« À Madame Élizabeth, Princesse Palatine, etc. », dit Clerselier, tome I, lettre 4, p. 9-12, sans donner de date. Son texte présente quelques variantes, que nous donnerons.
Madame,
Lorſque i’ay choiſi le liure de Seneque de vita beata, pour le propoſer a voſtre Alteſſe comme vn entretien qui luy pourroit eſtre agreable, i’ay eu ſeulement egard a la reputation de l’auteur & a la dignité de la matiere, ſans penſer a la façon dont il la traite, laquelle ayant depuis conſiderée, ie ne la trouue pas aſſez exacte pour meriter d’eſtre ſuiuie. Mais, affin que voſtre Alteſſe en puiſſe iuger plus ayſement, ie taſcheray icy d’expliquer en quelle ſorte il me ſemble que cete matiere euſt deu eſtre traitée par vn Philoſophe tel que luy, qui, n’eſtant point eſclairé de la foy, n’auoit que la raiſon naturelle pour guide.
Il dit fort bien, au commencement, que viuere omnes beate volunt, ſed ad peruidendum quid ſit quod beatam vitam efficiat, caligant. Mais il eſt beſoin de ſçauoir ce que c’eſt que viuere beate ; ie dirois en françois viure hureuſement, ſinon qu’il y a de la difference entre l’heur & la beatitude, en ce que l’heur ne depend que des choſes qui ſont hors de nous, d’ou vient que ceux la ſont eſtimez plus hureux que ſages, auſquels il eſt arriué quelque bien qu’ils ne ſe ſont point procurez, au lieu que la beatitude conſiſte, ce me ſemble, en vn parfait contentement d’eſprit & vne ſatisfaction interieure, que n’ont pas ordinairement ceux qui ſont le plus fauoriſez de la fortune, & que les ſages acquerent ſans elle. Ainſy viuere beate, viure en beatitude, ce n’eſt autre choſe qu’auoir l’eſprit parfaitement content & ſatisſait.
Conſiderant, apres cela, ce que c’eſt quod beatam vitam eſſiciat, c’eſt a dire quelles ſont les choſes qui nous peuuent donner ce ſouuerain contentement, ie remarque qu’il y en a de deux ſortes : a ſçauoir, de celles qui dependent de nous, comme la vertu & la ſageſſe, & de celles qui n’en dependent point, comme les honneurs, les richeſſes & la ſanté. Car il eſt certain qu’vn homme bien né, qui n’eſt point malade, qui ne manque de rien, & qui auec cela eſt auſſy ſage & auſſy vertueux qu’vn autre qui eſt pauure, mal ſain & contreſait, peut iouir d’vn plus parſait contentement que luy. Touteſois, comme vn petit vaiſſeau peut eſtre auſſy plein qu’vn plus grand, encore qu’il contiene moins de liqueur, ainſy, prenant le contentement d’vn chaſcun pour la plenitude & l’accompliſſement de ſes deſirs reglez ſelon la raiſon, ie ne doute point que les plus pauures & les plus diſgraciez de la fortune ou de la nature ne puiſlent eſlre entièrement contens & ſatisfaits, auſſy bien que les autres, encore qu’ils ne iouiſlent pas de tant de biens. Et ce n’eſt que de cete ſorte de contentement, de laquelle il eſt icy queſtion ; car puiſque l’autre n’eſt aucunement en noſtre pouuoir, la recherche en ſeroit ſuperſlue.
Or il me ſemble qu’vn chaſcun ſe peut rendre content de ſoy meſme & ſans rien attendre d’ailleurs, pourueu ſeulement qu’il obſerue trois choſes, auſquelles ſe raportent les trois règles de morale, que i’ay miſes dans le diſcours de la Méthode.
La première eſt, qu’il taſche touſiours de ſe ſeruir, le mieux qu’il luy eſt poſſible, de ſon eſprit, pour connoistre ce qu’il doit faire ou ne pas faire en toutes les occurrences de la vie.
La ſeconde, qu’il ait vne ferme & conſiante reſolution d’exécuter tout ce que la raiſon luy conſeillera, ſans que ſes paſlions ou ſes appétits l’en détournent ; & c’eſt la fermeté de cete reſolution, que ie croy deuoir eſtre priſe pour la vertu, bien que ie ne ſçache point que perſonne l’ait iamais ainſy expliquée ; mais on l’a diuiſée en pluſieurs eſpeces, auſquelles on a donné diuers noms, a cauſe des diuers obiets auſquels elle s’eſtend.
La troiſieſme, qu’il conſidere que, pendant qu’il ſe conduit ainſy, autant qu’il peut, ſelon la raiſon, tous les biens qu’il ne poſſede point ſont auſſy entièrement hors de ſon pouuoir les vns que les autres, & que, par ce moyen, il s’accouſtume a ne les point deſirer ; car il n’y a rien que le deſir, & le regret ou le repentir, qui nous puiſſent empeſcher d’eſtre contens : mais ſi nous faiſons touſiours tout ce que nous dicte noſtre raison, nous n’aurons iamais aucun ſuiet de nous repentir, encore que les euenemens nous fiſſent voir, par apres, que nous nous ſommes trompez, pour ce que ce n’eſt point par noſtre faute. Et ce qui fait que nous ne deſirons point d’auoir, par exemple, plus de bras ou plus de langues que nous n’en auons, mais que nous deſirons bien d’auoir plus de ſanté ou plus de richeſſes, c’eſt ſeulement que nous imaginons que ces choſes icy pourroient eſtre acquiſes par noſtre conduite, ou bien qu’elles ſont deues a noſtre nature, & que ce n’eſt pas le meſme des autres de laquelle opinion nous pourrons nous depouiller, en conſiderant que, puiſque nous auons touſiours ſuiui le conſeil de noſtre raiſon, nous n’auons rien omis de ce qui eſtoit en noſtre pouuoir, & que les maladies & les inſortunes ne ſont pas moins naturelles a l’homme, que les proſperitez & la ſanté.
Au reſte, toute ſorte de deſirs ne ſont pas incompatibles auec la beatitude ; il n’y a que ceux qui ſont accompagnez d’impatience & de triſteſſe. Il n’eſt pas neceſſaire auſſy que noſtre raiſon ne ſe trompe point ; il ſuffit que noſtre conſcience nous teſmoigne que nous n’auons iamais manqué de reſolution & de vertu, pour executer toutes les choſes que nous auons iugé eſtre les meilleures, & ainſy la vertu ſeule eſt ſuſſiſante pour nous rendre contens en cete vie. Mais neanmoins pour ce que, lorſqu’elle n’eſt pas eſclairée par l’entendement, elle peut eſtre fauſſe, c’eſt a dire que la volonté & reſolution de bien faire nous peut porter a des choſes mauuaiſes, quand nous les croyons bonnes, le contentement qui en reuient n’eſt pas ſolide ; & pour ce qu’on oppoſe ordinairement cete vertu aux plaiſirs, aux appetits & aux paſſions, elle eſt tres difficile a metre en pratique, au lieu que le droit vſage de la raiſon, donnant vne vraye connoiſſance du bien, empeſche que la vertu ne ſoit fauſſe, & meſme l’accordant auec les plaiſirs licites, il en rend l’vſage ſi aiſé, & nous faiſant connoiſtre la condition de noſtre nature, il borne tellement nos deſirs, qu’il faut auouër que la plus grande felicité de l’homme depend de ce droit vſage de la raiſon, & par conſequent que l’eſtude qui ſert a l’acquerir, eſt la plus vtile occupation qu’on puiſſe auoir, comme elle eſt auſſy ſans doute la plus agreable & la plus douce.
En ſuite de quoy, il me ſemble que Seneque euſt deu nous enſeigner toutes les principales veritez, dont la connoiſſance eſt requiſe pour faciliter l’vſage de la vertu, & regler nos deſirs & nos paſſions, & ainſy iouir de la beatitude naturelle ; ce qui auroit rendu ſon liure le meilleur & le plus vtile qu’vn Philoſophe payen euſt ſceu eſcrire. Touteſois ce n’eſt icy que mon opinion, laquelle ie ſoumets au iugement de voſtre Alteſſe ; & ſi elle me ſait tant de faueur que de m’auertir en quoy ie manque, ie luy en auray tres grande obligation & teſmoigneray, en me corrigeant, que ie ſuis,
Madame,
D’Egmond, le 4 d’Aouſt 1645.
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