L’Iliade, ou le poème de la force

La Source grecque — 01

…les chevauxFaisaient résonner les chars vides par les chemins de la guerre,En deuil de leurs conducteurs sans reproche. Eux sur terreGisaient, aux vautours beaucoup plus chers qu’à leurs épouses.

… Tout autour, les cheveuxNoirs étaient répandus, et la tête entière dans la poussièreGisait, naguère charmante ; à présent Zeus à ses ennemisAvait permis de l’avilir sur sa terre natale.

Son âme hors de ses membres s’envola, s’en alla chez Hadès,Pleurant sur son destin, quittant sa virilité et sa jeunesse.

Elle criait à ses servantes aux beaux cheveux par la demeureDe mettre auprès du feu un grand trépied, afin qu’il y eûtPour Hector un bain chaud au retour du combat.La naïve ! Elle ne savait pas que bien loin des bains chaudsLe bras d’Achille l’avait soumis, à cause d’Athèna aux yeux verts.

Il pensait, immobile. L’autre approche, tout saisi,Anxieux de toucher ses genoux. Il voulait dans son cœurÉchapper à la mort mauvaise, au destin noir…Et d’un bras il étreignait pour le supplier ses genoux,De l’autre il maintenait la lance aiguë sans la lâcher…

Ainsi parla ce fils si brillant de PriamEn mots qui suppliaient. Il entendit une parole inflexible :....................Il dit ; à l’autre défaillent les genoux et le cœur ;Il lâche la lance et tombe assis, les mains tendues,Les deux mains. Achille dégaine son glaive aigu,Frappe à la clavicule, le long du cou, et tout entierPlonge le glaive à deux tranchants. Lui, sur la face, à terreGît étendu, et le sang noir s’écoule en humectant la terre.

On ne vit pas entrer le grand Priam. Il s’arrêta,Étreignit les genoux d’Achille, baisa ses mains,Terribles, tueuses d’hommes, qui lui avaient massacré tant de fils.

Comme quand le dur malheur saisit quelqu’un, lorsque dans son paysIl a tué, et qu’il arrive à la demeure d’autrui,De quelque riche ; un frisson saisit ceux qui le voient ;Ainsi Achille frissonna en voyant le divin Priam.Les autres aussi frissonnèrent, se regardant les uns les autres.

Il dit. L’autre, songeant à son père, désira le pleurer ;Le prenant par le bras, il poussa un peu le vieillard.Tous deux se souvenaient, l’un d’Hector tueur d’hommes,Et il fondait en larmes aux pieds d’Achille, contre la terre ;

Mais Achille, lui, pleurait son père, et par moments aussiPatrocle ; leurs sanglots emplissaient la demeure.

Il dit, et le vieillard trembla et obéit.

Je ne la rendrai pas. Auparavant la vieillesse l’aura prise,Dans notre demeure, dans Argos, loin de son pays,À courir devant le métier, à venir vers mon lit.

Et peut-être un jour dans Argos tu tisseras la toile pour une autreEt tu porteras l’eau de la Messéis ou l’Hypérée,Bien malgré toi, sous la pression d’une dure nécessité.

Elles sans doute s’en iront au fond des vaisseaux creux,Moi parmi elles ; toi, mon enfant, ou avec moiTu me suivras et tu feras d’avilissants travaux,Peinant aux yeux d’un maître sans douceur…

Elle dit en pleurant, et les femmes de gémir,Prenant prétexte de Patrocle, chacune sur ses propres angoisses.

Mon époux, à qui m’avaient donnée mon père et ma mère respectée,Je l’ai vu devant ma cité transpercer par l’airain aigu.Mes trois frères, que m’avait enfantés une seule mère,Si chéris ! ils ont trouvé le jour fatal.Mais tu ne m’as pas laissée, quand mon mari par le rapide AchilleFut tué, et détruite la cité du divin Mynès,Verser des larmes ; tu m’as promis que le divin AchilleMe prendrait pour femme légitime et m’emmènerait dans ses vaisseauxEn Phthia, célébrer le mariage parmi les Myrmidons.Aussi sans répit je te pleure, toi qui as toujours été doux.

Deux tonneaux se trouvent placés au seuil de Zeus,Où sont les dons qu’il donne, mauvais dans l’un, bons dans l’autre…

À qui il fait des dons funestes, il l’expose aux outrages ;L’affreux besoin le chasse au travers de la terre divine ;Il erre et ne reçoit d’égards ni des hommes ni des dieux.

Tout homme du peuple qu’il voyait et prenait à crier,De son sceptre il le frappait et le réprimandait ainsi :« Misérable, tiens-toi tranquille, écoute parler les autres,Tes supérieurs. Tu n’as ni courage ni force,Tu comptes pour rien dans le combat, pour rien dans l’assemblée… »

Il le frappa ; lui se courba, ses larmes coulèrent pressées,Une tumeur sanglante sur son dos se formaSous le sceptre d’or ; il s’assit et eut peur.Dans la douleur et la stupeur il essuyait ses larmes.Les autres, malgré leur peine, y prirent plaisir et rirent.

… Mais AchilleEn pleurant s’assit loin des siens, à l’écart,Au bord des vagues blanchissantes, le regard sur la mer vineuse.

… Comme cela, tu saurasQue je peux plus que toi, et tout autre hésiteraÀ me traiter d’égal et à me tenir tête.

Il dit, et tous se turent et gardèrent le silence ;Ils avaient honte de refuser, peur d’accepter.

Les Troyens, un frisson de terreur fit défaillir leurs membres ;Hector lui-même, son cœur bondit dans sa poitrine ;Mais il n’avait plus licence de trembler, ni de se réfugier…

Zeus le père, de là-haut, dans Ajax fait monter la peur.Il s’arrête, saisi, derrière lui met le bouclier à sept peaux,Tremble, regarde tout égaré la foule, comme une bête…

À ce moment Zeus le père déploya sa balance en or.Il y plaça deux sorts de la mort qui fauche tout,Un pour les Troyens dompteurs de chevaux, un pour les Grecs bardés d’airain.Il la prit au milieu, ce fut le jour fatal des Grecs qui s’abaissa.

Arès est équitable, et il tue ceux qui tuent.

« Qu’on n’accepte à présent ni les biens de Pâris,Ni Hélène ; chacun voit, même le plus ignorant,Que Troie est à présent sur le bord de la perte. »Il dit ; tous acclamèrent parmi les Achéens.

Car je sais bien ceci dans mes entrailles et dans mon cœur ;Un jour viendra où périra la sainte Ilion,Et Priam, et la nation de Priam à la bonne lance.Mais je pense moins à la douleur qui se prépare pour les Troyens,Et à Hécube elle-même, et à Priam le roi,

Et à mes frères qui, si nombreux et si braves,Tomberont dans la poussière sous les coups des ennemis,Qu’à toi, quand l’un des Grecs à la cuirasse d’airainTe traînera toute en larmes, t’ôtant la liberté.....................Mais moi, que je sois mort et que la terre m’ait recouvertAvant que je t’entende crier, que je te voie traînée !

Brûlons partout des feux et que l’éclat en monte au cielDe peur que dans la nuit les Grecs aux longs cheveuxPour s’enfuir ne s’élancent au large dos des mers…Que plus d’un ait un trait même chez lui à digérer,

...... afin que tout le monde redouteDe porter aux Troyens dompteurs de chevaux la guerre qui fait pleurer.

Eux, à travers la plaine ils fuyaient comme des vachesQu’un lion chasse devant lui, venu au milieu de la nuit…Ainsi les poursuivait le puissant Atride Agamemnon,Tuant sans arrêt le dernier ; eux, ils fuyaient.

« À présent que j’ai reçu du fils de Cronos ruséLa gloire auprès des vaisseaux, acculant à la mer les Grecs,Imbécile ! ne propose pas de tels conseils devant le peuple.Aucun Troyen ne t’écoutera ; moi, je ne le permettrais pas. »Ainsi parla Hector, et les Troyens de l’acclamer…

Hélas ! si je passais derrière la porte et le rempart,Polydamas d’abord me donnerait de la honte…Maintenant que j’ai perdu les miens par ma folie,Je crains les Troyens et les Troyennes aux voiles traînants

Et que je n’entende dire par de moins braves que moi :« Hector, trop confiant dans sa force, a perdu le pays. »Si pourtant je posais mon bouclier bombé,Mon bon casque, et, appuyant ma lance au rempart,Si j’allais vers l’illustre Achille, à sa rencontre ?…Mais pourquoi donc mon cœur me donne-t-il ces conseils ?Je ne l’approcherais pas ; il n’aurait pas pitié,Pas d’égard ; il me tuerait, si j’étais ainsi nu,Comme une femme…

Hector, en le voyant, fut pris de tremblement. Il ne put se résoudreÀ demeurer…… Ce n’est pas pour une brebis ou pour une peau de bœufQu’ils s’efforcent, récompenses ordinaires de la course ;C’est pour une vie qu’ils courent, celle d’Hector dompteur de chevaux.

Je t’implore par ta vie, par tes genoux, par tes parents…

Un seul fils lui est né, pour une vie courte ; et même,Il vieillit sans mes soins, puisque bien loin de la patrie,Je reste devant Troie à faire du mal à toi et à tes fils.

Rien ne me vaut la vie, même tous les biens qu’on ditQue contient Ilion, la cité si prospère…Car on peut conquérir les bœufs, les gras moutons…Une vie humaine, une fois partie, ne se reconquiert plus.

… nous à qui ZeusDès la jeunesse a assigné, jusqu’à la vieillesse, de peinerDans de douloureuses guerres, jusqu’à ce que nous périssions jusqu’au dernier.

Où sont parties nos vantardises, quand nous nous affirmions si braves,Celles qu’à Lemnos vaniteusement vous déclamiez,

En vous gorgeant des chairs des bœufs aux cornes droites,En buvant dans les coupes qui débordaient de vin ?Qu’à cent ou à deux cents de ces Troyens chacunTiendrait tête au combat ; et voilà qu’un seul est trop pour nous !

Quoi ? Laissera-t-on Priam, les Troyens, se vanterDe l’Argienne Hélène, elle pour qui tant de GrecsDevant Troie ont péri loin de la terre natale ?…Quoi ? Tu désires que la cité de Troie aux larges rues,

Nous la laissions, pour qui nous avons souffert tant de misères ?

Ah ! mourir tout de suite, si mon ami a dûSuccomber sans mon aide ! Bien loin de la patrieIl a péri, et il ne m’a pas eu pour écarter la mort…Maintenant je pars pour retrouver le meurtrier d’une tête si chère,Hector ; la mort, je la recevrai au moment oùZeus voudra l’accomplir, et tous les autres dieux.

Je le sais bien, que mon destin est de périr ici,Loin de mon père et de ma mère aimés ; mais cependantJe ne cesserai que les Troyens n’aient eu leur soûl de guerre.

Je suis à tes genoux, Achille ; aie égard à moi, aie pitié ;Je suis là comme un suppliant, ô fils de Zeus, digne d’égard.Car chez toi le premier j’ai mangé le pain de Démèter,Ce jour où tu m’as pris dans mon verger bien cultivé.Et tu m’as vendu, m’envoyant loin de mon père et des miens,À Lemnos sainte ; on t’a donné pour moi une hécatombe.Je fus racheté pour trois fois plus ; cette aurore est pour moiAujourd’hui la douzième, depuis que je suis revenu dans Ilion,Après tant de douleurs. Me voici encore entre tes mainsPar un destin funeste. Je dois être odieux à Zeus le pèreQui de nouveau me livre à toi ; pour peu de vie ma mèreM’a enfanté, Laothoè, fille du vieillard Altos…

Allons, ami, meurs aussi, toi ! Pourquoi te plains-tu tellement ?Il est mort aussi, Patrocle, et il valait bien mieux que toi…Et moi, ne vois-tu pas comme je suis beau et grand ?Je suis de noble race, une déesse est ma mère ;Mais aussi sur moi sont la mort et la dure destinée.Ce sera l’aurore, ou le soir, ou le milieu du jour,Lorsqu’à moi aussi par les armes on arrachera la vie…

Comme par un lion qui veut tuer des vaches sont assailliesQui dans une prairie marécageuse et vaste paissentPar milliers… ; toutes elles tremblent ; ainsi alors les AchéensAvec panique furent mis en fuite par Hector et par Zeus le père,Tous…Comme lorsque le feu destructeur tombe sur l’épaisseur d’un bois ;Partout en tournoyant le vent le porte ; alors les fûts,

Arrachés, tombent sous la pression du feu violent ;Ainsi l’Atride Agamemnon faisait tomber les têtesDes Troyens qui fuyaient…

Ainsi je suis pour toi un hôte aimé au sein d’Argos…Évitons les lances l’un de l’autre, et même dans la mêlée.

Elle répondit, Thétis, en répandant des larmes :« Tu m’es né pour une courte vie, mon enfant, comme tu parles… »

Mes trois frères, que m’avait enfantés une seule mère,Si chéris…

Il vaudrait mieux pour moi,Si je te perds, être sous terre ; je n’aurai plusD’autre recours, quand tu auras rencontré ton destin,Rien que des maux…

Mon époux, tu es mort avant l’âge, si jeune ; et moi, ta veuve,Tu me laisses seule dans ma maison ; notre enfant encore tout petitQue nous avons eu toi et moi, malheureux. Et je ne pense pasQue jamais il soit grand…....................Car tu ne m’as pas en mourant de ton lit tendu les mains,Tu n’as pas dit une sage parole, pour que toujoursJ’y pense jour et nuit en répandant des larmes.

…Mais AchillePleurait, songeant au compagnon bien-aimé ; le sommeilNe le prit pas, qui dompte tout ; il se retournait çà et là…

Mais quand le désir de boire et de manger fut apaisé,Alors le Dardanien Priam se prit à admirer Achille,Combien il était grand et beau ; il avait le visage d’un dieu.Et à son tour le Dardanien Priam fut admiré d’AchilleQui regardait son beau visage et qui écoutait sa parole.Et lorsqu’ils se furent rassasiés de s’être contemplés l’un l’autre

Ainsi il tomba là, endormi par un sommeil d’airain,Le malheureux, loin de son épouse, en défendant les siens…

Onze jours il réjouit son cœur parmi ceux qu’il aimait,Revenant de Lemnos ; le douzième de nouveauAux mains d’Achille Dieu l’a livré, lui qui devaitL’envoyer chez Hadès, quoiqu’il ne voulût pas partir.

Le sang trempe ses cheveux à ceux des Grâces pareils…

… gardien des épouses chastes et des petits enfants

Là se trouvaient de larges lavoirs, tout auprès,Beaux, tout en pierre, où les vêtements resplendissantsÉtaient lavés par les femmes de Troie et par les filles si belles,Auparavant, pendant la paix, avant que ne viennent les Achéens.

C’est par là qu’ils coururent, fuyant, et l’autre derrière poursuivant…

Tant que ce fut l’aurore et que le jour monta,Des deux côtés les traits portèrent, les hommes tombèrent.Mais à l’heure même où le bûcheron va préparer son repasDans les vallons des montagnes, lorsque ses bras sont rassasiésDe couper les grands arbres, et qu’un dégoût lui monte au cœur,Et que le désir de la douce nourriture le saisit aux entrailles,À cette heure, par leur valeur, les Danaens rompirent le front.

Alors sautèrent ses dents ; il vint des deux côtésDu sang aux yeux ; le sang que par les lèvres et les narinesIl rendait, bouche ouverte ; la mort de son noir nuage l’enveloppa.

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