Alfred de Musset devant la jeunesse

_________..... Ces haines vigoureusesQue doit donner le vice aux âmes vertueuses._____________(Molière.)

Je n’ai jamais chanté ni la paix ni la guerre.Si mon siècle se trompe, il n’importe guère.Tant mieux s’il a raison, et tans pis s’il a tort,Pourvu qu’on dorme en paix au milieu du tapage,_____C’est tous ce qu’il me faut.

_________Eh ! voulez-vous avoirLa Camargo, l’ami ?_________Tête et ventre, ce soir,Ce soir même…

De tous les débauchés de la ville du mondeOù le libertinage est à meilleur marché,De la plus vieille en vice et de la plus féconde,Je veux dire Paris. — Le plus grand débauchéÉtait Jacques Rolla…..

Jacques était grand, loyal, intrépide et superbe.……….Il prit trois bourses d’or, et, durant trois années,Il vécut au soleil sans se douter des lois ;Et jamais fils d’Adam, sous la sainte lumière,N’a, de l’est au couchant, promené sur la terreUn plus large mépris des peuples et des rois.Ce n’était pour personne un sujet de mystèreQu’il eût trois ans à vivre, et qu’il mangea son bien.Le monde souriait en le regardant faire.Et lui, qui le faisait, disait à l’ordinaireQu’il se ferait sauter quand il n’aurait plus rien.

C’était un noble cœur, naïf comme l’enfance,Bon comme la pitié, grand comme l’espérance.

Si ce n’est pas ta mère, ô pâle jeune fille,Quelle est donc cette femme assise a ton chevet,Qui regarde l’horloge et l’âtre qui pétille,En secouant la tête et d’un air inquiet ?Qu’attend-elle si tard ? — Pour qui, si c’est ta mère,S’en va-t-elle entr’ouvrir, depuis quelques instants,Ta porte et ton balcon si ce n’est pour ton père ?Et ton père, Marie, est mort depuis longtemps.Pour qui donc ces flacons, cette table fumante,Que, de ses propres mains, elle vient de servir ?

Pour qui donc ces flambeaux, et qui donc va venir ?Qui que tu sois, tu dors, tu n’es pas son amante.Les songes de tes nuits sont plus purs que le jour,Et trop jeunes encor pour te parler d’amour.A qui donc ce manteau que cette femme essuie ;Il est couvert de boue et dégouttant de pluie ;C’est le tien, Maria, c’est celui d’un enfant.Tes cheveux sont mouillés ; tes mains et ton visageSont devenus vermeils au froid souffle du vent.Où donc t’en allais-tu par cette nuée d’orage ?Cette femme n’est pas ta mère assurément.. . . . . . . . .. . . . . . . . .Silence ! quelqu’un frappe, et sur les dalles sombresUn pas retentissant fait tressaillir la nuit.Une lueur tremblante approche avec deux ombres...C’est toi, maigre Rolla ? Que viens-tu faire ici ?

Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourireVoltige-t-il encor sur tes os décharnés ?Ton siècle était, dit-on, trop jeune pour te lire ;Le nôtre doit te plaire, et tes hommes sont nés.Il est tombé sur nous, cet édifice immenseQue de tes larges mains tu sapais nuit et jour.La mort devait t’attendre avec impatiencePendant quatre-vingts ans que tu lui fis la cour.Vous devez vous aimer d’un infernal amour.Ne quittes-tu jamais la couche nuptialeOù vous vous embrassez dans les vers du tombeau,Pour t’en aller tout seul promener ton front pâleDans un cloître désert ou dans un vieux château ?Que te disent alors tous ces grands corps sans vie,Ces murs silencieux, ces autels désolés,Que pour l’éternité ton souffle a dépeuplés ?. . . . . . . .Vois-tu, vieil Arouet ? cet homme plein de vie,Qui de baisers ardents couvre ce sein si beau.

Sera couché demain dans un étroit tombeau.Jetterais-tu sur lui quelques regards d’envie ?Sois tranquille il t’a lu. Rien ne peut lui donnerNi consolation, ni lueurs d’espérance !. . . . . . . .Penses-tu cependant que si quelque croyance,Si le plus léger fil le retenait encor,Il viendrait sur ce lit prostituer sa mort ?. . . . . . . .Voilà pourtant ton œuvre, Arouet, voilà l’hommeTel que tu l’as voulu. — C’est dans ce siècle-ci,C’est d’hier seulement qu’on peut mourir ainsi.. . . . . . . .Et que nous reste-t-il, à nous, les déicides ?Pour qui travailliez-vous, démolisseurs stupides,Lorsque vous disséquiez le Christ sur son autel ?Que vouliez-vous semer sur sa céleste tombeQuand vous jetiez au vent la sanglante colombeQui tombe en tournoyant dans l’abîme éternel ?Vous vouliez pétrir l’homme à votre fantaisie ?Votre monde est superbe et votre homme est parfait !Les monts sont nivelés, la plaine est éclaircie ;Vous avez sagement taillé l’arbre de vie ;Tout est bien balayé sur vos chemins de fer,Tout est grand, tout est beau. — Mais on meurt dans votre air.Vous y faites vibrer de sublimes paroles :Elles flottent au loin dans les vents empestés :Elles ont ébranlé de terribles idoles ;Mais les oiseaux du ciel en sont épouvantés.L’hypocrisie est morte, on ne croit plus aux prêtres.

Je voudrais vivre, aimer, m’accoutumer aux hommes.......................Qu’est-ce donc que ce monde, et qu’y venons-nous faire.Si, pour qu’on vive en paix, il faut voiler les cieux ?Passer comme un troupeau, les yeux fixés à terre,Et renier le reste, est-ce donc être heureux ?Non, c’est cesser d’être homme et dégrader son âme.Dans la création le hasard m’a jeté ;Heureux ou malheureux je suis né d’une femme,Et je ne puis m’enfuir hors de l’humanité......................Que me reste-t-il donc ? Ma raison révoltéeEssaye en vain de croire et mon cœur de douter.....................A qui m’adresserai-je, et quelle voix amieConsolera ce cœur que le doute a blessé ?Il existe, dit-on, une philosophieQui nous explique tout sans révélation,Et qui peut nous guider à travers cette vie.Entre l’indifférence et la religion ?J’y consens. — Où sont-ils ces faiseurs de systèmesQui savent, sans la foi, trouver la vérité ;Sophistes impuissants qui ne croient qu’en eux-mêmes,Quels sont leurs arguments et leur autorité ?

Voilà donc les débris de l’humaine science !Et, depuis cinq mille ans qu’on a toujours douté.Après tant de fatigue et de persévérance,C’est là le dernier mot qui nous en est resté !Ah ! pauvres insensés, misérables cervelles,Qui de tant de façons avaient tout expliqué,Pour aller jusqu’aux cieux il vous fallait des ailes ;Vous aviez le désir, la foi vous a manqué.

Tels que dans un pillage, en un jour de colère,On voit à la lueur d’un flambeau funéraire,Des meurtriers courbés dans un silence affreux.. . . . . . . . .Tels les analyseurs égorgent la nature.. . . . . . . . .— Que vous restera-t-il, enfant de nos entrailles,Le jour où vous viendrez suivre les funéraillesDe cette moribonde et vieille humanité ?Ah ! tu nous maudiras, pâle postérité !Nos femmes ne mettront que des vieillards au monde.Ils frapperont la terre avant de s’y coucher ;Puis il crieront à Dieu : — Père, elle était féconde,A qui donc as-tu dis de nous la dessécher ?— Mais vous, analyseurs, persévérants sophistes,Quand vous aurez tari tous les puits des déserts,Quand vous aurez prouvé que ce large universN’est qu’un mort étendu sous les anatomistes :Quand vous nous aurez fait de la créationUn cimetière en ordre, où tout aura sa place,Où vous aurez sculpté, de votre main de glace,Sur tous les monuments la même inscription ;Vous, que ferez-vous donc dans les sombres alléesDe ce jardin muet ?. . . . . . . . .— Ah ! vous avez voulu faire les Prométhées ;Et vous êtes venus, les mains ensanglantées,Refondre et repétrir l’œuvre du Créateur !Il valait mieux que vous, ce hardi tentateur.

Lorsque ayant fait son homme, et le voyant sans âme,Il releva la tête et demanda le feu.Vous, votre homme était fait ! vous aviez la flamme !Et vous avez soufflé sur le souffle de Dieu.

____________Je suis né d’une femme,Et je ne puis m’enfuir hors de l’humanité.

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