L’abandonnée

lointains de sa jeunesse s’étend toujours sur sa vie, frémissant comme un éclair, le même enchantement ; et, à cinquante ans, au cours d’une tournée de comédiens qu’elle fait avec son époux en Italie et qui est féconde en privations, elle n’éprouve devant ce nouveau paysage qu’un seul frisson ; c’est que, « ses » pas se sont posés ici il y a trente ans. Fidèle à l’époux, elle est également, cette âme reconnaissante, fidèle au sentiment. Jamais la femme qui est en elle ne renie ce dieu lointain et presque déjà mythique de son enfance, qui fit d’elle une femme : dans l’un, elle aime l’époux et le père de ses enfants, et dans celui qui a disparu, dans « Olivier », dans le fantôme de ses rêves, ce qu’elle aime, c’est l’excès de son propre sentiment.

Dans « Olivier », le séducteur, elle a aimé, sa vie durant, l’amour.

Le jour que son amant l’a abandonnée, elle abandonne Paris. Elle espère mieux supporter au loin son éloignement, et, fuyant son voisinage, qu’elle chérit et hait à la fois, elle va à Bruxelles, où elle trouve un emploi au Théâtre de la Monnaie, et même un emploi excellent. D’abord on fait peu attention à elle, car à trois lieues de la ville grondent les canons de Waterloo, et l’écroulement de l’Empire couvre le bruit des conversations et des chants. La tragédie de l’univers est trop retentissante et trop proche pour qu’on prête l’oreille au tonnerre factice de la scène.

Mais bientôt on la remarque et on l’admire. Son art a été mûri par sa propre expérience de la vie, et, de sa poitrine élargie par la douleur, l’accent dramatique jaillit désormais avec plus de plénitude. Ce n’est que maintenant qu’elle devient l’héroïne. Son être, qui autrefois n’était capable d’incarner que la timidité, la simplicité, et les angoisses de l’enfance, vibre maintenant à l’appel de la sensualité et de la passion ; dans sa bouche le cri de la douleur emprunte une merveilleuse résonance à la sensibilité la plus profonde, et les vers qu’elle a à dire sont animés par le rythme mélodieux de sa poésie.

Mais le succès, pour Marceline Desbordes-Valmore, n’a jamais signifié le bonheur. Elle n’y a vu qu’un bruit, qu’un écho lointain ; il n’a jamais fait tressaillir son être, ce n’a jamais été une onde capable de soulever sa vie ou de l’affaisser. Elle évite toutes les tentations, elle se tient à l’écart de la société ; elle se consacre tout entière à la seule chose qui lui soit restée, à son enfant :

« Gage adoré de ses tristes amours, »

et elle cherche dans ces traits innocents le visage chéri de l’étranger. Elle veut borner sa vie, la limiter, la restreindre. Mais le destin est contre elle d’une étrange hostilité. Un dieu inconnu a jeté sur elle une malédiction, et il lui interdit tout repos. Sa douleur, toute de fécondité, doit rester éternellement en fusion, et le sort l’agite toujours de nouveau, de même qu’on maintient constamment en mouvement la fonte bouillonnante, afin qu’il n’y ait pas de scories et qu’elle ne se solidifie pas trop tôt en une forme sans éclat. Toujours il y a pour elle du nouveau, mais ce ne sont pas des dons, ce sont simplement des prêts ; constamment il lui est fait quelque présent où son ardeur inassouvie puisse s’enraciner, mais c’est toujours pour que ce présent lui soit ensuite arraché et pour que la douleur bouleverse le royaume de son âme. À peine la vie lui laisse-t-elle quelque répit que la mort s’enlace à son destin. Son amie, la seule qui à cette époque la console et s’entretient avec elle, meurt subitement, suivie bientôt par son père, et, quelques semaines après, son bien suprême, ce petit garçon de cinq ans, est menacé par la maladie. Comme une folle, elle lutte contre la fatalité, deux mois durant, mais c’est en vain :

« Après soixante jours de deuil et d’épouvante, Je criais vers le ciel : encore, encore un jour ! Vainement ! J’épuisais mon âme tout entière… Je criais à la mort : frappe-moi la première ! Vainement ! Et la mort, froide dans son courroux, En moissonnant l’enfant, ne daigna pas atteindre La mère expirant à genoux. »

L’enfant meurt. Dans une seule année, elle a tout perdu de ce que le sort lui avait donné :

« J’ai tout perdu, mon enfant par la mort Et mon ami par l’absence. »

Son désespoir est indescriptible, ses lettres laissent échapper des cris sauvages, qui n’aspirent qu’à la mort. Elle est de nouveau aussi pauvre, aussi abandonnée qu’autrefois, lorsque, de noir vêtue et orpheline, elle se trouvait au débarcadère du Havre ; mais maintenant, elle l’est bien plus encore, parce que sa vie est affaiblie par la perte prématurée de son enfant et parce que son âme est déchirée par le dédain de son amant. C’est maintenant seulement, qu’ayant senti le prix de la possession, la privation devient pour elle de la douleur. C’est en vain qu’elle cherche une issue. Le sentiment religieux l’empêche de recourir à la mort ; c’est pourquoi elle cherche à se dérober au monde par la fuite. Comme une nonne dans sa cellule elle s’ensevelit toute vivante. Elle ne veut plus rien avoir, plus rien entendre ; elle ne veut plus s’attacher à rien, puisque, en somme, tout lui a été pris. Les heures fugitives de la comédie sont les seules où elle parle aux hommes, et les paroles qu’elle prononce là ne sont pas à elle, ce sont des paroles apprises. Tout être vivant lui est ennemi ; tout regard lui fait mal ; car tout pour elle devient comparaison et souvenir. Le calice est plein jusqu’au bord. Il y a, datant de ces années-là, une poésie, « Les deux mères », qui dans une scène émouvante montre comment même la circonstance la plus inoffensive rouvre la cicatrice de la pauvre affligée. Un enfant s’approche d’elle dans la rue ; il s’approche d’elle amicalement, avec ses mains tendues en un geste d’amour, et voici que, presque à genoux, elle le supplie de ne pas s’approcher davantage, car c’est pour elle un souvenir trop douloureux :

« Vous qui m’attristez, vous n’avez en partage Sa beauté ni sa grâce où brillait sa candeur. Oh ! mon petit enfant, mais vous avez son âge : C’en est assez pour déchirer mon cœur. »

Et, avec l’enfant qu’elle a perdu, sa jeunesse paraît également être finie. Un voile de douleur est posé devant ses yeux ; elle, qui n’a jamais été gaie de tempérament, est maintenant devenue sombre et âpre. Les larmes qu’elle a versées ont effacé de ses joues le charme de la jeunesse ; sa voix est cassée et se refuse au chant. Sa solitude est infinie, elle vit dans ce monde, comme Ariane, la délaissée, dans l’île déserte de Naxos, toute aux gémissements et à la prière. Bacchus, le dieu éclatant de l’ivresse, l’a abandonnée ; le délire de l’amour s’est évanoui et maintenant elle n’attend plus qu’un seul hôte, la Mort. Elle l’entend s’approcher ; déjà elle lui tend les bras pour passer de ce monde dans l’ombre éternelle. Mais elle ne se doute pas que celui qui s’approche avec des pas ailés, c’est Thésée, le libérateur, pour la ramener encore dans la vivante vie.

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