« À Madame Élizabeth, Princesse Palatine, etc. », dit Clerselier, sans donner de date. Mais cette lettre a été écrite en même temps que la suivante à Pollot, datée du 18 mai 1645 (voir ci-après p. 205, 1. 18). Elisabeth y répondra le 24 mai, lettre CCCLXXVII ci-après.
Madame,
I’ay eſté extremement ſurpris d’aprendre, par les lettres de Monfieur de P(ollot), que V. A. a eſté longtemps malade, & ie veux mal à ma ſolitude, pour ce qu’elle eſt cauſe que ie ne l’ay point ſceu plutoſt. Il eſt vray que, bien que ie fois tellement retiré du monde, que ie n’aprenne rien du tout de ce qui s’y paſſe, toutesfois le zele que i’ay pour le ſeruice de voſtre Alteſe ne m’euſt pas permis d’eſtre ſi longtemps ſans ſçauoir l’eſtat de ſa ſanté, quand l’aurois dû aller à la Haye tout exprés pour m’en enquerir, ſinon que Monſieur de P(ollot), m’ayant écrit fort à la haſte, il y a enuiron deux mois, m’auoit promis de m’écrire derechef par le prochain ordinaire ; & pour ce qu’il ne manque iamais de me mander comment ſe porte voſtre Alteſſe, pendant que ie n’ay point receu de ſes lettres, i’ay ſupofé que vous eſtiez touſiours en meſme eſtat. Mais i’ay apris, par ſes dernieres, que voſtre Alteſe a eu, trois ou quatre ſemaines durant, vne fiévre lente, acompagnée d’vne toux ſeiche, & qu’apres en auoir eſté déliurée pour cinq ou ſix iours, le mal eſt retourné, & que toutesfois, au temps qu’il m’a enuoyé ſa lettre (laquelle a eſté prés de quinze iours par les chemins), voſtre Alteſſe commençoit derechef à ſe porter mieux. En quoy ie remarque les ſignes d’vn mal ſi conſiderable, & neantmoins auquel il me ſemble que voſtre Alteſſe peut ſi certainement remedier, que ie ne puis m’abſtenir de luy en écrire mon ſentiment. Car, bien que ie ne ſois pas Medecin, l’honneur que voſtre Alteſſe me fit, l’eſté paſſé, de vouloir ſçauoir mon opinion, touchant vne autre indiſpoſition qu’elle auoit pour lors, me fait eſperer que ma liberté ne luy fera pas deſagreable.
La cauſe la plus ordinaire de la fiévre lente eſt la triſteſſe ; & l’opiniaſtreté de la Fortune à perſecuter voſtre maison, vous donne continuellement des ſuiets de faſcherie, qui ſont ſi publics & ſi éclatans, qu’il n’eſt pas beſoin d’vſer beaucoup de coniectures, ny eſtre fort dans les affaires, pour iuger que c’eſt en cela que conſiſte la principale cauſe de voſtre indiſpoſition. Et il eſt à craindre que vous n’en puiſſiez eſtre du tout déliurée, ſi ce n’eſt que, par la force de voſtre vertu, vous rendiez voſtre ame contente, malgré les diſgraces de la Fortune. Ie ſçay bien que ce ſeroit eſtre imprudent de vouloir perſuader la ioye à vne perſonne, à qui la Fortune enuoye tous les iours de nouueaux ſuiets de déplaiſir, & ie ne ſuis point de ces Philoſophes cruels, qui veulent que leur ſage ſoit inſenſible. Ie ſçay auffi que voſtre Alteſſe n’eſt point tant touchée de ce qui la regarde en ſon particulier, que de ce qui regarde les intereſts de ſa maiſon & des perſonnes qu’elle affectionne ; ce que l’eſtime comme vne vertu la plus aimable de toutes. Mais il me ſemble que la difference qui eſt entre les plus grandes ames & celles qui ſont baſſes & vulgaires, conſiſte, principalement, en ce que les ames vulgaires ſe laiſſent aller à leurs paſſions, & ne ſont heureuſes ou malheureuſes, que ſelon que les choſes qui leur ſuruiennent font agreables ou deplaiſantes ; au lieu que les autres ont des raiſonnemens ſi forts & ſi puiſſans que, bien qu’elles ayent auſſi des paſſions, & meſme ſouuent de plus violentes que celles du commun, leur raiſon demeure neantmoins touſiours la maiſtreſſe, & fait que les afflictions meſme leur ſeruent, & contribuent à la parfaite felicité dont elles iouiſſent dés cette vie. Car, d’vne part, ſe conſiderant comme immortelles & capables de receuoir de tres-grands contentemens, puis, d’autre-part, conſiderant qu’elles ſont iointes à des cors mortels & fragiles, qui ſont ſuiets à beaucoup d’infirmitez, & qui ne peuuent manquer de perir dans peu d’années, elles ſont bien tout ce qui eſt en leur pouuoir pour ſe rendre la Fortune fauorable en cette vie, mais neantmoins elles l’eſtiment ſi peu, au regard de l’Eternité, qu’elles n’en confiderent quaſi les euenemens que comme nous faiſons ceux des Comedies. Et comme les Hiſtoires triſtes & lamentables, que nous voyons repreſenter ſur vn theatre, nous donnent ſouuent autant de recreation que les gayes, bien qu’elles tirent des larmes de nos yeux ; ainſi ces plus grandes ames, dont ie parle, ont de la ſatisfaction, en elles-meſmes, de toutes les choſes qui leur arriuent, meſme des plus faſcheuſes & inſuportables. Ainſi, reſſentant de la douleur en leur cors, elles s’exercent à la ſupporter patiemment, & cette épreuue qu’elles font de leur force, leur eſt agreable ; ainſi, voyant leurs amis en quelque grande affliction, elles compatiſſent à leur mal, & font tout leur poſſible pour les en déliurer, & ne craignent pas meſme de s’expoſer à la mort pour ce ſuiet, s’il en eſt beſoin. Mais, cependant, le témoignage que leur donne leur conſcience, de ce qu’elles s’acquittent en cela de leur deuoir, & font vne action loüable & vertueuſe, les rend plus heureuſes, que toute la triſteſſe, que leur donne la compaſſion, ne les afflige. Et enfin, comme les plus grandes proſperitez de la Fortune ne les enyurent iamais, & ne les rend(ent) point plus inſolentes, auſſi les plus grandes aduerſitez ne les peuuent abatre ny rendre ſi triſtes, que le corps, auquel elles ſont iointes, en deuienne malade.
Ie craindrois que ce ſtile ne ſuſt ridicule, ſi ie m’en ſeruois en écriuant à quelqu’autre ; mais, pour ce que ie conſidere voſtre Alteſſe comme ayant l’ame la plus noble & la plus releuée que ie connoiſſe, ie croy qu’elle doit auſſi eſtre la plus heureuſe, & qu’elle le ſera veritablement, pourueu qu’il luy plaiſe ietter les yeux ſur ce qui eſt au deſſous d’elle, & comparer la valeur des biens qu’elle poſſede, & qui ne luy ſçauroient iamais eſtre oſtez, auec ceux dont la Fortune l’a dépouillée, & les diſgraces dont elle la perſecute en la perſonne de ſes proches ; car alors elle verra le grand ſuiet qu’elle a d’eſtre contente de ſes propres biens. Le zele extreme que i’ay pour elle eſt cauſe que ie me ſuis laiſſé emporter à ce diſcours, que ie la ſupplie tres-humblement d’excuſer, comme venant d’vne perſonne qui eft, &c.
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