XI. Val-Salut

Le vieux manoir de Val-Salut, construit par corvées au xii siècle, restauré au xvi, et tout à fait réorganisé pour devenir une habitation confortable, par Eustache de Val-Salut, vers 1850, est planté à mi-côte d’un versant pyrénéen et domine la route allant de Bagnères-de-Bigorre aux bains de Salut.

De grands hêtres l’abritent du côté de la route et le masquent assez pour que les passants qui l’ignorent, ne le voient pas. Du côté de la montagne, il est dominé par des sapins immenses comme la splendide végétation du pays en sait créer. Dans ces branches sombres, le vent chante comme la mer et l’extrémité des aiguilles fines vient effleurer les fenêtres à meneaux, aux petits carreaux cerclés de plomb.

Trois faces seulement de la cour d’honneur sont entourées de bâtiments habitables, la quatrième offre un aspect de ruine. L’escalier branlant qui y conduit est mangé de mousses et de lichens, nul ne le monte, car nul n’a besoin d’aller dans les chambres délabrées auquel il donne accès.

Cette partie du château féodal était autrefois le donjon. Il y avait là des caves pour les réserves de munitions et de provisions, il y avait un puits, un four, une herse actionnait le pont-levis, quelques chambres dominées par une plate-forme sur laquelle se voyaient encore de petits « pierriers ».

Les chambres n’étaient plus meublées, sauf une : « la chambre hantée ». À aucun prix, le gardien du manoir n’eut voulu y mettre les pieds.

Dans cette pièce, où se trouvaient encore de vieux meubles, il avait dû s’accomplir des drames, car souvent la nuit une ombre y revenait, promenant une lumière d’une fenêtre à l’autre. On entendait aussi une cloche sonner toute seule au haut de la tour du beffroi et cette cloche n’avait aucune corde ni chaîne qui permit de l’agiter d’en bas. Cependant, elle sonnait la nuit et même par les temps les plus calmes.

Le château, du côté opposé à la cour d’entrée, était entouré de douves profondes et d’un vaste parc.

À l’extrémité de ce parc se voyaient encore deux vieilles tours formant jadis un poste avancé. Elles étaient reliées ensemble par une arche dont le propriétaire avait fait une espèce de pont qui permettait de communiquer de l’une à l’autre.

Ce poste isolé, indépendant du manoir, n’appartenait pas au comte de San Remo, il était habité par un ménage de paysans catalans qui faisaient valoir quelques petits champs, et s’étaient organisé un logement dans une des tours.

L’autre tour, rarement occupée, l’était cependant à certaines époques de l’année, par une dame d’un âge moyen qui semblait venir là pour accomplir une retraite, car elle ne sortait pas, arrivait en voiture close et partait de même, elle se faisait servir par les paysans dévoués et discrets, qui probablement dépendaient de ses bienfaits. Les baigneurs et touristes de Bagnères, de Campan, de Salut, n’avaient aucune permission d’occuper leur désœuvrement à visiter Val-Salut. La haute porte en chêne massif, rigoureusement fermée, n’offrait aucune aménité. On y accédait par un pont-levis jeté sur les douves. Une poterne, avec un judas grillagé de fer, donnait accès au gardien enfermé dans la forteresse.

Pourquoi tant de mystère ?

On contait sur le château des choses effrayantes.

Jadis, Foulques de Val-Salut, au retour d’une expédition lointaine, rentrant à l’improviste, avait surpris sa douce épouse Angela, en train d’écouter les tendres propos d’un bel Espagnol.

Il avait feint de ne rien voir, mais le soir, à la chapelle, pendant la prière commune, le châtelain avait eu soin de faire placer le jeune « senor » sur la dalle tournante et, après l’acte de contrition récité tout haut par la châtelaine, le mari outragé avait fait jouer le ressort secret et l’amoureux s’effondrait aux oubliettes…

On porta Angela évanouie au donjon, elle fut enfermée dans la chambre, maintenant hantée, et y mourut, croit-on, de faim.

Mais elle avait un fils : Loys, et une fille : Angela.

Outrés tous deux de la mort de leur mère, ils jurèrent de ne plus adresser jamais la parole à leur père qui se noya dans les douves sous les yeux de ses enfants, parce que ceux-ci ne l’avaient pas prévenu — ne voulant pas rompre le serment de silence — du fâcheux état du bateau dans lequel le vieux comte s’était établi pour pêcher à la ligne.

Ensuite, les jeunes gens désertèrent le pays, Loys fit souche et sa sœur fut religieuse. En souvenir d’elle qui mourut en odeur de sainteté, toutes les filles aînées qui naquirent successivement dans la famille, reçurent le doux nom d’Angela.

Maintenant, croyait-on, la famille était éteinte, la dernière Angela avait coûté la vie à sa mère, son père tué pendant la guerre de 1870, et cette petite Angela élevée par un oncle, le marquis de Barbentan, avait disparu du pays. Un jour, on avait appris que le château était devenu la propriété du comte de San Remo.

Celui-ci y venait peu. Célibataire, sans attaches, sans relations, de nature assez sauvage, il ne frayait pas avec la société du voisinage et fréquentait à peine le casino de Bagnères, pourtant gai et animé pendant la saison des bains.

Sa grande distraction était de s’en aller étudier dans la superbe bibliothèque de l’établissement thermal, où il trouvait un plaisir infini à feuilleter les richesses qu’elle contient.

Au début de juin, Val-Salut se rouvrit subitement, des serviteurs parisiens y arrivèrent pour préparer la venue des maîtres, et peu après, le comte de San Remo, accompagné d’une ravissante jeune fille, vint s’y installer.

Le pays en fut dans la joie ! Un peu d’animation, un peu plus de commerce allait résulter de ce fait. Maîtres et domestiques apporteraient un entrain profitable aux industriels du pays. Pouzadou, le boucher, se frottait les mains, comptant sur de bonnes commandes, l’épicier Etchévéry, le boulanger Bernadas allaient, chargés de leurs produits, le long des pentes, et, comme on les payait bien, ils exaltaient les mérites du nouveau venu et de sa jolie « dame ».

Cette dernière, très amusée, partait gaiement aux bains de la Reine et, point du tout sauvage, causait au directeur de l’établissement, aux baigneuses. Elle montait, en cavalière consommée, les petits chevaux tarbais, fins et nerveux, qu’elle conduisait par les lacets les plus abrupts jusqu’au col d’Aspin, à Labassère, ou traversait sans broncher les rudes courants, sautant aussi de larges ruisseaux.

D’autres fois, elle se promenait avec son compagnon qui lui donnait familièrement le bras, et, penché vers elle, semblait lui conter des choses curieuses et secrètes. C’étaient tout simplement les légendes fantastiques des lacs et des vals, mais tout en marchant ils suivaient le cours torrentueux de l’Adour… dont le nom rime avec amour.

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