Descartes à Élisabeth - Egmond, 6 octobre 1645

Correspondance avec Élisabeth

« À Madame Élizabeth, Princesse Palatine, etc. », dit Clerselier, t. I, lettre 8, p. 27-35, sans donner de date. Réponse aux deux lettres CDII et CDVI, p. 287 et 301 ci-avant. Élisabeth répondra le 28 octobre, lettre CDIX ci-après.

Madame,

Ie me ſuis quelquefois propoſé vn doute : ſçauoir s’il eſt mieux d’eſtre gay & content, en imaginant les biens qu’on poſſede eſtre plus grands & plus eſtimables qu’ils ne ſont, & ignorant ou ne s’areſtant pas a conſiderer ceux qui manquent, que d’auoir plus de conſideration & de ſçauoir, pour connoiſtre la iuſte valeur des vns & des autres, & qu’on deuiene plus triſte. Si ie penſois que le ſouuerain bien fuſt la ioye. ie ne douterois point qu’on ne deuſt taſcher de ſe rendre ioyeux, a quelque prix que ce puſt eſtre, & i’approuuerois la brutalité de ceux qui noyent leurs deplaiſirs dans le vin, ou les eſtourdiſſent auec du petun. Mais ie diſtingue entre le ſouuerain bien, qui conſiſte en l’exercice de la vertu, ou, ce qui eſt le meſme, en la poſſeſſion de tous les biens dont l’acquiſition depend de noſtre libre arbitre, & la ſatisſaction d’eſprit qui ſuit de cette acquiſition. C’eſt pourquoy, voyant que c’eſt vne plus grande perfection de connoiſtre la verité, encore meſme qu’elle ſoit a noſtre deſauantage, que l’ignorer, i’auouë qu’il vaut mieux eſtre moins gay & auoir plus de connoiſſance. Auſſy n’eſt-ce pas touſiours, lorſqu’on a le plus de gayeté, qu’on a l’eſprit plus ſatisfait ; au contraire, les grandes ioyes ſont ordinairement mornes & ſerieuſes, & il n’y a que les mediocres & paſſageres, qui ſoient accompagnées du ris. Ainſy ie n’approuue point qu’on taſche a ſe tromper, en ſe repaiſſant de fauſſes imaginations ; car tout le plaiſir qui en reuient, ne peut toucher que la ſuperficie d’ame, laquelle ſent cependant vne amertume interieure, en s’aperceuant qu’ils ſont faux. Et encore qu’il pourroit arriuer qu’elle fuſt ſi continuellement diuertie ailleurs, que iamais elle ne s’en apperceuſt, on ne iouiroit pas pour cela de la beatitude dont il eſt queſtion, pour ce qu’elle doit dependre de noſtre conduite, & cela ne viendroit que de la fortune.

Mais lors qu’on peut auoir diuerſes conſiderations egalement vrayes, dont les vnes portent a eſtre contens, & les autres, au contraire, nous en empeſchent, il me ſemble que la prudence veut que nous nous areſtions principalement a celles qui nous donnent de la ſatisfaction ; & meſme, a cauſe que preſque toutes les choſes du monde ſont telles, qu’on les peut regarder de quelque coſté qui les fait paroiſtre bonnes, & de quelque autre qui fait qu’on y remarque des defaux, ie croy que, ſi on doit vſer de ſon adreſſe en quelque choſe, c’eſt principalement a les ſçauoir regarder du biais qui les fait paroiſtre le plus a noſtre auantage, pouruu que ce ſoit ſans nous tromper.

Ainſy, lorſque voſtre Alteſſe remarque les cauſes pour lesquelles elle peut auoir eu plus de loyſir, pour cultiuer ſa raiſon, que beaucoup d’autres de ſon aage, s’il luy plaiſt auſſy conſiderer combien elle a plus profité que ces autres, ie m’aſſure qu’elle aura de quoy ſe contenter. Et ie ne voy pas pourquoy elle ayme mieux ſe comparer a elles, en ce dont elle prend ſuiet de ſe plaindre, qu’en ce qui luy pourroit donner de la ſatisfaction. Car la conſtitution de noſtre nature eſtant telle, que noſtre eſprit a beſoin de beaucoup de relaſche, affin qu’il puiſſe employer vtilement quelques momens en la recherche de la verité, & qu’il s’aſſoupiroit, au lieu de ſe polir, s’il s’appliquoit trop a l’eſtude, nous ne deuons pas meſurer le tems que nous auons pû employer a nous inſtruire, par le nombre des heures que nous auons euës a nous, mais pluſtoſt, ce me ſemble, par l’exemple de ce que nous voyons communement arriuer aux autres, comme eſtant vne marque de la portée ordinaire de l’eſprit humain.

Il me ſemble auſſy qu’on n’a point ſuiet de ſe repentir, lorſqu’on a ſait ce qu’on a iugé eſtre le meilleur au tems qu’on a deu ſe reſoudre a l’execution, encore que, par apres, y repenſant auec plus de loyſir, on iuge auoir failly. Mais on deuroit plutoſt ſe repentir, ſi on auoit fait quelque choſe contre ſa conſcience, encore qu’on reconnuſt, par apres, auoir mieux fait qu’on n’auoit penſé : car nous n’auons a reſpondre que de nos pensées ; & la nature de l’homme n’eſt pas de tout ſçauoir, ny de iuger touſiours ſi bien ſur le < champ, que lorſqu’on a beaucoup de temps a deliberer.

Au reſte, encore que la vanité qui > fait qu’on a meilleure opinion de ſoy qu’on ne doit, ſoit vn vice qui n’appartient qu’aux ames foibles & baſſes, ce n’eſt pas a dire que les plus fortes & genereuſes ſe doiuent meſpriſer ; mais il ſe faut faire iuſtice a ſoy meſme, en reconnoiſſant ſes perfections auſſy bien que ſes defaux ; & ſi la bienſeance empeſche qu’on ne les publie, elle n’empeſche pas pour cela qu’on ne les reſente.

Enfin, encore qu’on n’ait pas vne ſcience infinie, pour connoiſtre parfaitement tous les biens dont il arriue qu’on doit faire choix dans les diuerſes rencontres de la vie, on doit, ce me ſemble, ſe contenter d’en auoir vne mediocre des choſes plus neceſſaires, comme ſont celles que i’ai denombrées en ma derniere letre.

En laquelle i’ay deſia declaré mon opinion, touchant la difficulté que voſtre Alteſſe propoſe : ſçauoir, ſi ceux qui raportent tout a eux meſmes, ont plus de raiſon que ceux qui ſe tourmentent pour les autres. Car ſi nous < ne penſions qu’a nous ſeuls, nous ne pourrions iouir que des biens qui nous > ſont particuliers ; au lieu que, ſi nous nous conſiderons comme parties de quelque autre cors, nous participons auſſy aux biens qui luy ſont communs, ſans eſtre priuez pour cela d’aucun de ceux qui nous ſont propres. Et il n’en eſt pas de meſme des maux ; car, ſelon la Philoſophie, le mal n’eſt rien de reel, mais ſeulement vne priuation ; & lorſque nous nous atriſtons, a cauſe de quelque mal qui arriue <a> nos amis, nous ne participons point pour cela au defaut dans lequel conſiſte ce mal ; & quelque triſteſſe ou quelque peine que nous ayons en telle occaſion, elle ne ſçauroit eſtre ſi grande qu’eſt la ſatisfaction interieure qui accompagne touſiours les bonnes actions, & principalement celles qui procedent d’vne pure affection pour autruy qu’on ne raporte point a ſoy meſme, c’eſt a dire de la vertu chreſtiene qu’on nomme charité. Ainſy on peut, meſme en pleurant & prenant beaucoup de peine, auoir plus de plaiſir que lorſqu’on rit & ſe repoſe.

Et il eſt ayſé a prouuer que le plaiſir de l’ame auquel a conſiſte la beatitude, n’eſt pas inſeparable de la gayeté & de l’ayſe du cors, tant par l’exemple des tragedies, qui nous plaiſent d’autant plus qu’elles excitent en nous plus de triſteſſe, que par celuy des exercices du cors, comme la chaſſe, le ieu de la paume & autres ſemblables, qui ne laiſlent pas d’eſtre agreables, encore qu’ils ſoient fort penibles ; & meſme on voit que ſouuent c’eſt la fatigue & la peine qui en augmente le plaiſir. Et la cauſe du contentement que l’ame reçoit en ces exercices, conſiſte en ce qu’ils luy font remarquer la force, ou l’adreſſe, ou quelque autre perfection du cors auquel elle eſt iointe ; mais le contentement qu’elle a de pleurer, en voyant repreſenter quelque action pitoyable & funeſte ſur vn theatre, vient principalement de ce qu’il luy ſemble qu’elle fait vne action vertueuſe, ayant compaſſion des affligez ; & generalement elle ſe plaiſt a ſentir emouuoir en ſoi des paſſions, de quelle nature qu’elles ſoient, pouruû qu’elle en demeure maiſtreſſe.

Mais il faut que i’examine plus particulierement ces paſſions, affin de les pouuoir definir ; ce qui me ſera icy plus ayſé, que ſi l’écriuois a quelque autre ; car voſtre Alteſſe ayant pris la peine de lire le traité que i’ay autreſois esbauché, touchant la nature des animaux, vous ſçauez deſia comment ie conçoy que ſe forment diuerſes impreſſions dans leur cerueau, les vnes par les obiets exterieurs qui meuuent les ſens, les autres par les diſpoſitions interieures du cors, ou par les veſtiges des impreſſions precedentes qui ſont demeurées en la memoire, ou par l’agitation des eſprits qui vienent du cœur, ou auſſy en l’homme par l’action de l’ame, laquelle a quelque force pour changer les impreſſions qui ſont dans le cerueau, comme, reciproquement, ces impreſſions ont la force d’exciter en l’ame des penſées qui ne dependent point de ſa volonté. En ſuite de quoy, on peut generalement nommer paſſions toutes les penſées qui ſont ainſy excitées en l’ame ſans le concours de ſa volonté, & par conſequent, ſans aucune action qui viene d’elle, par les ſeules impreſſions qui ſont dans le cerueau, car tout ce qui n’eſt point action eſt paſſion. Mais on reſtraint ordinairement ce nom aux penſées qui ſont cauſées par quelque particuliere agitation des eſprits. Car celles qui vienent des obiets exterieurs, ou bien des diſpoſitions interieures du cors, comme la perception des couleurs, des ſons, des odeurs, la faim, la ſoif, la douleur & ſemblables, ſe nomment des ſentiments, les vns exterieurs, les autres interieurs. Celles qui ne dependent que de ce que les impreſſions precedentes ont laiſſé en la memoire, & de l’agitation ordinaire des eſprits, ſont des reſueries, ſoit qu’elles vienent en ſonge, ſoit auſſy lorſqu’on eſt eueillé, & que l’ame, ne ſe determinant a rien de ſoy meſme, ſuit nonchalament les impreſſions qui ſe rencontrent dans le cerueau. Mais, lorſqu’elle vſe de ſa volonté pour ſe determiner a quelque penſée qui n’eſt pas ſeulement intelligible, mais imaginable, cette penſée > ſait vne nouuelle impreſſion dans le cerueau, cela n’eſt pas en elle vne paſſion, mais vne action, qui ſe nomme proprement imagination. Enfin, lorſque le cours ordinaire des eſprits eſt tel qu’il excite communement des penſées triſtes ou gayes, ou autres ſemblables, on ne l’attribue pas a la paſſion, mais au naturel ou a l’humeur de celuy en qui elles ſont excitées, & cela fait qu’on dit que cet homme eſt d’vn naturel triſte, cet autre d’vne humeur gaye &c. Ainſy il ne reſte que les penſées qui vienent de quelque particuliere agitation des eſprits, < & dont on ſent les effets comme en l’ame meſme >, qui ſoient proprement nommées des paſſions.

Il eſt vray que nous n’en auons quaſi iamais aucunes qui ne dependent de pluſieurs des cauſes que ie viens de diſtinguer ; mais on leur donne la denomination de celle qui eſt la principale, ou a laquelle on a principalement egard : ce qui ſait que pluſieurs confondent le ſentiment de la douleur auec la paſſion de la triſteſſe, & celuy du chatouillement auec la paſſion de la ioye, laquelle ils nomment auſſy volupté ou plaiſir, & ceux de la ſoif ou de la faim auec les deſirs de boire ou de manger, qui ſont des paſſions : car ordinairement les cauſes qui font la douleur, agitent auſſy les eſprits, en la façon qui eſt requiſe pour exciter la triſteſſe, & celles qui font ſentir quelque chatouillement, les agitent en la façon qui eſt requiſe pour exciter la ioye, & ainſy des autres.

On confond auſſy quelqueſois les inclinations ou habitudes qui diſpoſent a quelque paſſion, auec la paſſion meſme, ce qui eſt neanmoins facile a diſtinguer. Car, par exemple, lorſqu’on dit, dans vne ville, que les ennemis la vienent aſſieger, le premier iugement, que font les habitans, du mal qui leur en peut arriuer, eſt vne action de leur ame, non vne paſſion. Et bien que ce iugement ſe rencontre ſemblable en pluſieurs, ils n’en ſont pas touteſois egalement emeus, mais les vns plus, les autres moins, ſelon qu’ils ont plus ou moins d’habitude ou d’inclination a la crainte. Et auant que leur ame reçoiue l’emotion, en laquelle ſeule conſiſte la paſſion, il faut qu’elle face ce iugement, ou bien, ſans iuger, qu’elle conçoiue au moins le danger, & en imprime l’image dans le cerueau (ce qui ſe fait par vne autre action qu’on nomme imaginer), & que, par meſme moyen, elle determine les eſprits, qui vont du cerueau par les nerfs dans les muſcles, a entrer en ceux qui ſeruent a reſerrer les ouuertures du cœur, ce qui retarde la circulation du ſang ; en ſuite de quoy, tout le cors deuient pale, ſroid & tremblant, & les nouueaux eſprits, qui vienent du cœur vers le cerueau, ſont agitez de telle façon qu’ils ne peuuent ayder a y ſormer d’autres images que celles qui excitent en l’ame la paſſion de la crainte toutes leſquelles choſes ſe ſuiuent de ſi pres l’vne l’autre, qu’il ſemble que ce ne ſoit qu’vne ſeule operation. Et ainſy en toutes les autres paſſions il arriue quelque particuliere agitation dans les eſprits qui vienent du cœur.

Voyla ce que ie penſois eſcrire, il y a 8 iours, a voſtre Alteſſe, & mon deſſein eſtoit d’y adiouſter vne particuliere explication de toutes les paſſions ; mais ayant trouué de la difficulté a les denombrer, ie fus contraint de laiſſer partir le meſſager ſans ma letre, & ayant receu cependant celle que V. A. m’a ſait l’honneur de m’eſcrire, i’ay vne nouuelle occaſion de reſpondre, qui m’oblige de remetre a vne autre ſois cet examen des paſſions, pour dire icy que toutes les raiſons qui prouuent l’exiſtence de Dieu, & qu’il eſt la cauſe premiere & immuable de tous les effects qui ne dependent point du libre arbitre des hommes, prouuent, ce me ſemble, en meſme façon qu’il eſt auſſy la cauſe de touts ceux qui en dependent. Car on ne ſçauroit demonſtrer qu’il exiſte, qu’en le conſiderant comme vn eſtre ſouuerainement parſait ; & il ne ſeroit pas ſouuerainement parſait, s’il pouuoit arriuer quelque choſe dans le monde, qui ne vint pas entierement de luy. Il eſt vray qu’il n’y a que la foy ſeule, qui nous enſeigne ce que c’eſt que la grace, par laquelle Dieu nous éleue a vne beatitude ſurnaturelle ; mais la ſeule Philoſophie ſuffit pour connoiſtre qu’il ne ſçauroit entrer la moindre penſée en l’eſprit d’vn homme, que Dieu ne veuille & ait voulu de toute eternité qu’elle y entraſt. Et la diſtinction de l’Eſchole, entre les cauſes vniuerſelles & particulieres, n’a point icy de lieu car ce qui fait que le ſoleil, par exemple, eſtant la cauſe vniuerſelle de toutes les fleurs, n’eſt pas cauſe pour cela que les tulipes different des roſes, c’eſt que leur production depend auſſy de quelques autres cauſes particulieres qui ne luy ſont point ſubordonnées ; mais Dieu eſt tellement la cauſe vniuerſelle de tout, qu’il en eſt en meſme façon la cauſe totale ; & ainſy rien ne peut arriuer ſans ſa volonté.

Il eſt vray auſſy que la connoiſſance de l’immortalité de l’ame & des felicitez dont elle ſera capable eſtant hors de cete vie, pourroit donner ſuiet d’en ſortir a ceux qui s’y ennuyent, s’ils eſtoient aſſurez qu’ils iouiroient, par apres, de toutes ces felicitez ; mais aucune raiſon ne les en aſſure, & il n’y a que la fauſſe Philoſophie d’Hegeſias, dont le liure ſut deſendu par Ptolomée, pource que pluſieurs s’eſtoient tuez appres l’auoir leu, qui taſche a perſuader que cete vie eſt mauuaiſe ; la vraye enſeigne, tout au contraire, que, meſme parmi les plus triſtes accidens & les plus preſſantes douleurs, on y peut touſiours eſtre content, pouruû qu’on ſçache vſer de la raiſon.

Pour ce qui eſt de l’eſtenduë de l’vniuers, ie ne voy pas comment, en la conſiderant, on eſt conuié a ſeparer la prouidence particuliere de l’idée que nous auons de Dieu car c’eſt tout autre choſe de Dieu que des puiſſances ſinies, leſquelles pouuant eſtre eſpuiſées, nous auons raiſon de iuger, en voyant qu’elles ſont employées a pluſieurs grands effects, qu’il n’eſt pas vrayſemblable qu’elles s’eſtendent auſſy iuſques aux moindres ; mais d’autant que nous eſtimons les œuures de Dieu eſtre plus grands, d’autant mieux remarquons nous l’infinité de ſa puiſſance ; & d’autant que cete infinité nous eſt mieux connue, d’autant ſommes nous plus aſſurez qu’elle s’eſtend iuſques a toutes les plus particulieres actions des hommes.

Ie ne croy pas auſſy que, par cete prouidence particuliere de Dieu, que V. A. a dit eſtre le fondement de la theologie, vous entendiez quelque changement qui arriue en ſes decrets a l’occaſion des actions qui dependent de noſtre libre arbitre. Car la theologie n’admet point ce changement ; & lorſqu’elle nous oblige a prier Dieu, ce n’eſt pas affin que nous luy enſeignions de quoy c’eſt que nous auons beſoin, ny affin que nous taſchions d’impetrer de luy qu’il change quelque choſe en l’ordre eſtabli de toute eternité par ſa prouidence : l’un & l’autre ſeroit blaſmable ; mais c’eſt ſeulement affin que nous obtenions ce qu’il a voulu de toute eternité eſtre obtenu par nos prieres. Et ie croy que tous les Theologiens ſont d’accord en cecy, meſme les Arminiens, qui ſemblent eſtre ceux qui deſerent le plus au libre arbitre.

I’auoüe qu’il eſt difficile de mesurer exactement iuſques ou la raiſon ordonne que nous nous intereſſions pour le public ; mais auſſy n’eſt ce pas vne choſe en quoy il ſoit neceſſaire d’eſtre fort exact : il ſuffit de ſatisfaire a ſa conſcience, & on peut en cela donner beaucoup a ſon inclination. Car Dieu a tellement eſtabli l’ordre des choſes, & conioint les hommes enſemble d’vne ſi eſtroite ſocieté, qu’encore que chaſcun raportaſt tout a ſoy meſme, & n’euſt aucune charité pour les autres, il ne laiſſeroit pas de s’employer ordinairement pour eux en tout ce qui ſeroit de ſon pouuoir, pouruû qu’il vſaſt de prudence, principalement s’il viuoit en vn ſiecle ou les mœurs ne fuſſent point corrompuës. Et, outre cela, comme c’eſt vne choſe plus haute & plus glorieuſe, de faire du bien aux autres hommes que de s’en procurer a ſoy meſme, auſſy ſont ce les plus grandes ames qui y ont le plus d’inclination, & font de moins d’eſtat des biens qu’elles poſſedent. Il n’y a que les foibles & baſſes qui s’eſtiment plus qu’elles ne doiuent, & ſont comme les petits vaiſſeaux, que trois gouttes d’eau peuuent remplir. Ie ſçay que V. A. n’eſt pas de ce nombre, & qu’au lieu qu’on ne peut inciter ces ames baſſes a prendre de la peine pour autruy, qu’en leur faiſant voir qu’ils en retireront quelque profit pour eux meſmes, il faut, pour l’intereſt de V. A., luy repreſenter qu’elle ne pourroit eſtre longement vtile a ceux qu’elle affectione, ſi elle ſe negligeoit ſoy meſme, & la prier d’auoir ſoin de ſa ſanté. C’eſt ce que ſait,

Madame,

D’Egmond, le 6 Octob. 1645.

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