Beauté divine et beauté humaine.
L’école critique, comme celles qui l’ont précédée, n’est à son tour qu’un moment dans l’évolution historique de l’art ; elle est la préparation d’une nouvelle phase, que nous pouvons déjà pressentir, et qui aura pour but d’allier, — dans un idéal inconnu aujourd’hui, la beauté morale à la beauté physique, de créer ce que j’appellerai la beauté humaine ; car nous ne connaissons encore que la beauté divine, dont la plus haute expression nous a été donnée par l’art grec.
La beauté antique est l’image de l’équilibre ; c’est la beauté des dieux, l’idéal, le parfait, l’immuable par conséquent. D’après les données de l’art et de la mythologie, on se demande en quoi Vénus pouvait être plus belle que Pallas et Junon, et sur quoi Pâris pouvait motiver son jugement. Le Grec, adorateur de l’une et de l’autre, pouvait-il admettre que sa divinité eût dans sa personne aucun défaut ? Impossible : chez toutes trois la beauté devait être divine, immortelle, parfaite.
Cela est si vrai, que les statues des dieux et des déesses ne se distinguent entre elles par aucune supériorité de ce genre, à moins qu’il n’y ait de la faute de l’artiste. Comme formes viriles, Jupiter, Neptune, Mars, Mercure, Apollon. Bacchus se valent. Hercule est un peu au-dessous ; mais Hercule n’est qu’un demi-dieu, puis c’est un athlète. Si fort et si beau que soit l’athlète, fût-il, comme Hercule, Persée, Castor et Pollux, issu d’un dieu, il est un peu au-dessous du divin, dont la puissance ne se manifeste point par énergie musculaire, mais par énergie divine. Il en est de même des déesses, des nymphes : la beauté chez toutes est égale. Qu’on feuillette les poëtes : à peine trouvera-t-on entre elles, selon la dignité, une différence de taille.
Une autre preuve de la vérité de cette observation, c’est que dieux et déesses se distinguent par leurs attributs représentés symboliquement : Jupiter tient la foudre, Mercure son caducée, Apollon la lyre, Neptune le trident ; Bacchus est couronné de pampres ; Amphitrite est traînée sur une coquille ; Junon a la couronne, la royauté et le paon ; Pallas l’égide, la tête de Méduse et la chouette ; Vénus sa fameuse ceinture. — Quelques-uns, il est vrai, prétendent que celle-ci avait les cheveux blonds et les yeux noirs, tandis que Pallas était brune ; c’est un on-dit.
Aussi lisez attentivement l’histoire, et vous verrez que ce qui détermina Paris, ce fut la promesse que lui fit Vénus de le faire jouir de la plus belle femme de la Grèce, d’une beauté comparable à elle-même.
A cette beauté idéale, absolue, divine nous devons de temps en temps nous référer. Mais il est une beauté moins régulière, moins géométrique, beauté mobile, passionnée, fougueuse comme la vie, comme la force en action, comme la santé en éruption : c’est la beauté du diable. Inférieure à l’autre pour la correction, la précision, la dignité, la placidité, la sérénité, le calme, le divin, mais bien plus attrayante, plus capiteuse, plus entraînante, par l’expression, la passion, la vie, le mouvement, elle nous enlève, nous emporte, et nous l’aimons à la folie. Les Grecs, dans leurs fables, semblent avoir pressenti sa supériorité.
Remarquez, en effet, que généralement il n’y a guère d’amour entre les dieux. Junon est mariée à Jupiter, Amphitrite à Neptune, Proserpine à Pluton, Rhée à Saturne : tristes ménages. Les Muses, les Grâces, Pallas, Artémis restent vierges. Les dieux préfèrent les mortelles aux habitantes de l’Olympe. Voyez Jupiter et Calisto, Io, Maïa, Léda, Sémélé, Danaé, Alcmène, Europe ; Neptune et Théophane, Tyro, Iphimédie ; Apollon et Daphné, Cassandre, Coronis, Clymène. Les déesses également se donnent de préférence aux humains, bergers ou princes : Diane et Endymion, Cybèle et Atys. Vénus se prodigue à tous, dieux et mortels : Jupiter, Apollon, Mars, Bacchus, Mercure, Adonis, Anchise, Butés.
Ne dirait-on pas un aveu échappé aux poètes, que la beauté du diable est plus belle que la beauté divine ? Les dieux et les déesses se délaissant mutuellement pour courir les beautés mortelles : il y a là toute une révélation ; la beauté divine de Pallas et de Junon laissant Pâris froid, celle de Vénus le ravissant d’un regard tant soit peu lascif, quel aveu ! L’art grec est jugé par ces amoureuses aventures, si naïvement racontées dans la mythologie.
De même qu’il restait quelque chose à faire : en religion après la révélation d’Orphée ; en morale après l’instruction de Socrate ; en politique après Platon et Aristote ; de même, après l’art grec, il restait à créer l’art humain.
Or, après deux mille ans, après toutes les transformations de l’art, nous ne savons pas encore ce qu’est la beauté humaine. Car, si nous avons recueilli dans notre race de beaux exemples de vertu et d’héroïsme, nous n’avons pas encore vu l’homme tout à la fois vertueux, courageux, intelligent, savant, libre et heureux. Il faut la réunion de toutes ces conditions, qui font aujourd’hui, comme autrefois, l’objet de notre recherche, pour créer la beauté virile.
Les Égyptiens n’ont pas connu la beauté humaine, puisqu’ils ne sont pas sortis des symboles et des types ; que les figures de leurs dieux, à forme humaine, sont elles-mêmes typiques ; puisqu’ils n’ont pas osé, en se représentant eux-mêmes, nous montrer, dans la variété de l’expression et la vérité de nature, leurs visages ; puisque enfin ce que nous savons de leurs institutions prouve qu’ils n’étaient ni heureux ni libres.
Les Grecs ne l’ont pas connue, puisqu’ils ont cherché l’idéal pur, et que leur démocratie ne fut jamais que tyrannie, jalousie, anarchie et bientôt ruine. La plus belle âme grecque fut celle de Socrate, le plus laid de tous. Les Grecs, si artistes, étaient-ils heureux, libres et sages ?
La statuaire du temps de l’empire romain s’applique à des sujets plus humains et triomphe de difficultés plus grandes en devenant plus expressive. Le Gladiateur et le Laocoon sont en progrès sur Phidias.
Le moyen âge n’a pas connu la beauté humaine : il la fuyait, il la haïssait ; l’Évangile lui prêchait pénitence. La beauté était pour lui la source du péché. Les artistes de la Renaissance s’en sont peut-être moins éloignés que les Égyptiens, les Grecs, l’empire romain et le moyen âge ; car leurs saints et leurs vierges appartiennent à l’humanité ; mais ils ne l’ont vue que dans la sainteté et la béatification.
Cette beauté humaine, si rare, nous la cherchons, et il nous appartient de la produire, puisque nous voulons réaliser les conditions rationnelles du bienêtre, de la quiétude et du progrès. L’homme ne sera dans la plénitude de sa beauté que quand il existera dans la plénitude de son intelligence, de sa liberté et de sa justice : jusque-là nos œuvres, si elles ne sont pas des critiques, tombent dans la fantaisie, la contrefaçon, le mensonge et la POSE.
Voyez toutes nos peintures de mythologie, de religion, d’histoire, de batailles, de genre : pas un personnage naturel ; tous sont contorsionnés, convulsionnés ou drapés en charlatans. Jusque dans leurs photographies, nos célébrités contemporaines posent. Les attitudes mêmes sont devenues typiques. Costume à part, on reconnaîtrait au geste, à l’expression de la tête, le guerrier, le tribun, le prêtre, le magistrat, l’ouvrier. La femme, à quelque condition qu’elle appartienne, n’a qu’une manière de poser, qu’un type ; ce type, le plus considérable de notre époque, type inconnu des Grecs, des Romains, des Italiens de la Renaissance, où la beauté divinisée, sanctifiée n’avait rien d’humain, c’est le type de la jolie femme.
Rien de plus facile que de faire le portrait d’un charlatan ; si j’osais en citer des exemples, ils abondent sous ma plume. Rien de plus difficile que de portraire un savant modeste, un grand homme simple, un honnête homme. Il n’y a pas de type connu, et si l’on s’en tient à l’individualité, il est impossible d’échapper à l’un ou à l’autre de ces inconvénients : ou de forcer l’expression du sujet, ou de compromettre l’œuvre par sa vulgarité même.
Sans doute il y a des vertus individuelles, d’honnêtes et excellents individus. Mais ce sont des individus, incapables de fournir un type, et sur la physionomie desquels il est impossible de saisir au passage cette expression de vertu, d’héroïsme, de dévouement, conséquemment le genre de beauté que nous désirons.
La vertu,-c’est le christianisme lui-même qui nous l’a appris, — est modeste ; elle ne s’étale pas, elle fuit le grand jour ; rien de plus difficile que de la saisir dans un éclair des yeux ou un reflet du visage. Demandez à un honnête homme, à une digne femme de se remettre dans l’attitude qu’ils avaient quand il leur est échappé telle ou telle bonne action ; chargez un de vos modèles mercenaires de jouer ce rôle. Le ridicule d’une semblable prétention saute aux yeux.
La vertu humaine, qui doit chez nous remplacer la vertu ou piété chrétienne, n’est pas encore assez développée pour s’être montrée typiquement sur nos visage : les plus honnêtes, les plus savants, les plus braves, les meilleurs, enfin, n’ont bien souvent que des visages vulgaires : rien, du reste, qui les caractérise ; car, comme la conscience humaine ne saurait être toujours tendue ; comme le comble de la vertu, au contraire, est de devenir facile, naturelle, commune ; comme elle ne pose pas à la façon des moines, des prêtres, des héros grecs ou des sénateurs romains, elle ne peut être, au moins jusqu’à nouvel ordre, nettement saisie et fixée par le peintre ; ce qui en rend la reproduction impossible, et tout essai intolérable.
La conclusion de tout ceci est que le comble de l’art, ce sommet auquel doivent aspirer les artistes, est encore loin de nous ; d’autant plus loin qu’il faudra des générations pour créer les types ou modèles, des observateurs très-habiles pour les découvrir, et un public pour les reconnaître et les comprendre.
Que faire donc aujourd’hui ? Attendre que la société, en réformant son organisation économique et politique, ait pu réformer ses mœurs ; qu’en réformant ses mœurs, elle ait pu modifier, recréer les visages. Alors il sera possible au peintre d’observer et de reproduire, Jusque-là, nous ne pouvons que suivre l’œuvre de critique ; nous n’avons pas de béatifications à faire ; nous n’avons à prononcer que des condamnations...
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