« À Madame Élizabeth, Princesse Palatine, etc. », sans date. Mais cette lettre a été écrite le même jour que les deux précédentes : i’enuoie à Monsieur Chanut… », dit Descartes (p. 90, l. 25). Elle est donc aussi du 20 novembre 1647.
Madame,
Puiſque l’ay déia pris la liberté d’auertir voſtre Alteſſe de la correſpondance que i’ay commencé d’auoir en Suede, ie penſe eſtre obligé de continuer, & de luy dire que i’ay receu depuis peu des lettres de l’amy que i’ay en ce païs-là, par lesquelles il m’aprend que, la Reine ayant eſté à Vpſale, où eſt l’Academie du païs, elle auoit voulu entendre vne harangue du Profeſſeur en l’eloquence, qu’il eſtime pour le plus habile & le plus raisonnable de cette Academie, & qu’elle luy auoit donné pour ſon ſuiet à diſcourir du Souuerain Bien de cette vie ; mais qu’apres auoir ouy cette harangue, elle auoit dit que ces gens-là ne faiſoient qu’efleurer les matieres, & qu’il en faudroit ſçauoir mon opinion. A quoy il luy auoit répondu qu’il ſçauoit que l’eſtois fort retenu à ecrire de telles matieres ; mais que, s’il plaiſoit à ſa Maieſté qu’il me la demandaſt de ſa part, il ne croyoit pas que ie manquaſſe à taſcher de luy ſatisfaire. Sur quoy elle luy auoit tres-expreſſement donné charge de me la demander, & luy auoit fait promettre qu’il m’en écriroit au prochain ordinaire ; en ſorte qu’il me conſeille d’y répondre, & d’adreſſer ma lettre à la Reyne, à laquelle il la preſentera, & dit qu’il eſt caution qu’elle ſera bien receuë.
I’ay crû ne deuoir pas negliger cette occaſion, & conſiderant que, lors qu’il m’a écrit cela, il ne pouuoit encore auoir receu la lettre où ie parlois de celles que i’ay eu l’honneur d’écrire à voſtre Alteſſe touchant la meſme matiere, i’ay penſé que le deſſein que i auois eu en cela eſtoit failly, & qu’il le falloit prendre d’vn autre biais ; c’eſt pourquoy i’ay écrit vne lettre à la Reyne, où, apres auoir mis briéuement mon opinion, l’adioute que l’obmets beaucoup de choſes, parce que, me repreſentant le nombre des affaires qui ſe rencontrent en la conduite d’vn grand Royaume, & dont ſa Maieſté prend elle-meſme les ſoins, ie n’oſe luy demander plus longue audiance ; mais que l’enuoye à Monſieur Chanut quelques écrits, où i’ay mis mes ſentimens plus au long touchant la meſme matiere, afin que, s’il luy plaiſt de les voir, il puiſſe les luy preſenter.
Ces écrits que i’enuoye à Monſieur Chanut, ſont les lettres que i’ay eu l’honneur d’écrire à voſtre Alteſſe touchant le liure de Seneque de vita beata, iuſques à la moitié de la ſixiéme, où, apres auoir definy les Paſſions en general, ie mets que ie trouue de la difficulté à les dénombrer. En ſuite dequoy, ie luy enuoye auſſi le petit Traitté des Paſſions, lequel l’ay eu aſſez de peine à faire tranſcrire ſur vn broüillon fort confus que i’en auois gardé ; & ie luy mande que ie ne le prie point de preſenter d’abord ces écrits à la Reyne, pource que i’aurois peur de ne pas garder aſſez le reſpect que ie dois à ſa Maieſté, ſi ie luy enuoyois des lettres que i’ay ſaites pour vne autre, plutoſt que de luy écrire à elle-meſme ce que ie pourray iuger luy eſtre agreable ; mais que, s’il trouue bon de luy en parler, diſant que c’eſt à luy que ie les ay enuoyées, & qu’apres cela elle deſire de les voir, ie ſeray libre de ce ſcrupule ; & que ie me ſuis perſuadé qu’il luy ſera peut-eſtre plus agreable de voir ce qui a eſté ainſi écrit à vne autre, que s’il luy eſtoit adreſſé, pource qu’elle pourra s’aſſurer dauantage que ie n’ay rien changé ou déguisé en ſa conſideration.
Ie n’ay pas iugé à propos d’y mettre rien de plus de voſtre Alteſſe, ny meſme d’en exprimer le nom, lequel toutesfois il ne pourra ignorer à cauſe de mes lettres precedentes. Mais conſiderant que, nonobſtant qu’il ſoit homme tres-vertueux & grand eſtimateur des perſonnes de merite, en ſorte que ie ne doute point qu’il n’honore voſtre Alteſſe autant qu’il doit, il ne m’en a toutesfois parlé que rarement en ſes lettres, bien que ie luy en aye écrit quelque choſe en toutes les miennes, i’ay penſé qu’il faiſoit peut-eſtre ſcrupule d’en parler à la Reyne, pource qu’il ne ſçait pas ſi cela plairoit ou déplairoit à ceux qui l’ont enuoyé. Mais, ſi i’ay d’oreſnauant occaſion de luy écrire à elle-meſme, ie n’auray pas besoin d’interprete ; & le but que i’ay eu cette ſois, en luy enuoyant ces écrits, eſt de taſcher à faire qu’elle s’occupe dauantage à ces penſées, & que, ſi elles luy plaiſent, ainſi qu’on me fait eſperer, elle ait occaſion d’en conferer auec voſtre Alteſſe. De laquelle ie ſeray toute ma vie, &c.
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