« À Madame Élizabeth, Princesse Palatine, etc. », dit Clerselier, sans donner de date. Mais c’est la réponse à la lettre du 24 mai 1645, p. 207 ci-avant. Elle est donc de la fin de mai ou peut-être plutôt du commencement de juin, Descartes ayant quelque peu différé sa réponse (p. 221, l. 20). Elisabeth répondra par la lettre ci-après du 22 juin, p. 233.
Madame,
Ie n’ay pû lire la lettre que voſtre Alteſſe m’a fait l’honneur de m’écrire, ſans auoir des reſſentimens extrémes, de voir qu’vne vertu ſi rare & ſi accomplie ne ſoit pas accompagnée de la ſanté, ny des proſperitez qu’elle merite, & ie conçoy ayſement la multitude des déplaiſirs qui ſe preſentent continuellement à elle, & qui ſont d’autant plus difficiles à ſurmonter, que ſouuent ils ſont de telle nature, que la vraye raiſon n’ordonne pas qu’on s’opoſe directement à eux & qu’on taſche de les chaſſer. Ce ſont des ennemis domeſtiques, auec leſquels eſtant contraint de conuerſer, on eſt obligé de ſe tenir ſans ceſſe ſur ſes gardes, afin d’empeſcher qu’ils ne nuiſent ; et ie ne trouue à cela qu’vn ſeul remede, qui eſt d’en diuertir ſon imagination & ſes ſens le plus qu’il eſt poſſible, & de n’employer que l’entendement ſeul à les conſiderer, lors qu’on y eſt obligé par la prudence.
On peut, ce me ſemble, ayſement remarquer icy la difference qui eſt entre l’entendement & l’imagination ou le ſens ; car elle eſt telle, que ie croy qu’vne perſonne, qui auroit d’ailleurs toute ſorte de ſuiet d’eſtre contente, mais qui verroit continuellement repreſenter deuant ſoy des Tragedies dont tous les actes fuſſent funeſtes, & qui ne s’ocuperoit qu’à conſiderer des obiets de triſteſſe & de pitié, qu’elle ſceuſt eſtre feints & fabuleux, en ſorte qu’ils ne fiſſent que tirer des larmes de ſes yeux, & émouuoir ſon imagination, ſans toucher ſon entendement, ie croy, dis-ie, que cela ſeul fuffiroit pour acoutumer ſon cœur à ſe reſſerrer & à ietter des ſoupirs, en ſuite de quoy la circulation du ſang eſtant retardée & allentie, les plus groſſieres parties de ce ſang, s’attachant les vnes aux autres, pourroient facilement luy opiler la rate, en s’embaraſſant & s’arreſtant dans ſes pores ; & les plus ſubtiles, retenant leur agitation, luy pourroient alterer le poumon, & cauſer vne toux, qui à la longue ſeroit fort à craindre. Et, au contraire, vne perſonne qui auroit vne infinité de veritables ſuiets de déplai|ir, mais qui s’étudieroit auec tant de ſoin à en détourner ſon imagination, qu’elle ne penſaſt iamais à eux, que lors que la neceſſité des affaires l’y obligeroit, & qu’elle employaſt tout le reſte de ſon temps à ne conſiderer que des obiets qui luy puſſent apporter du contentement & de la ioye, outre que cela luy ſeroit grandement vtile, pour iuger plus ſainement des choſes qui luy importeroient, pource qu’elle les regarderoit ſans paſſion, ie ne doute point que cela ſeul ne fuſt capable de la remettre en ſanté, bien que ſa rate & ſes poumons fuſſent deſia fort mal diſpofez par le mauuais temperament du ſang que cauſe la triſteſſe. Principalement, ſi elle ſe ſeruoit auſſi des remedes de la medecine, pour reſoudre cette partie du ſang qui cauſe des obſtructions ; à quoy ie iuge que les eaux de Spa ſont tres-propres, ſur tout ſi voſtre Alteſſe obſerue, en les prenant, ce que les Medecins ont coutume de recommander, qui eſt qu’il ſe faut entierement déliurer l’eſprit de toutes ſortes de penſées triſtes, & meſme auſſi de toutes ſortes de meditations ſerieuſes touchant les ſciences, & ne s’occuper qu’à imiter ceux qui, en regardant la verdeur d’vn bois, les couleurs d’vne fleur, le vol d’vn oyſeau, & telles choſes qui ne requerrent aucune attention, ſe perſuadent qu’ils ne penſent à rien. Ce qui n’eſt pas perdre temps, mais le bien employer ; car on peut, cependant, ſe ſatisfaire par l’eſperance que, par ce moyen, on recouurera vne parfaite ſanté, laquelle eſt le fondement de tous les autres biens qu’on peut auoir en cette vie.
Ie ſçay bien que ie n’écris rien icy que voſtre Alteſſe ne ſçache mieux que moy, & que ce n’eſt pas tant la theorie, que la pratique, qui eſt difficile en cecy ; mais la faueur extréme qu’elle me fait de témoigner qu’elle n’a pas deſagreable d’entendre mes ſentimens, me fait prendre la liberté de les écrire tels qu’ils ſont, & me donne encore celle d’adiouter icy, que i’ay experimenté en moy-meſme, qu’vn mal preſque ſemblable, & meſme plus dangereux, s’eſt guery par le remede que ie viens de dire. Car, eſtant né d’vne mere qui mourut, peu de iours apres ma naiſſance, d’vn mal de poumon, cauſé par quelques déplaiſirs, i’auois herité d’elle vne toux ſeiche, & vne couleur paſle, que i̇’ay gardée iuſques à l’âge de plus de vingt ans, & qui faiſoit que tous les Medecins qui m’ont vû auant ce temps-là, me condamnoient à mourir ieune. Mais ie croy que l’inclination que i’ay touſiours euë à regarder les choſes qui ſe preſentoient du biais qui me les pouuoit rendre le plus agreables, & à faire que mon principal contentement ne dependiſt que de moy ſeul, eſt cauſe que cette indiſpofition, qui m’eſtoit comme naturelle, s’eſt peu à peu entierement paſſée.
I’ay beaucoup d’obligation à voſtre Alteſſe, de ce qu’il luy a plû me mander ſon ſentiment du liure de Monſieur le Cheualier d’Igby, lequel ie ne ſeray point capable de lire, iuſqu’à ce qu’on l’ait traduit en Latin ; ce que Monſieur Ioufon, qui eſtoit hier icy, m’a dit que quelques-vns veulent faire. Il m’a dit auſſi que ie pouuois adreſſer mes lettres pour voſtre Alteſſe par les Meſſagers ordinaires, ce que ie n’euſſe oſé faire ſans luy, & l’auois differé d’écrire celle-cy, pour ce que i’attendois qu’vn de mes amis allaſt à la Haye pour la luy donner. Ie regrette infiniment l’abſence de Monſieur de Pollot, pour ce que ie pouuois apprendre par luy l’état de voſtre diſpoſition ; mais les lettres qu’on enuoye pour moy au Meſſager d’Alkmar ne manquent point de m’eſtre renduës, & comme il n’y a rien au monde que ie deſire auec tant de paſſion que de pouuoir rendre ſeruice à voſtre Alteſſe, il n’y a rien auſſi qui me puiſſe rendre plus heureux, que d’auoir l’honneur de receuoir ſes commandemens. Ie ſuis, &c.
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