de mon plaisant martire,Adieu bel œil divin qui m’englace et m’enflame,Adieu ma douce glace, adieu ma douce flame,Adieu par qui je vis et par qui je respire :Adieu belle, humble, honneste, et gentille maistresse,Adieu les doux liens où vous m’avez tenuMaintenant en travail, maintenant en liesse :Il est temps de partir, le jour en est venu :Le besoin seulement, non le desir me presse.Mais avant je vous prie et vous conjure en lieuDe moy, prendre mon cœur, tenez, je le vous laisse :Gardez-le, baisez moy, maistresse, et puis adieu.
Quand je vous voy ma gentille maistresse,Je deviens fol, sourd, muet, et sans ame :
Dedans mon sein mon pauvre cœur se pâme,Entre-surpris de joye et de tristesse.Mon poil au chef se frissonne et se dresse :De glace froide une fiévre m’enflame ;Je perds le sens, quand je vous voy, ma dame,Et quand à vous pour parler je m’adresse.Mon œil craint plus les vostres, qu’un enfantNe craint la verge, ou la fille sa mere,Et toutefois vous ne m’estes severe,Sinon au poinct que l’honneur vous defend.Mais c’est assez, puis que de ma misereLa guerison d’autre part ne depend.
Si quelque amoureux passe en Anjou par Bourgueil,Voye un pin qui s’esleve au dessus du village,Et là, sur le sommet de son pointu fueillage,Voirra ma liberté triomphe d’un bel œil,Qu’Amour victorieux, qui se plaist de mon dueil,Appendit pour trofée, et pour servil hommage :Afin qu’à tous passans elle fust tesmoignageQue l’amoureuse vie est un plaisant cercueil.Je ne pouvois trouver plante plus estiméePour pendre ma despouille, en qui fut transforméeLa jeune peau d’Atys desur le mont Idé.Mais entre Atys et moy il y a difference,C’est qu’il fut amoureux d’un visage ridé,Et moy d’une beauté qui ne sort que d’enfance.
Ma maistresse est toute angelette,Ma toute rose nouvellette,Toute mon gracieux orgueil,Toute ma petite brunette,Toute ma douce mignonnette,Toute mon cœur, tout mon œil :Toute ma Muse, ma Charite,Toute le gain de mon merite,Toute mon tout, toute mon rien,Toute ma maistresse Marie,Toute ma douce tromperie,Toute mon mal, toute mon bien :Toute fiel, toute ma sucrée,Toute ma jeune Cytherée,Toute ma joye, et ma langueur,Toute ma petite Angevine,Ma toute simple, et toute fine,Toute mon ame, et tout mon cœur.Encore un envieux me nieQue je ne dois aimer m’amie.Mais quoy ? si ce sot envieuxDisoit que mes yeux je n’aimasse,Voudriez- vous bien que je laissassePour un sot à n’aimer mes yeux ?
Je ne veulx plus que chanter de tristesse,Car autrement chanter je ne pourrois,Veu que je suis absent de ma maistresse:Si je chantois autrement, je mourrois.Pour ne mourir il fault donc que je chanteEn chantz piteux ma plaintive langueur,Pour le despart de ma maistresse absente,Qui de mon sein me déroba le cueur.Déjà l'Esté, et Cerez la bledtiere,Ayant son front enceint de son present,A ramené sa moisson nourriciereDepuis le temps que mort je suis absentDe ses beaux yeux, dont la lumiere belleSeule pourroit garison me donner,Et si j'estois là bas en la nacelleMe pourroit faire en vie retourner.Mais ma raison est si bien corrompuePar une faulce imaginationQue nuict et jour je la porte en la veue,Et sans la voir j'en ay la vision.Comme celuy qui contemple les nuesPense adviser mile formes là susD'hommes, d'oyseaux, de chimeres cornues,Et ne voit rien, car ses yeux sont deceuz:Et comme cil qui d'une aleine forte,En haute mer, à puissance de brasTire la rame, il pense qu'ell'soit torteRompue en l'eau, toutesfois ne l'est pas:Ainsi je voy d'une veüe trompéeCelle qui m'a tout le sens depravé,Qui dans mes yeux, et dans l'âme frappéePar force m'a son portrait engravé,Et soit que j'erre au plus hault des montaignes,Ou dans un boys, loing de gens et de bruit,Soit dans des prez; ou parmi les campagnes,Tousjours à l'oeil ce beau portrait me suit.Si j'apperçoy quelque champ qui blondoieD'espicz frisez au travers des sillons,Je pense veoir ses beaux cheveux de soyeRefrisotez en mile crespillons.Si j'apperçoy quelque table carréeD'yvoire, ou jaspe applany proprement,Je pense veoir la voulte mesuréeDe son beau front egallé plenement.Si le Croissant au premier moys j'advise,Je pense veoir son sourcy ressemblantA l'arc d'un Turc, qui la sagette a miseDedans la coche, et menace le blanc.Quand à mes yeux les estoilles drillantesViennent la nuict en temps calme s'offrir,Je pense veoir ses prunelles ardentes,Que je ne puis ny füyr ny souffrir.Quand j'apperçoy la rose sur l'espine,Je pense veoir de ses levres le tainct,Mais la beauté de l'une au soir decline,L'autre beauté jamais ne se destainct.Quand j'apperçoy des fleurs dans une préeS'épanouir au lever du Soleil,Je pense veoir de sa joüe pourpréeEt de son sein le beau lustre vermeil.Si j'apperçoy quelque chesne sauvageQui jusqu'au ciel esleve ses rameaux,Je pense veoir en luy son beau corsage,Ses pieds, sa greve, et ses coudes jumeaux.Si j'entendz bruire une fontaine clere,Je pense ouyr sa voix dessus le bord,Qui, se plaignant de ma triste misere,M'apelle à soy pour me donner confort.Voila comment pour estre fantastiqueEn cent façons ses beaultez j'apperçoy,Et m'esjouys d'estre melancoliquePour recevoir tant de formes en moy...Amour vrayement est une maladie,Les medecins la scavent bien juger,L'appellant mal, fureur de fantasieQui ne se peult par herbes soulager.J'aymerois mieux la fiebvre dans mes venes,Ou quelque peste, ou quelqu'autre douleur,Que de souffrir tant d'amoureuses peines,Qui sans tüer me consomment le cueur.Or'va, chanson, dans les mains de ma sainte,Mon angelette, et luy racompte aussiQue ce n'est point tromperie ny fainteDe tout cela que j'ay descrit icy.
Mais ce bel œil qui me fait langoureux,Le sçait, le voit, et si ne le veut croire.Dequoy me sert que mon mal soit notoireQuand à mon dam son œil trop rigoureux,Par ne sçay quel desastre malheureuxVoit bien ma playe, et si la prend à gloire ?C’est un grand mal ! que pour cent fois jurer,Cent fois promettre, et cent fois asseurerQu’autre jamais n’aura sus moy puissance,Qu’elle s’esbat de me voir en langueur :Et plus de moy je lui donne asseurance,Moins me veut croire, et m’appelle un moqueur.
Hyer au soir que je pris maugré toyUn doux baiser assis de sur ta couche,Sans y penser, je laissay dans ta boucheMon âme, las! qui s'enfuit de moy.Me voyant prest sur l'heure de mourir,Et que mon ame amuzée à te suivreNe revenoit mon corps faire revivre,Je t'envoiay mon cœur pour la querir.Mais mon cœur pris de ton oeil blandissantAyma trop mieux estre chez toy, ma dame,Que retourner: et non plus qu'à mon ameNe luy chaloit de mon corps perissant.Et si je n'eusse en te baisant ravyDu feu d'Amour quelque chaleur ardente,Qui depuis seule (en lieu de l'ame absenteEt de mon cœur) de vie m'a servy,Voulant hyer mon torment apaiser,Par qui sans ame et sans cœur je demeure,Je fusse mort entre tes bras, à l'heureQue maugré toy je te pris un baiser.
Plus tu connois que je brusle pour toy,Plus tu me fuis cruelle :Plus tu connois que je vis en esmoy,Et plus tu m’es rebelle.Te laisseray-je ? helas je suis trop tien,Mais je beniray l’heureDe mon trespas : au-moins s’il te plaist bienQu’en te servant je meure.
Hé Dieu que je porte d’envieAux felicitez de ta vie,Alouette, qui de l’amourCaquettes dés le poinct du jour,Secouant la douce roséeEn l’air, dont tu es arrosée.Davant que Phqsbus soit levéTu enleves ton corps lavéPour l’essuyer pres de la nue,Tremoussant d’une aile menue ;Et te sourdant à petits bons,Tu dis en l’air de si doux sonsComposez de ta tirelire,
Qu’il n’est Amant qui ne desireComme toy devenir oiseauPour desgoiser un chant si beau :Puis quand tu t’es bien eslevée,Tu tombes comme une fuséeQu’une jeune pucelle au soirDe sa quenouille laisse choir,Quand au fouyer elle sommeille,Frappant son sein de son oreille :Ou bien quand en filant le jourVoit celuy qui luy fait l’amour,Venir pres d’elle à l’impourveiie,De honte elle abaisse la veiie,Et son tors fuseau deliéLoin de sa main roule à son pié.Ainsi tu roules mon Alouette,Ma doucelette mignonnette,Alouette, que j’aime mieuxQue tous oiseaux qui sont aux Cieux.Tu vis sans offenser personne,Ton bec innocent ne moisonneLe froment, comme ces oiseauxQui font aux hommes mille maux,Soit que le bled rongent en herbe,Ou soit qu’ils l’egrenent en gerbe :Mais tu vis par les sillons verts,De petits fourmis et de vers :Ou d’une mousche, ou d’une achéeTu portes aux tiens la bechée,Ou d’une chenille qui sortDes fueilles, quand l’Hyver est mort.Et pource, à grand tort les PoètesOnt mal feint, que vous AlouètesAvez vostre pere hayJadis jusqu’à l’avoir trahy :Couppant de sa teste RoyaleLa blonde perruque fatale,Dans laquelle un crin d’or portoitEn qui toute sa force estoit.
Ouvrit en deux de ses ruades,Tellement que luy seul tournaEn fuite l’Indois, et donnaA Bachus qui fuyoit, la gloire,Et le butin de la victoire.Lors Bachus, en lieu du bien-faitQue les Freslons luy avoient fait,Leur ordonna pour recompanceD’avoir à tout jamais puissanceSur les vignes, et de mangerLes raisins prests à vendanger,Et boire du moust dans la tonneImpuniment lors que l’AutonneAmasse des coutaux voisinsDedans le pressoiier les raisins,Et que le vin nouveau s’escouleDu pied du gâcheur qui le foule.Or vivez bien-heureux Freslons,Tousjours de moy voz aiguillonsEt de Belleau soient loin à l’heureQue la vendange sera meure :Et rien ne murmurez sinonPar l’air que de Belleau le nom,Nom, qui seroit beaucoup plus digneD’estre dit par la voix d’un Cygne.
Te tairas tu, Gay babillard ?Tu entreromps le chant mignardDe ce Linot, qui se degoise,Qui fait l’amour dans ce buisson,Et d’une plaisante chansonSa jeune femelle apprivoise.Tu cries encore, vilain.Va-t’en, tu as le gousier pleinD’un chant qui predit les orages :Que ne vient icy l’Esprevier !On t’orroit bien plus hault crierLe jargon de mille langages.Va-ten donc tes petits couver,Ou bien afin de leur trouverJe ne sçay quoy pour leur bechée :Pendant que tu m’es importun,Puisse arriver icy quelqu’unQui te derobe ta nichée.
O ma belle maistresse, à tout le moins prenezDe moy vostre servant ce Rossignol en cage,Il est mon prisonnier, et je vis en servageSous vous, qui sans mercy en prison me tenez :Allez donc, Rossignol, en sa chambre, et sonnezMon dueil à son oreille avec vostre ramage,Et s’il vous est possible émouvez son courageA me faire mercy puis vous en revenez :Non non, ne venez point, que feriez vous chez moy ?Sans aucun reconfort, vous languiriez d’esmoy,» Un prisonnier ne peut un autre secourir.Je n’ay pas Rossignol sur vostre bien envie,Seulement je me hay et me plains de ma vieQui languist en prison, et si n’y peut mourir.
Je suis un Demi-dieu, quand assis vis à visDe toy, mon cher soucy, j’escoute les devis,Devis entre-rompuz d’un gracieux sou-rire,Sou-ris, qui me retient le cœur emprisonné :Car en voyant tes yeux, je me pasme estonné,Et de mes pauvres flancs un seul mot je ne tire.Ma langue s’engourdist, un petit feu me courtFretillant sous la peau : je suis muet et sourd,Un voile sommeillant dessus mes yeux demeure :Mon sang devient glacé, le courage me faut.Mon esprit s’evapore, et alors peu s’en fautQue sans ame à tes pieds estendu je ne meure.
Si je t’assauls, Amour, Dieu qui m’est trop cognu !Pour neant en ton camp je feray des alarmes :Tu es un vieil routier, et bien appris aux armes,Et moy jeune guerrier, mal appris, et tout nu.Si je suis devant toy, je ne sçaurois allerEn lieu que je ne sois devancé de ton aile :Si je veux me cacher, l’amoureuse estincelleQui reluist en mon cœur, me viendra déceler.Si je veux m’embarquer, tu es fils de la mer,Si je m’enleve au ciel, ton pouvoir y commande,Si je tombe aux enfers, ta puissance y est grande :Ainsi maistre de tout, force m’est de t’aimer.Or je t’aimeray donq, bien qu’envis de mon cœur,Si c’est quelque amitié que d’aimer par contrainte :» Toutefois (comme on dit) on voit souvent la crainte» S’accompagner d’amour, et l’amour de la peur.
Mon fils, si tu sçavois ce qu’on dira de toy,Tu ne voudrais jamais desloger de chez moy,Enclos en mon estude : et ne voudrais te faireSalir ny fueilleter aux mains du populaire.Quand tu seras party, sans jamais retourner,Estranger loin de moy te faudra sejourner :» Car ainsi que le vent sans retourner s’en-vole,» Sans espoir de retour s’eschappe la parole.Or tu es ma parole, à qui de nuict et jourJ’ay conté les propos que m’enseignoit Amour,Pour les mettre en ces vers qu’en lumiere tu portes,Crochetant, maugré moy, de mon bufet les portes,Pauvret ! qui ne sçais pas que nos peuples se fontPlus subtilz par le nez que le Rhinoceront.Donc, avant que tenter le hazard du naufrage,Voy du port la tempeste, et demeure au rivage :« Trop tard on se repent, quand on s’est embarqué.Tu seras assez tost des mesdisans mocquéD’yeux, et de haussebecs, et d’un branler de teste.» Sage est celuy qui croit à qui bien l’admonneste.
Tu sçais (mon cher enfant) que je ne te voudroisNy tromper ny mocquer : laschement je faudrois,Comme un Tygre engendré de farouche nature,Si je voulois trahir ma propre geniture.Car tel que je te voy, n’agueres je te fis,Et je ne t’aime moins qu’un pere aime son fils.Quoy ? tu veux donc partir : et tant plus je te cuideRetenir au logis, plus tu hausses la bride.Va donc, puis qu’il te plaist : mais je te supplirayDe respondre à chascun ce que je te diray,Afin que toy (mon fils) gardes bien en l’absenceDe moy le pere tien, l’honneur et l’innocence.Si quelque dame honneste et gentille de cœur(Qui aura l’inconstance et le change en horreur)Me vient, en te Usant, d’un gros sourcil reprendreDequoy je ne devois oublier ma Cassandre,Qui la premiere au cœur le trait d’amour me mist,Et que le bon Petrarque un tel peché ne fist,Qui fut trente et un ans amoureux de sa dame,Sans qu’un[e] autre jamais luy peust eschauffer l’ame :Respons luy, je te pri’, que Petrarque sur moyN’avoit authorité de me donner sa loy,Ny à ceux qui viendroient apres luy, pour les faireSi long temps amoureux sans leur lien desfaire.Luymesme ne fut tel : car à voir son escritIl estoit esveillé d’un trop gentil espritPour estre sot trente ans, abusant sa jeunesse,Et sa Muse, au giron d’une vieille maistresse :Ou bien il jouyssoit de sa Laurette, ou bienIl estoit un grand fat d’aimer sans avoir rien.Ce que je ne puis croire, aussi n’est-il croyable :Non, il en jouyssoit : puis l’a faite admirable,
» Chaste, divine, saincte : aussi l’amoureux doit» Celebrer la beauté dont plaisir il reçoit :» Car celuy, qui la blasme apres la jouyssance,» N’est homme, mais d’un Tygre il a prins sa naissance.Quand quelque jeune fille est au commencementCruelle, dure, fiere à son premier amant,Constant il faut attendre : il peut estre qu’une heureViendra, sans y penser, qui la rendra meilleure.Mais quand elle devient voire de jour en jourPlus dure et plus rebelle, et plus rude en amour,On s’en doit esloigner, sans se rompre la testeA vouloir adoucir une si sotte beste.Je suis de tel advis : me blasme de cecy,Ou louë qui voudra, je le conseille ainsi.Les femmes bien souvent sont cause que nous sommesVolages et legers, amadoûans les hommesD’un espoir enchanteur, les tenans quelquefoisPar une douce ruse un an, ou deux, ou trois,Dans les liens d’Amour sans aucune allegeance :Ce-pendant un valet en aura jouyssance,Ou bien quelque badin ce bien emportera,Et sa faulx dans le bled secrettement mettra.Et si ne laisseront, je parle des rusées,Qui ont au train d’amour leurs jeunesses usées(C’est bien le plus grand mal qu’un homme puisse avoirDe servir quelque vieille accorte à decevoir)D’enjoindre des travaux qui sont insupportables,Des services cruels, des tasches miserables :Car sans avoir egard à la simple amitiéDe leurs pauvres servans, cruelles n’ont pitié,Non plus que fiers Tyrans en arrogance bravesDes captifs enchaisnez à l’aviron esclaves.
Il faut vendre son bien, il faut faire presensDe chaisnes, de carquans, de diamans luisans :Il faut donner la Perle, et l’habit magnifique,Il faut entretenir la table, et la musique,Il faut prendre querelle, il faut les supporter :Certes j’aimerois mieux dessus le dos porterLa hotte, pour curer les estables d’Augée,Que me voir serviteur d’une dame rusée.» La mer est bien à craindre, aussi est bien le feu,» Et le Ciel quand il est de tonnerres esmeu.» Mais trop plus est à craindre une femme clergesse,» Sçavante en l’art d’amour, quand elle est tromperesse :» Par mille inventions mille maux elle fait,» Et d’autantqu’elleestfemme,etd’autantqu’ellesçait.Quiconque fut le Dieu, qui la meit en lumiere,Il fut premier autheur d’une grande misere.Il falloit par presens consacrez aux autelsAcheter noz enfans des grands Dieux immortels,Et non user sa vie avec ce mal aimable,Les femmes, passion de l’homme miserable,Miserable et chetif, d’autant qu’il est vassal,Durant le temps qu’il vit, d’un si fier animal.Mais je vous pri’, voyez comme par fines rusesElles sçavent trouver mille feintes excuses,Apres qu’ell’ ont failly ! voyez Helene apresQu’Ilion fut bruslé de la flame des Grecs,Comme elle amadoua d’une douce blandiceSon badin de mary, qui pardonna son vice,Et qui plus que devant de ses yeux fut espris,Qui scintilloient encor les amours de Paris.Que dirons nous d’Ulysse ? encores qu’une tropeDe jeunes poursuyvans aimassent Penélope,
Devorans tout son bien, si est-ce qu’il brusloitD’embrasser son espouse, et jamais ne vouloitDevenir immortel avec Circe la belle,Pour ne revoir jamais Penelope, laquellePleurant luy rescrivoit de son fascheux sejour,Pendant qu’en son absence elle faisoit l’amour :(Si bien que le Dieu Pan de ses jeux print naissance,D’elle et de ses muguets la commune semence)Envoyant tout expres, pour sa commodité,Son fils chercher Ulysse en Sparte la cité.» Voila comment la femme avec ses ruses donte» L’homme, de qui l’esprit toute beste surmonte.Quand on peult par hazard heureusement choisirQuelque belle maistresse, et l’avoir à plaisir,Soit de haut ou bas lieu, pourveu qu’elle soit filleHumble, courtoise, honneste, amoureuse et gentille,Sans fard, sans tromperie, et qui sans mauvaitiéGarde de tout son cœur une simple amitié,Aimant trop mieux cent fois à la mort estre mise,Que de rompre sa foy quand elle l’a promise :Il la faut honorer tant qu’on sera vivant,Comme rare joyau qu’on treuve peu souvent.» Celuy certainement merite sur la teste» Le feu le plus ardent d’une horrible tempeste,» Qui trompe une pucelle : et mesmement alors» Qu’elle se donne à nous, et de cœur et de cors.N’est-ce pas un grand bien quand on fait un voyage.De rencontrer quelcun qui d’un pareil courageVeut nous accompagner, et comme nous passerLes torrens, les rochers fascheux à traverser ?Aussi n’est-ce un grand bien de trouver une amie,Qui nous ayde à passer ceste chetive vie,
Qui, sans estre fardée, ou pleine de rigueur,Traite fidelement de son amy le cœur ?Dy leur, si de fortune une belle CassandreVers moy se fust monstrée un peu courtoise et tendre,Et pleine de pitié, eust cherché de guarirLe mal dont ses beaux yeux dix ans m’ont fait mourir,Non seulement du corps, mais sans plus d’une œilladeEust voulu soulager mon pauvre cœur malade,Je ne l’eusse laissée, et m’en soit à tesmoinCe jeune enfant aislé qui des amours a soin.Mais voyant que tousjours elle marchoit plus fiere,Je desliay du tout mon amitié premiere,Pour en aimer une autre en ce pays d’Anjou,Où maintenant Amour me detient sous le j ou :Laquelle tout soudain je quitteray, si elleM’est, comme fut Cassandre, orgueilleuse et rebelle,Pour en chercher une autre, afin de voir un jourDe pareille amitié recompenser m’amour,Sentant l’affection d’un[e] autre dans moymesme :» Car un homme est bien sot d’aimer si on ne l’aime.Or si quelqu’un apres me vient blasmer, dequoyJe ne suis plus si grave en mes vers que j’estoyA mon commencement, quand l’honneur PindariqueEnfloit empoulément ma bouche magnifique :Dy luy que les amours ne se souspirent pasD’un vers hautement grave, ains d’un beau stile bas,Populaire et plaisant, ainsi qu’a fait Tibulle,L’ingenieux Ovide, et le docte Catulle.Le fils de Venus hait ces ostentations :Il suffist qu’on luy chante au vray ses passionsSans enflure ny fard, d’un mignard et doux stile,Coulant d’un petit bruit, comme une eau qui distile.
Ceux qui font autrement, ils font un mauvais tourA la simple Venus, et à son fils Amour.S’il advient quelque jour que d’une voix hardieJ’anime l’eschafaut par une tragedieSentencieuse et grave, alors je feray voirCombien peuvent les nerfs de mon petit sçavoir.Et si quelque furie en mes vers je rencontre,Hardy j’opposeray mes Muses alencontre :Et feray resonner d’un haut et grave son(Pour avoir part au bouc) la tragique tançon.Mais ores que d’Amour les passions je pousse,Humble je veux user d’une Muse plus douce.Non, non, ’je ne veux pas que pour ce livre icyJ’entre dans une escolle, ou qu’un regent aussyMe lise pour parade : il suffit si m’amieLe touche de la main dont elle tient ma vie.Car je suis satisfait, si elle prend à gréCe labeur que je vouë à ses pieds consacré,Et à celles qui sont de nature amiables,Et qui jusqu’à la mort ne sont point variables.
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