« À Madame Élizabeth, Princesse Palatine, etc. », sans date. Mais c’est la réponse à la lettre CCCLIII, du 1 août, p. 131. Elle est donc sans doute du mois d’août 1644, Descartes annonçant son retour en Hollande « dans deux ou trois mois » (p. 138, l. 5). Il se peut toutefois que cette lettre ait été écrite seulement en septembre, auquel cas elle serait datée de Chavagne en Sucé, et non pas du Crévis, où Descartes ne resta que jusqu’au 25 août (voir la lettre suivante, p. 138).
Madame,
La faueur que me fait voſtre Alteſſe de n’auoir pas deſagreable que l’aye oſé témoigner en public combien ie l’eſtime & ie l’honore, eſt plus grande, & m’oblige plus qu’aucune que ie pourois receuoir d’ailleurs. Et ie ne crains pas qu’on m’acuſe d’auoir rien changé en la Morale, pour faire entendre mon ſentiment ſur ce ſuiet ; car ce que l’en ay écrit eſt ſi veritable & ſi clair, que ie m’aſſure qu’il n’y aura point d’homme raiſonnable qui ne l’auouë. Mais ie crains que ce que i’ay mis, au reſte du liure, ne ſoit plus douteux & plus obſcur, puiſque V. A. y trouue des difficultez.
Celle qui regarde la peſanteur de l’argent vif, eſt fort conſiderable, & i’euſſe taſché de l’éclaircir, ſinon que, n’ayant pas encore aſſez examiné la nature de ce metal, i’ay eu peur de faire quelque choſe contraire à ce que ie pouray aprendre cy-apres. Tout ce que i’en puis maintenant dire, eſt que ie me perſuade que les petites parties de l’air, de l’eau, & de tous les autres cors terreſtres, ont pluſieurs pores, par où la matiere tres-fubtile peut paſſer ; & cela ſuit aſſez de la façon dont i’ay dit qu’elles ſont formées. Or il ſufit de dire que les parties du vif argent & des autres metaux ont moins de tels pores, pour faire entendre pourquoy ces metaux ſont plus peſans. Car, par exemple, encore que nous auoüaſſions que les parties de l’eau & celles du vif argent fuſſent de meſme groſſeur & figure, & que leurs mouuemens fuſſent ſemblables, ſi ſeulement nous ſupoſons que chacune des parties de l’eau eſt comme vne petite corde fort molle & fort laſche, mais que celles du vif argent, ayant moins de pores, ſont comme d’autres petites cordes beaucoup plus dures & plus ſerrées, cela ſufit pour faire entendre que le vif argent doit beaucoup plus peſer que l’eau.
Pour les petites parties tournées en coquille, ce n’eſt pas merueille qu’elles ne ſoient point détruites par le feu qui eſt au centre de la terre. Car ce feu-là n’eſtant compoſé que de la matiere tres-ſubtile toute ſeule, il peut bien les emporter fort viſte, mais non pas les faire choquer contre quelques autres cors durs ; ce qui ſeroit requis pour les rompre ou diſifer.
Au reſte, ces parties en coquille ne prennent point vn trop grand tour pour retourner d’vn pole à l’autre. Car ie ſuppoſe que la pluſpart paſſe par le dedans de la terre ; en ſorte qu’il n’y a que celles qui ne trouuent point de paſſage plus bas, qui retournent par noſtre air. Et c’eſt la raiſon que ie donne, pourquoy la vertu de l’aimant ne nous paroiſt pas ſi forte en toute la maſſe de la terre, qu’en de petites pierres d’aimant.
Mais ie ſupplie tres-humblement voſtre Alteſſe de me pardonner, ſi ie n’écris rien icy que fort confuſement. Ie n’ay point encore le liure dont elle a daigné marquer les pages, & ie ſuis en vn voyage continu ; mais i’eſpere, dans deux ou trois mois, auoir l’honneur de luy faire la reuerence à la Haye. Ie ſuis, &c.
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