Vers les Sirènes
Chansons pour mon ombre (1907)
VERS LES SIRÈNES
ous craignez le désir, ô compagnons d’Ulysse !Aveugles et muets, l’âme close au périlDe la voix qui ruisselle et du rire subtil,Vous rêvez des foyers qui recueillent l’exilAux pieds lassés. Moi seul ! ô compagnons d’Ulysse,Moi seul ai dédaigné la fraude et l’artifice,Moi seul ose l’amour et le divin péril.
Dénouant leurs cheveux fluides, les Sirènes,Ceintes de la langueur et du regret des morts,S’approchent, un reflet de perles sur leurs corps.Elles chantent… Leur voix se mêle aux clairs accordsDes vagues et du vent… J’entrevois les Sirènes…Elles chantent l’amour qui corrode les veinesComme un venin, et fait pleurer les yeux des morts…Ô lâches compagnons d’Ulysse ! Pour une heureJe donne l’existence humaine ! Pour un chantVaguement répété par la mer au couchant,Pour un visage à peine entrevu, se penchantSur le miroir brisé des ondes, — pour une heure,J’accepte le silence où le néant demeure,Le silence où périt la mémoire du chant…
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