La Conque
Chansons pour mon ombre (1907)
LA CONQUE
assant, je me souviens du crépuscule vertOù glissent lentement les ombres sous-marines,Où les algues, offrant leur calice entr’ouvert,Étreignent de leurs bras fluides les ruinesDes vaisseaux, autrefois pesants d’ivoire et d’or…Je me souviens du soir où la nacre s’irise,Où dorment les anneaux, étincelants encor,Que donnaient à la mer ses époux de Venise…
Passant, je me souviens du curieux travailDes éternels jardins qui gardent, virginales,La fleur de nacre fraîche et la fleur du corail,Dont les profonds remous avivent les pétales,Rose animale et rouge éclose dans la nuit…Je me souviens d’avoir bu l’odeur de la brumeEt d’avoir contemplé le sillage qui fuitEn laissant sur les flots une neige d’écume…Je me souviens d’avoir vu, sur l’azur changeantDes vagues, refleurir les astres du phosphore.Mon lit frileux était le doux sable d’argent…Je me souviens d’avoir frôlé le madréporeEn ses palais… d’avoir vu des lambeaux empreintsDe sel, qui furent des bannières déployées…D’avoir pleuré les yeux et les cheveux éteintsEt les membres meurtris des amantes noyées…J’ai connu les frissons de leur baiser amer…Dans mon cœur chante encor la musique illusoireDe l’Océan… Je garde en ma frêle mémoireLe murmure et l’haleine et l’âme de la mer.
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