Sur la mort de Marie (1578)
Je songeois sous l’obscur de la nuict endormie,Qu’un sepulchre entre-ouvert s’apparoissoit à moyLa Mort gisoit dedans toute palle d’effroy,Dessus estoit escrit Le tombeau de Marie.Espovanté du songe en sursault je m’escrie,Amour est donc sujet à nostre humaine loy :Il a perdu son regne, et le meilleur de soy,Puis que par une mort sa puissance est perie.Je n’avois achevé, qu’au poinct du jour, voicyUn Passant à ma porte, adeulé de soucy,Qui de la triste mort m’annonça la nouvelle.Pren courage, mon ame, il fault suivre sa fin :Je l’entens dans le ciel comme elle nous appelle :Mes pieds avec les siens ont fait mesme chemin.
Je lamente sans reconfort,Me souvenant de ceste mortQui desroba ma douce vie :Pensant, en ces yeux qui souloientFaire de moy ce qu’ils vouloient,De vivre je n’ay plus d’envie.Amour, tu n’as point de pouvoirA mon dam tu m’as fait sçavoirQue ton arc partout ne commande.Si tu avois quelque vertu,La Mort ne t’eust pas dévestuDe ta richesse la plus grande.Tout seul tu n’as perdu ton bien :Comme toy j’ay perdu le mien,Ceste beauté que je desire,Qui fut mon thresor le plus cher :Tous deux contre un mesme rocherAvons froissé nostre navire.Souspirs, eschaufez son tombeau :Larmes, lavez-le de vostre eau :Ma vois si doucement se plaigne,Qu’à la Mort vous faciez pitié,Ou qu’elle rende ma moitié,Ou que ma moitié j’accompaigne.Fol qui au monde met son cœur :Fol qui croit en l’espoir mocqueur,Et en la beauté tromperesse.Je me suis tout seul offensé,
Comme celuy qui n’eust penséQue morte fust une Deesse.Quand son ame au corps s’attachoit,Rien, tant fust dur, ne me faschoit,Ny destin, ny rude innuance :Menaces, embusches, dangers,Villes, et peuples estrangersM’estoient doux pour sa souvenance.En quelque part que je vivois,Tousjours en mes yeux je l’avois,Transformé du tout en la belle.Si bien Amour à coups de traitAu cœur m’engrava son portrait,Que mon tout n’estoit sinon qu’elle.Esperant luy conter un jourL’impatience de l’AmourQui m’a fait des peines sans nombre,La mort soudaine m’a deceu :Pour le vray le faux j’ay receu,Et pour le corps seulement l’ombre.Ciel, que tu es malicieux !Qui eust pensé que ces beaux yeuxQui me faisoient si douce guerre,Ces mains, ceste bouche, et ce frontQui prindrent mon cœur, et qui l’ont,Ne fussent maintenant que terre ?Hélas ! où est ce doux parler,Ce voir, cest ouyr, cest aller,Ce ris qui me faisoit apprendreQue c’est qu’aimer ? hà, doux refus !Hà ! doux desdains, vous n’estes plus,Vous n’estes plus qu’un peu de cendre.
Helas, où est ceste beauté,Ce Printemps, ceste nouveauté,Qui n’aura jamais de seconde ?Du ciel tous les dons elle avoit :Aussi parfaite ne devoitLong temps demeurer en ce monde.Je n’ay regret en son trespas,Comme prest de suivre ses pas.Du chef les astres elle touche :Et je vy ? et je n’ay sinonPour reconfort que son beau nom,Qui si doux me sonne en la bouche.Amour, qui pleures avec moy,Tu sçais que vray est mon esmoy,Et que mes larmes ne sont feintes :S’il te plaist renforce ma vois,Et de pitié rochers et boisJe feray rompre sous mes plaintes.Mon feu s’accroist plus vehement,Quand plus luy manque l’argumentEt la matiere de se paistre :Car son œil qui m’estoit fatal,La seule cause de mon mal,Est terre qui ne peult renaistre.Toutefois en moy je le sensEncore l’objet de mes sens,Comme à l’heure qu’elle estoit vive :Ny mort ne me peult retarder,Ny tombeau ne me peult garder,Que par penser je ne la suive.Si je n’eusse eu l’esprit chargéDe vaine erreur, prenant congé
De sa belle et vive figure,Oyant sa voix, qui sonnoit mieuxQue de coustume, et ses beaux yeuxQui reluisoient outre mesure,Et son souspir qui m’embrasoit,J’eusse bien veu qu’ell’ me disoit :Or’ soule toy de mon visage,Si jamais tu en euz soucy :Tu ne me voirras plus icy,Je m’en vay faire un long voyage.J’eusse amassé de ses regarsUn magazin de toutes pars,Pour nourrir mon ame estonnée,Et paistre long temps ma douleur :Mais onques mon cruel malheurNe sceut prevoir ma destinée.Depuis j’ay vescu de soucy,Et de regret qui m’a transy,Comblé de passions estranges.Je ne desguise mes ennuis :Tu vois l’estat auquel je suis,Du ciel assise entre les anges.Ha ! belle ame, tu es là haultAupres du bien qui point ne fault,De rien du monde desireuse,En liberté, moy en prison :Encore n’est-ce pas raisonQue seule tu sois bien-heureuse.» Le sort doit tousjours estre égal,Si j’ay pour toy souffert du mal,Tu me dois part de ta lumiere.Mais franche du mortel lien,
Tu as seule emporté le bien,Ne me laissant que la misere.En ton âge le plus gaillardTu as seul laissé ton Ronsard,Dans le ciel trop tost retournée,Perdant beauté, grace, et couleur,Tout ainsi qu’une belle fleurQui ne vit qu’une matinée.En mourant tu m’as sceu fermerSi bien tout argument d’aimer,Et toute nouvelle entreprise,Que rien à mon gré je ne voy,Et tout cela qui n’est pas toy,Me desplait, et je le mesprise.Si tu veux, Amour, que je soisEncore un coup dessous tes lois,M’ordonnant un nouveau service,Il te fault sous la terre allerFlatter Pluton, et r’appellerEn lumiere mon Eurydice :Ou bien va-t’en là hault crierA la Nature, et la prierD’en faire une aussi admirable :Mais j’ay grand peur qu’elle rompitLe moule, alors qu’elle la fit,Pour n’en tracer plus de semblable.Refay moy voir deux yeux pareilsAux siens, qui m’estoient deux soleils,Et m’ardoient d’une flame extréme,Où tu soulois tendre tes laqs,Tes hamesons, et tes apas,Où s’engluoit la raison mèsme.
Ren moy ce voir et cest ouyr :De ce parler fay moy jouyr,Si douteux à rendre responce.Ren moy l’objet de mes ennuis :Si faire cela tu ne puis,Va-t’en ailleurs, je te renonce.A la Mort j’auray mon recours :La Mort me sera mon secours,Comme le but que je desire.Dessus la Mort tu ne peux rien,Puis qu’elle a desrobé ton bien,Qui fut l’honneur de ton empire.Soit que tu vives pres de Dieu,Ou aux champs Elisez, adieu,Adieu cent fois, adieu Marie :Jamais Ronsard ne t’oublira,Jamais la Mort ne desliraLe nœud dont ta beauté me lie.
Terre, ouvre moy ton sein, et me laisse reprendreMon thresor, que la Parque a caché dessous toy :Ou bien si tu ne peux, ô terre, cache moySous mesme sepulture avec sa belle cendre.Le traict qui la tua, devoit faire descendreMon corps aupres du sien pour finir mon esmoy :Aussi bien, veu le mal qu’en sa mort je reçoy,Je ne sçaurois plus vivre, et me fasche d’attendre.
Quand ses yeux m’esclairoient, et qu’en terre j’avoisLe bon-heur de les voir, à l’heure je vivois,Ayant de leurs rayons mon ame gouvernée.Maintenant je suis mort : la Mort qui s’en-allaLoger dedans ses yeux, en partant m’appella,Et me fit de ses pieds accomplir ma journée.
Alors que plus Amour nourrissoit mon ardeur,M’asseurant de jouyr de ma longue esperance :A l’heure que j’avois en luy plus d’asseurance,La Mort a moissonné mon bien en sa verdeur.J’esperois par souspirs, par peine, et par langueurAdoucir son orgueil : las ! je meurs quand j’y pense.Mais en heu d’en jouyr, pour toute recompenseUn cercueil tient enclos mon espoir et mon cœur.Je suis bien malheureux, puis qu’elle vive et morteNe me donne repos, et que de jour en jourJe sens par son trespas une douleur plus forte.Comme elle je devrois reposer à mon tour :Toutesfois je ne voy par quel chemin je sorte,Tant la Mort me r’empaistre au labyrinth d’Amour.
Comme on voit sur la branche au mois de May la roseEn sa belle jeunesse, en sa premiere fleurRendre le ciel jaloux de sa vive couleur,Quand l’Aube de ses pleurs au poinct du jour l’arrose :La grace dans sa fueille, et l’amour se repose,Embasmant les jardins et les arbres d’odeur :
Mais batue ou de pluye, ou d’excessive ardeur,Languissante elle meurt fueille à fueille déclose :Ainsi en ta premiere et jeune nouveauté,Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté,La Parque t’a tuée, et cendre tu reposes.Pour obseques reçoy mes larmes et mes pleurs,Ce vase plein de laict, ce panier plein de fleurs,Afin que vif, et mort, ton corps ne soit que roses.
Veu que ce marbre enserre un corps qui fut plus beauQue celuy de Narcisse, ou celuy de Clitie,Je suis esmerveillé qu’une fleur n’est sortie,Comme elle feit d’Ajax, du creux de ce tombeau.
L’ardeur qui reste encore, et vit en ce flambeau,Ard la terre d’amour, qui si bien a sentieLa flame, qu’en brazier elle s’est convertie,Et seiche ne peult rien produire de nouveau.Mais si Ronsard vouloit sur sa Marie espandreDes pleurs pour l’arrouser, soudain l’humide cendreUne fleur du sepulchre enfanterait au jour.
A la cendre on cognoist combien vive estoit forteLa beauté de ce corps, quand mesmes estant morteElle enflame la terre, et sa tombe d’amour.
Helas ! je n’ay pour mon objetQu’un regret, qu’une souvenance :La terre embrasse le sujet,En qui vivoit mon esperance.Cruel tombeau, je n’ay plus rien,Tu as dérobé tout mon bien,Ma mort, et ma vie,L’amant et l’amie,Plaints, souspirs, et pleurs,Douleurs sus douleurs.Que ne voy-je, pour languir mieux,Et pour vivre en plus longue peine,Mon cœur en souspirs, et mes yeuxSe changer en une fonteine,Mon corps en voix se transformer,Pour souspirer, pleurer, mommerMa mort, et ma vie,L’amant et l’amie,Plaints, souspirs, et pleurs,Douleurs sus douleurs.Ou je voudrais estre un rocher,Et avoir le cœur insensible,Ou esprit, afin de cercherSous la terre mon impossible :J’irois sans crainte du trespasRedemander aux Dieux d’embasMa mort, et ma vie.Mais ce ne sont que fictions :
Il me fault trouver autres plaintes.Mes veritables passionsNe se peuvent servir de feintes.Le meilleur remede en cecy,C’est mon torment et mon soucy,Ma mort, et ma vie.Au pris de moy les amoureuxVoyant les beaux yeux de leur dame,Cheveux et bouche, sont heureuxDe bruler d’une vive flame.En bien servant ils ont espoir :Je suis sans espoir de revoirMa mort, et ma vie.Ils aiment un sujet qui vit :La beauté vive les vient prendre,L’œil qui voit, la bouche qui dit :Et moy je n’aime qu’une cendre.Le froid silence du tombeauEnferme mon bien, et mon beau,Ma mort, et ma vie.Ils ont le toucher et l’ouyr,Avant-courriers de la victoire :Et je ne puis jamais jouyrSinon d’une triste memoire,D’un souvenir, et d’un regret,Qui tousjours lamenter me fait.Ma mort, et ma vie.L’homme peult gaigner par effortMainte bataille, et mainte ville :Mais de pouvoir vaincre la MortC’est une chose difficile.Le ciel qui n’a point de pitié,
Cache sous terre ma moitié,Ma mort, et ma vie.Apres sa mort, je ne de voisTué de douleur, la survivre :Autant que vive je l’aimois,Aussi tost je la de vois suivre :Et aux siens assemblant mes os,Un mesme cercueil eust enclosMa mort, et ma vie.Je mettrais fin à mon malheur,Qui hors de raison me transporte,Si ce n’estoit que ma douleurD’un double bien me reconforte.La penser Déesse, et songerEn elle, me fait allongerMa mort, et ma vie.En songe la nuict je la voyAu ciel une estoille nouvelleS’apparoistre en esprit à moyAussi vivante, et aussi belleComme elle estoit le premier jourQu’en ses beaux yeux je veis Amour,Ma mort, et ma vie.Sur mon lict je la sens voler,Et deviser de mille choses :Me permet le voir, le parler,Et luy baiser ses mains de roses :Torche mes larmes de sa main,Et presse mon cœur en son sein,Ma mort, et ma vie.La mesme beauté qu’elle avoit,La mesme Venus, et la grace,
Le mesme Amour qui la suivoit,En terre apparoist en sa face,Fors que ses yeux sont plus ardans,Où plus à clair je voy dedansMa mort, et ma vie.Elle a les mesmes beaux cheveux,Et le mesme trait de la bouche,Dont le doux ris, et les doux nœudsEussent lié le plus farouche :Le mesme parler, qui souloitMettre en doute, quand il vouloitMa mort, et ma vie.Puis d’un beau jour qui point ne faut,Dont sa belle ame est allumée,Je la voy retourner là hautDedans sa place accoustumée,Et semble aux anges deviserDe ma peine, et favoriserMa mort, et ma vie.Chanson, mais complainte d’amour,Qui rends de mon mal tesmoignage,Fuy la court, le monde, et le jour :Va-t’en dans quelque bois sauvage,Et de là ta dolente voisAnnonce aux rochers, et aux boisMa mort, et ma vie,L’amant et l’amie,Plaints, souspirs, et pleurs,Douleurs sus douleurs.
Ha Mort, en quel estat maintenant tu me changes !Pour enrichir le ciel, tu m’as seul apauvry,Me ravissant les yeux desquels j’estois nourry,Qui nourrissent là hault les esprits et les anges.Entre pleurs et souspirs, entre pensers estranges,Entre le desespoir tout confus et marry,Du monde et de moymesme et d’Amour, je me ry,N’ayant autre plaisir qu’à chanter tes louanges.Helas ! tu n’es pas morte, hé ! c’est moy qui le suis.L’homme est bien trespassé, qui ne vit que d’ennuis,Et des maux qui me font une eternelle guerre.Le partage est mal fait : tu possedes les cieux,Et je n’ay, mal-heureux, pour ma part que la terre,Les souspirs en la bouche, et les larmes aux yeux.
Quand je pense à ce jour, où je la vey si belleToute flamber d’amour, d’honneur et de vertu,Le regret, comme un trait mortellement pointu,Me traverse le cœur d’une playe eternelle.Alors que j’esperois la bonne grace d’elle,L’Amour a mon espoir par la Mort combattu :La Mort a mon espoir d’un cercueil revestu,Dont j’esperois la paix de ma longue querelle.
Amour, tu es enfant inconstant et leger :Monde, tu es trompeur, pipeur et mensonger,Decevant d’un chacun l’attente et le courage.Malheureux qui se fie en l’Amour et en toy :Tous deux comme la Mer vous n’avez point de foy,L’un fin, l’autre parjure, et l’autre oiseau volage.
Homme ne peult mourir par la douleur transi.Si quelcun trespassoit d’une extreme tristesse,Je fusse desja mort pour suivre ma maistresse :Mais en lieu de mourir je vy par le souci.Le penser, le regret, et la memoire aussiD’une telle beauté, qui pour les deux nous laisse,Me fait vivre, croyant qu’elle est ores Déesse,Et que du ciel là hault elle me voit ici.Elle se sou-riant du regret qui m’affole,En vision la nuict sur mon lict je la voy,Qui mes larmes essuye, et ma peine console :Et semble qu’elle a soin des maux que je reçoy.Dormant ne me deçoit : car je la recognoyA la main, à la bouche, aux yeux, à la parole.
Deux puissans ennemis me combattoient alorsQue ma dame vivoit : l’un dans le ciel se serre,De Laurier triomphant : l’autre dessous la terreUn Soleil d’Occident reluist entre les morts.C’estoit la chasteté, qui rompoit les effortsD’Amour, et de son arc, qui tout bon cœur enferre,
Et la douce beauté qui me faisoit la guerre,De l’œil par le dedans, du ris par le dehors.La Parque maintenant ceste guerre a desfaite :La terre aime le corps, et de l’ame parfaiteLes Anges de là sus se vantent bien-heureux.Amour d’autre lien ne sçauroit me reprendre.Ma flame est un sepulchre, et mon cœur une cendre,Et par la mort je suis de la mort amoureux.
Le jour que la beauté du monde la plus belleLaissa dans le cercueil sa despouille mortellePour s’en-voler parfaite entre les plus parfaits,Ce jour Amour perdit ses flames et ses traits,Esteignit son flambeau, rompit toutes ses armes,Les jetta sur la tombe, et l’arrousa de larmes :Nature la pleura, le Ciel en fut faschéEt la Parque, d’avoir un si beau fil trenché.Depuis le jour couchant jusqu’à l’Aube vermeillePhenix en sa beauté ne trouvoit sa pareille,Tant de graces en son front et d’attraits elle avoit :Ou si je me trompois, Amour me decevoit.Si tost que je la vey, sa beauté fut encloseSi avant en mon cœur, que depuis nulle choseJe n’ay veu qui m’ait pleu, et si fort elle y est,Que toute autre beauté encores me desplait.Dans mon sang elle fut si avant imprimée,Que tousjours en tous lieux de sa figure aiméeMe suivoit le portrait, et telle impressionD’une perpetuelle imagination
M’avoit tant desrobé l’esprit et la cervelle,Qu’autre bien je n’avois que de penser en elle,En sa bouche, en son ris, en sa main, en son œil,Qu’au cœur je sens tousjours, bien qu’ils soient auJ’avois au-paravant, veincu de la jeunesse, [cercueil.Autres dames aimé (ma faute je confesse :)Mais la playe n’avoit profondement saigné,Et le cuir seulement n’estoit qu’esgratigné,Quand Amour, qui les Dieux et les hommes menace,Voyant que son brandon n’eschauffoit point ma glace,Comme rusé guerrier ne me voulant faillir,La print pour son escorte, et me vint assaillir.Encor, ce me dit-il, que de maint beau troféeD’Horace, de Pindare, Hesiode et d’Orfée,Et d’Homere qui eut une si forte vois,Tu as orné la langue et l’honneur des François,Voy ceste dame icy : ton cœur, tant soit il brave,Ira sous son empire, et sera son esclave.Ainsi dit, et son arc m’enfonçant de roideur,Ensemble dame et traict m’envoya dans le cœur.Lors ma pauvre raison, des rayons esblouyeD’une telle beauté, se perd esvanouye,Laissant le gouvernail aux sens et au desir,Qui depuis ont conduit la barque à leur plaisir.Raison, pardonne moy : un plus caut en finesseS’y fust bien englué, tant une douce presseDe graces et d’amours la suivoient tout ainsiQue les fleurs le Printemps, quand il retourne ici.De moy, par un destin sa beauté fut cognue :Son divin se vestoit d’une mortelle nue,Qui mesprisoit le monde, et personne n’osoitLuy regarder les yeux, tant leur flame luisoit.
Son ris, et son regard, et sa parole pleineDe merveilles, n’estoient d’une nature humaine :Son front ny ses cheveux, son aller ny sa main.C’estoit une Déesse en un habit humain,Qui visitoit la terre, aussi tost enlevéeAu ciel, comme elle fut en ce monde arrivée.Du monde elle partit aux mois de son printemps,Aussi toute excellence icy ne vit long temps.Bien qu’elle eust pris naissance en petite bourgade,Non de riches parens, ny d’honneurs, ny de grade,Il ne l’en fault blasmer : la mesme DeitéNe desdaigna de naistre en trespauvre cité :Et souvent sous l’habit d’une simple personneSe cache tout le mieux que le destin nous donne.Vous qui veistes son corps, l’honorant comme moy,Vous sçavez si je ments, et si triste je doyRegretter à bon droict si belle creature,Le miracle du Ciel, le mirouer de Nature.O beaux yeux, qui m’estiez si cruels et si doux,Je ne me puis lasser de repenser en vous,Qui fustes le flambeau de ma lumiere unique,Les vrais outils d’Amour, la forge, et la boutique.Vous m’ostastes du cœur tout vulgaire penser,Et l’esprit jusqu’au ciel vous me fistes hausser.J’apprins à vostre eschole à resver sans mot dire,A discourir tout seul, à cacher mon martire,A ne dormir la nuict, en pleurs me consumer.Et bref, en vous servant, j’apprins que c’est qu’aimer.Car depuis le matin que l’Aurore s’esveilleJusqu’au soir que le jour dedans la mer sommeille,Et durant que la nuict par les Poles tournoit,Tous jours pensant en vous, de vous me souvenoit.
Vous seule estiez mon bien, ma toute, et ma premiere,Et le serez tous jours : tant la vive lumiereDe voz yeux, bien que morts, me poursuit, dont je voyTousjours leur simulachre errer autour de moy.Puis Amour que je sens par mes veines s’espandre,Passe dessous la terre, et r’attize la cendreQui froide languissoit dessous vostre tombeau,Pour r’allumer plus vif en mon cœur son flambeau,Afin que vous soyez ma flame morte et vive,Et que par le penser en tous lieux je vous suive.Pourroy-je raconter le mal que je senty,Oyant vostre trespas ? mon cœur fut convertyEn rocher insensible, et mes yeux en fonteines :Et si bien le regret s’escoula par mes veines,Que pasmé je me fis la proye du tonnent,N’ayant que vostre nom pour confort seulement.Bien que je resistasse, il ne me fut possibleQue mon cœur, de nature à la peine invincible,Peust cacher sa douleur : car plus il la celoit,Et plus dessus le front son mal estinceloit.En fin voyant mon ame extremement attainte,Je desliay ma bouche, et feis telle complainte :Ah, faux Monde trompeur, que tu m’as bien deceu !Amour, tu es enfant : par toy j’avois receuLa divine beauté qui surmontoit l’envie,Que maugré toy la Mort en ton regne a ravie.Je desplays à moymesme, et veux quitter le jour,Puis que je voy la Mort triompher de l’Amour,Et luy ravir son mieux, sans faire resistance.Malheureux qui le suit, et vit sous son enfance !Et toy Ciel, qui te dis le pere des humains,Tu ne devois tracer un tel corps de tes mains
Pour si tost le reprendre : et toy mere Nature,Pour mettre si soudain ton œuvre en sepulture.Maintenant à mon dam je cognois pour certain,Que tout cela qui vit sous ce globe mondain,N’est que songe et fumée, et qu’une vaine pompe,Qui doucement nous rit, et doucement nous trompe.Ha, bien-heureux esprit fait citoyen des cieux,Tu es assis au rang des Anges precieuxEn repos eternel, loing de soin et de guerres :Tu vois dessous tes pieds les hommes et les terres,Et je ne voy qu’ennuis, que soucis, et qu’esmoy,Comme ayant emporté tout mon bien avec toy.Je ne te trompe point : du ciel tu vois mes peines,Si tu as soin là hault des affaires humaines.Que doy-je faire, Amour ? que me conseilles-tu ?J’irois comme un Sauvage en noir habit vestuVolontiers par les bois, et mes douleurs non feintesJe dirois aux rochers : mais ils sçavent mes plaintes.Il vaut mieux d’un grand temple honorer son tombeau,- Et dedans eslever d’artifice nouveauCent autels dediez à la memoire d’elle,Esclairez jour et nuict d’une lampe eternelle,Et devant le portail, comme les anciensCelebroient les combats aux jeux Olympiens,Sacrer en son honneur au retour de l’annéeUne feste choumable à la j ouste ordonnée.Là tous les jouvenceaux au combat mieux apprisLe funeste Cyprez emporteront pour pris,Et seront appellez long temps apres ma vie,Les jeux que feist Ronsard pour sa belle Marie.Puis quand l’une des Sœurs aura le fil coupé,Qui retient en mon corps l’esprit envelopé,
J’ordonne que mes oz pour toute couvertureReposent pres des siens sous mesme sepulture :Que des larmes du ciel le tombeau fut lavé,Et tout à l’environ de ces vers engravé :Passant, de cest amant enten l’histoire vraye.De deux traicts differents il receut double playe :L’une que feit l’Amour, ne versa qu’amitié :L’autre que feit la Mort, ne versa que pitié.Ainsi mourut navré d’une double tristesse,Et tout pour aimer trop une jeune maistresse.
De ceste belle, douce, honneste chastetéNaissoit un froid glaçon, ains une chaude flame,Qu’encores aujourd’huy esteinte sous la lameMe reschauffe, en pensant quelle fut sa clarté.Le traict que je receu, n’eut le fer espointé :Il fut des plus aiguz qu’Amour nous tire en l’ame,Qui d’un trespas armé par le penser m’entame,Et sans jamais tomber se tient à mon costé.Narcisse fut heureux, mourant sur la fontaine,Abusé du mirouër de sa figure vaine :Au moins il regardoit je ne sçay quoy de beau.L’erreur le contentoit, voyant la face aimée :Et la beauté que j’aime, est terre consumée.Il mourut pour une ombre, et moy pour un tombeau.
Je voy tousjours le traict de ceste belle faceDont le corps est en terre, et l’esprit est aux cieux :Soit que je veille ou dorme, Amour ingenieuxEn cent mille façons devant moy le repasse.Elle qui n’a soucy de ceste terre basse,Et qui boit du Nectar assise entre les Dieux,Daigne pourtant revoir mon estat soucieux,Et en songe appaiser la Mort qui me menace.Je songe que la nuict elle me prend la main :Se faschant de me voir si long temps la survivre,Me tire, et fait semblant que de mon voile humainVeult rompre le fardeau pour estre plus delivre.Mais partant de mon lict, son vol est si soudainEt si prompt vers le ciel, que je ne la puis suivre.
Aussi tost que Marie en terre fut venue,Le Ciel en fut marry, et la voulut ravoir :A peine nostre siecle eut loisir de la voir,Qu’elle s’esvanouyt comme un feu dans la nue.Des presens de Nature elle vint si pourveuë,Et sa belle jeunesse avoit tant de pouvoir,Qu’elle eust peu d’un regard les rochers esmouvoir,Tant elle avoit d’attraits et d’amours en la veuë.Ores la Mort jouyt des beaux yeux que j’aimois,La boutique, et la forge, Amour, où tu t’armois.Maintenant de ton camp cassé je me retire :
Je veux desormais vivre en franchise et tout mien.Puis que tu n’as gardé l’honneur de ton empire,Ta force n’est pas grande, et je le cognois bien.
Cy reposent les oz de toy, belle Marie,Qui me fis pour Anjou quitter le Vandomois,Qui m’eschauffas le sang au plus verd de mes mois,Qui fus toute mon cœur, mon sang, et mon envie.En ta tombe repose honneur et courtoisie,La vertu, la beauté, qu’en l’ame je sentois,La grace et les amours qu’aux regards tu portois,Tels qu’ils eussent d’un mort ressuscité la vie.Tu es belle Marie un bel astre des cieux :Les Anges tous ravis se paissent de tes yeux,La terre te regrette. O beauté sans seconde !Maintenant tu es vive, et je suis mort d’ennuy.Ha, siecle malheureux ! malheureux est celuyQui s’abuse d’Amour, et qui se fie au Monde.
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