Première Partie — I

En ces listes, souvent grotesques, de demandes et d’offres galantes qui s’étalent audacieusement aux petites annonces des journaux mondains, je n’ai vu, pendant très longtemps, qu’une sorte de Bourse à l’amour. Et de quel amour ? Celui qui rôde sur les boulevards, vagabonde par les rues, affamé, glouton, se repaissant des plus médiocres régals et buvant l’ivresse à n’importe quels flacons.

Tant et tant de baisers s’offrent à celle qui désire l’amour ; de telles convoitises s’allument dans les regards des hommes au passage de la Femme ; et dans les salons, aux théâtres, à la rue tant de déclarations lancent leurs murmures à ses oreilles que, seules, — me disais-je — les très vieilles, les hideuses, les défleuries sont réduites à hurler leur désir en trois lignes patibulaires, implorant quelque aventure bien tendre ; et aussi, les marchandes de rires et de caresses, âpres aux gains, avides d’accroître leur clientèle, sollicitant les amateurs, usant de la publicité comme font les maisons de commerce, les grands magasins, les fabricants de produits pharmaceutiques.

Oui, cela m’amusait de lire ces annonces, et j’évoquais l’état d’âme des dames avouant trente-cinq ans — ce qui signifie quarante-huit ou cinquante — proclamant leur désintéressement, pour mieux fasciner les très jeunes gens, encore timides, aux appétits de vingt ans qui acceptent toute manne tombée du ciel ou surgie de la boue.

Et dans la brutale impudence des réclames célébrant l’idéale beauté d’une demoiselle qui postule les restes et les suprêmes miettes de messieurs âgés, décrépits, mais riches, je lisais, avec nausée, l’immonde et vil trafic de la chair prostituée, le sacrilège impie de la Beauté, sacrifiant son charme et sa divinité au pouvoir dissolvant de l’or.

Cependant, parmi les habituelles banalités et la plate similitude de ces annonces, peu à peu je découvris, dans le tas, des appels à l’amour, des cris d’espoir, des sanglots de passion qui se trahissaient par je ne sais quelles paroles plus sincères, par des maladresses ou des subtilités de rédaction, à peine perceptibles, mais qui pourtant éveillaient brusquement mon étrange et maladive perspicacité d’impulsif.

Oui, je sentais tout à coup les battements d’un pauvre cœur, tressautant en ces quelques lignes, éperdu d’angoisse, cherchant à son infinie tendresse quelque cher refuge où se blottir et se ranimer ; je reconnaissais encore l’inquiétude et la révolte des âmes altières, captives des bagnes et des galères contemporains, condamnées à la vie bête, rêvant malgré tout l’affranchissement sentimental par la grâce de romanesques et poignantes aventures…

L’aventure !…

L’espace, soudainement entrevu ; l’essor possible ; les barreaux de la prison miraculeusement disjoints, permettant désormais l’envolée de l’âme vers des ciels radieux et l’union voluptueuse à une âme chérie, en des extases divines !

L’aventure !…

Le rayon de soleil, le rayon d’espoir. L’épanouissement de toutes les fleurs de joie, dont les semences s’étouffaient et se mouraient, faute de lumière et faute de rosée… Le grand souffle frémissant qui tombe de la montagne, courbe les collines, épouvante la plaine, sème éperdument ses palpitants frissons…

L’aventure !…

La vie douloureusement rêvée et souhaitée aux heures mornes d’esseulement, de lassitude et d’inquiète nostalgie des patries inconnues mais pressenties si belles ! La vie merveilleusement transfigurée, chaude, parfumée, resplendissante. La Vie ! La Vie !…

Alors, je compris que de nobles chercheuses, d’intrépides escaladeuses, venaient sans doute réclamer l’aventure, parmi la foule des quémandeuses vulgaires, tenter la destinée, se jeter dans la mêlée, pour y être meurtries, peut-être, abominablement déçues, mais — qui sait jamais les mystères de demain — pour conquérir aussi le triomphant drapeau ! Puis, qu’importe, après tout, la blessure et la souffrance, aux vaillantes âmes d’élite ? la lutte, c’est leur joie, le danger les excite, l’inconnu les attire… Souffrir et panteler, c’est encore vivre ; le cœur qui saigne n’est-il pas plus glorieux que le cœur assoupi en de lourdes paralysies !…

Ce fut alors que je résolus de connaître le Mystère des petites annonces. Et, pour ne pas courir le risque d’être leurré par quelqu’une de ces phrases, où semblait se trahir l’aveu sincère et passionné d’une âme aventureuse et qui pouvait, en somme, n’être que la très habile supercherie d’une rouée ; pour être aussi celui qui invite et non pas celui qui accourt — car le rôle de l’homme en tout roman sentimental est de faire le premier geste et de murmurer la prime parole — je livrai à la promiscuité des offres et demandes galantes l’anonyme appel de mon rêve à l’idéale inconnue, avec le pressentiment qu’elle tressaillerait peut-être à la lecture de ma prose, et qu’elle sentirait soudain le mystérieux pressentiment qui étreint le cœur, l’hypnotise, le prend, l’obsède et le harcèle jusqu’à l’heure où l’esprit se décide enfin à ne plus résister à la hantise, se lance vers l’aventure, fait le premier pas dans l’inconnu, à la poste la brève réponse, la troublante missive, qui frissonne elle aussi, ne sachant par quelles mains, douces ou brutales, elle sera violée…

Déjà, l’aventure commence… le cœur palpite… les jours coulent plus rapides, les heures se précipitent… On attend ?… Vaine attente, peut-être… L’annonce sera-t-elle perdue, parmi les autres, et dédaignée ; ou remarquée par celles dont la tendresse serait une épouvante ?… La petite lettre, écrite à l’anonyme, amassera-t-elle l’inepte curiosité d’un joyeux farceur ; allumera-t-elle la sensualité d’un ignoble satyre ?…

On frissonne… on tremble… on espère…

On vit

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