,CHEF D’UN CLAN ÉCOSSAIS.
LE RÉCIT.
Un Écossais doué de la seconde vue avait eu, dans sa jeunesse, une santé fort triste et fort malheureuse. Des souffrances vives et continuelles avaient rempli toute la première partie de sa vie. Des accidents nerveux d’un genre très extraordinaire avaient produit en lui les phénomènes les plus singuliers du somnambulisme et de la catalepsie. Il lui semblait que l’atmosphère fût l’organe général de ses propres sensations, et tous les troubles qu’elle éprouvait, il les éprouvait lui-même comme s’ils se fussent passés en quelque sorte dans la sphère de son être. Plus d’une fois il eut de ces allucinations qui restituent un instant la forme et l’existence à des personnes dont on pleure la mort, ou qui rendent présentes celles dont on regrette l’absence. Il voyait, il entendait les héros de tous les âges, soit ceux dont les noms sont consacrés par l’histoire, soit ceux qui n’eurent de réalité que dans le roman ou la poésie. Les sons d’une cloche lointaine le transportaient vivement au milieu des scènes les plus intimes de la vie, tantôt pour lui faire éprouver la douce émotion d’un gracieux épithalame qui promettrait d’heureuses destinées à de jeunes époux, tantôt pour le faire frémir comme s’il eût entendu le glas funèbre d’un vieillard rassasié de jours. Les météores de l’air avaient mille choses à lui raconter des contrées les plus éloignées. Tous les êtres, tous les objets avaient une voix. Ce quelque chose, qu’on dirait l’ame de la création, s’entretenait avec son ame. Il croyait avoir voyagé, sans l’intermédiaire de ses sens, dans les régions de l’intelligence pure. Cette solitaire exaltation de toutes les facultés physiologiques et psychologiques, qui fut l’objet de tant d’études dans les mystères anciens, et qui est si discréditée de nos jours, avait été produite en lui par l’extrême susceptibilité de son organisation douloureuse. Toutefois cet état indépendant de l’état habituel, et qui constituait une individualité différente, avait cela d’heureux, que le mal le frappait à son insu. Alors, n’étant plus contenue par les liens de subordination des créatures entre elles, et d’assujettissement des créatures aux objets de la création, sa pensée errait en liberté parmi les mondes et parmi les lois qui gouvernent les mondes. Comme Job, elle osait demander à Dieu compte de ses œuvres, et Dieu daignait répondre à la pensée de l’homme. Alors elle concevait des notions du temps et de l’espace qu’en ces moments seuls elle pouvait concevoir ; alors, pour cette pensée ainsi affranchie, la vie idéale était la vie réelle ; alors, elle ne s’étonnait point de cet ascétisme de l’Inde, qui va jusqu’à l’absorption la plus complète de l’homme dans sa cause ; alors la mémoire de faits personnels était remplacée par le souvenir des faits universels, et le temps mobile devenait l’immobile éternité.
Les thaumaturges qui ont paru dans les grandes époques de transformation pour le genre humain, les sibylles de la gentilité, les druidesses de la Gaule furent peut-être en contact immédiat avec cette chaîne mystérieuse des destinées humaines dont tous les anneaux sont continus et tiennent l’un à l’autre : Hébal avait quelque raison de croire à de telles prérogatives.
Il se sentait quelquefois dans une vie antérieure, qui se mêlait aux origines de l’univers, et son ame s’émerveillait des merveilles de l’œuvre insondable de la création.
Ainsi il se sentait ayant une existence réelle dans le passé, il se sentait assimilé à l’humanité antérieure, enfin il se sentait devenu le myste général, l’homme universel, vivant d’une vie infinie, cosmogoniquement, mythiquement et historiquement.
Une ame s’échappe des mains de Dieu. Son étonnement au milieu de l’ensemble des choses, lorsqu’elle se réjouit parmi les intelligences incorporelles ; son étonnement plus grand encore lorsqu’elle est emprisonnée dans des organes ; enfin son étonnement lorsqu’elle est délivrée de la prison de ses organes : Hébal éprouva plus d’une fois ces trois étonnements.
Sa vie mortelle était distincte de sa vie immortelle.
Durant sa vie mortelle il veille et il dort.
Et sa vie mortelle, symbole de sa vie immortelle, marche parallèlement avec la vie du genre humain.
Et il a la conscience de l’analogie de ses temps à lui, avec les temps du genre humain ; et ses temps à lui, comme ceux du genre humain, sont divisés en temps cosmogoniques, mythiques, historiques, apocalyptiques.
Il fait le tour du globe, il vole de sphère en sphère.
Par-tout en même temps, en tout lieu, avant la manifestation phénoménale de l’univers, après cette manifestation, il se connaît identique à lui-même ; comme il connaît l’homme, le genre humain, toujours identique à lui-même.
Le principe ontologique de l’homme est un principe cosmologique, et ce principe cosmologique repose dans le dogme de la déchéance et de la réhabilitation.
Dès-lors analogie des époques rapprochées par l’esprit, et qui, dans de tels états d’exaltation des idées, semblent rapprochées par le temps, ce qui lui faisait comprendre que tout est contemporain pour celui qui conçoit la notion de l’éternité.
De plus, assimilation si complète de l’ensemble des destinées humaines avec une seule destinée individuelle, ce qui fait que chacun devient susceptible de les lire en soi-même. Par conséquent, chacun les lirait en soi, par intuition dans le passé, et par la même intuition dans l’avenir.
En effet, si chacun, par une faculté intellectuelle développée sans limite, pouvait se saisir de cette chaîne magnétique de la destinée humaine universelle, continue, n’aurait-il pas à l’instant même le sentiment de cette destinée tout entière, dans le passé et dans l’avenir, se réfléchissant tout entière dans l’éclair indivisible du présent ?
Pythagore eut l’instinct d’une si puissante assimilation qui a produit le panthéisme de l’Inde, et qui sert à l’expliquer. Il n’a manqué à la vieille philosophie italique que la révélation du principe ontologique de l’homme, exposé dans le récit psychologique de Moïse, résumé admirable de l’histoire génésiaque du genre humain dans ses rapports avec la création.
L’homme arrivé à son heure dernière, et qui, à cette heure, aurait comme l’impression concentrée de sa vie entière, aurait à-la-fois le sentiment de sa vie antérieure, abymée dans l’infini, de sa vie individualisée dans le temps, et le pressentiment de sa vie future, restée en possession de la conscience acquise par l’épreuve de la capacité du bien et du mal ; cet homme présenterait une image de la faculté intelligente en contact avec la chaîne générale des destinées humaines.
Hébal s’était trouvé plusieurs fois dans cette situation extraordinaire. Peut-être est-ce celle qui suit la mort apparente de tous. Peut-être lui fut-il donné d’avoir, avant de mourir, des visions semblables à celles que donne la mort même.
Hébal avait donc une pensée qu’il craignait de ne pouvoir exprimer avant de mourir ; une pensée, la plus difficile de toutes les pensées humaines. Souvent, pour ce motif, il employa sa force de volonté à résister à la mort.
Vers l’âge de vingt et un ans sa santé se raffermit, cet état de souffrance cessa, et avec lui cette alternative de ses sensations ordinaires et de ses sensations accidentelles, alternative qui auparavant modifiait toutes ses perceptions. Il ne lui resta plus, pendant quelques années, qu’un ébranlement de nerfs et une sensibilité très facile à émouvoir. Les notions qu’il s’était faites du temps et de l’espace subsistaient ; ses méditations sur l’homme collectif avaient la même suite et la même intensité. Il avait conservé une certaine habitude d’isolement qui le suivait jusque dans la société. Il se faisait une solitude, au milieu du monde. On le croyait distrait lorsqu’il était occupé à gravir les hauteurs de la pensée, à descendre dans les abymes des origines.
La lecture des poëtes et des philosophes le transportait plus facilement qu’un autre sur toutes les routes tracées par l’imagination et la science, et le plus souvent il s’en frayait de nouvelles. Nulle hypothèse sur les états successifs du globe, sur les monuments antiques de l’humanité, sur l’homme et la société, ne lui était inconnue ; et lui-même, d’après une série de faits dont il avait le sentiment profond, la conviction sympathique, composait l’histoire du genre humain, un et divers, évolutif et identique.
Un jour donc Hébal était absorbé dans ces vagues contemplations de l’homme cherchant l’homme, de la conscience individuelle s’assimilant la conscience générale, de l’homme enfin en rapport avec l’univers des sens et l’univers de l’intelligence. Il avait les yeux attachés sur une horloge où le temps était mesuré par trois aiguilles, et il considérait attentivement la marche relative de ces trois aiguilles. Il comparait cette petite horloge ouvrage de l’homme, avec la grande horloge de l’univers dont les phases sont dans une harmonie irréfragable, établie par l’éternel Géomètre, hauts problèmes, avec lesquels la science humaine est ardente à se mesurer. Les notions du temps et de l’espace qu’il s’était faites, il ne craignait pas de les appliquer en ce moment, selon sa coutume, à sa propre vie, à la vie universelle, enfin à l’ensemble des destinées humaines enfermées entre deux infinis.
C’était sur la fin de l’été : le crépuscule du soir étendait son voile de silence, de recueillement, de longue rêverie sur la nature. L’aspect de la campagne doucement éclairée par la dernière lueur du jour flottait devant ses yeux comme un songe qui commence. Des sons indécis et monotones venaient légèrement onduler sur le bord de son oreille.
L’horloge à chaque heure jouait un air qui s’appliquait aux paroles de l’Ave, Maria, et cet air était d’une grande suavité.
Le petit roulis qui précède l’air se fait entendre ; l’aiguille des secondes se précipite vers le nombre soixante : celle des heures touche à la neuvième.
Hébal ne s’endort point, mais le monde extérieur semble disparaître pour lui ; sa pensée, dégagée de tout ce qui pouvait contraindre ou marquer son essor, ne trouve plus de limite ni dans le temps ni dans l’espace. Une réminiscence d’un genre nouveau se présente à son esprit ; c’est la réminiscence de toutes les apparitions magnétiques dont se remplissait si souvent la première partie de sa vie. Celles de ces apparitions qui faisaient saillir un point de l’ensemble des choses se groupèrent entre elles, prirent de l’unité, tout en se classant avec la rapidité de l’éclair qui fend la nue. Il en résulta subitement une magnifique épopée idéale à-la-fois successive et spontanée.
Et cette épopée prit une forme dithyrambique. La strophe, comme dans la poésie lyrique primitive, représentait le ciel des fixes ; l’antistrophe, le ciel des mobiles, le temps et l’éternité, le fini et l’infini ; l’épode résumait l’harmonie des deux mouvements. Comme Pythagore, il voyait une noble sirène jouant de la lyre à l’extrémité de chaque cercle des sphères célestes, et la cadence majestueuse de la sphère se mariait à la cadence de toutes les autres, et les sept notes fondamentales des nombres produisaient un concert sans fin, une danse éternelle.
Ainsi toutes les visions d’Hébal vont se résumer dans une seule vision ; et il ne sent plus la volonté de résister à la mort.
Comments
Loading comments…