Tragédie

Le 24 juin 1810, un employé de la municipalité de Paris inscrit sur les registres de l’état-civil le nom d’un enfant nouveau-né de sexe masculin, et il ajoute à la déclaration cette significative mention : « père inconnu ». Un ami de Marceline remplit le rôle de témoin, car « Olivier », le mystérieux amant, n’est pas disposé à se faire publiquement connaître. Il refuse de régulariser leur liaison, sous le prétexte que son père ne consentirait jamais à son mariage avec une actrice. En réalité, il ne pense qu’à briser des relations qui lui sont à charge. Marceline, dont tout l’être est ivre d’amour et de bonheur maternel, ne remarque rien du refroidissement progressif de la passion de son amant. Elle brûle pour lui de toutes ses flammes ; pleine de souci pour lui, elle prodigue encore à celui qui l’abandonne les souhaits les plus tendres, lorsqu’il lui annonce qu’il doit partir en voyage, pour aller voir son père et faire agir sur lui la voix de la persuasion :

« Partir ! tu veux partir ! Oui, tu veux voir ton père… Va, dans tous les baisers d’un enfant qui l’adore, Lui parler des baisers de l’enfant qu’il ignore :

Mets sur son cœur mon respect, mon amour ; Il est aussi mon père, il t’a donné le jour ! »

Mais, en réalité, l’infidèle se promène en Italie et il reste longtemps absent. Les nouvelles de lui sont rares ; mais elle, infiniment bonne et confiante, ne se doute pas encore de toute la vérité. Par hasard elle apprend qu’il est de retour et, en même temps, cette chose effroyable que depuis longtemps il entretient des relations avec une autre femme. Comme un flux de sang, cet aveu sort de sa bouche :

« Malheur à moi ! Je ne sais plus lui plaire ! »

Subitement, elle a conscience de tout le tragique de la réalité, et, avec son affreuse erreur, elle reconnaît en frémissant la comédie montée de toutes pièces dont elle a été la victime. Elle reconnaît que, cette fois aussi, comme il l’a fait si souvent au théâtre, son sentiment, d’une profondeur infinie, n’a trouvé devant elle qu’un jeu. Sa poitrine éclate de désespoir. Mais à qui peut-elle se plaindre, à qui ? — Délie, son amie, l’a trahie, et elle a oublié tous les autres hommes, s’étant vouée tout entière à un seul. Dans cette détresse de son cœur, elle se jette sur le sein de sa sœur, et c’est à celle-ci qu’est adressée l’immortelle poésie de la désespérance, dans laquelle les cris perçants des premiers moments d’épouvante ne se sont pas encore fondus dans le métal apaisant des mots. Pénétrants et portant en eux toute l’ardeur de son sang, les cris déchirent, comme des poignards, les lignes frémissantes :

« Ma sœur, il est parti ! Ma sœur, il m’abandonne ! Je sais qu’il m’abandonne, et j’attends, et je meurs ! Je meurs ! Embrasse-moi ! Pleure pour moi… Pardonne !

Je n’ai pas une larme, et j’ai besoin de pleurs. Tu gémis ! Que je t’aime ! Oh ! jamais le sourire Ne te rendit plus belle aux plus beaux de nos jours. »

Elle sait qu’il est perdu pour elle, mais elle ne veut pas le croire.

Elle prie, elle implore un mensonge, un espoir, parce qu’elle ne peut pas supporter la vérité. Elle se jette, pour ainsi dire, à genoux et elle la supplie ; elle implore d’elle un mensonge pieux :

« Sans retour ! Le crois-tu ? Dis-moi que je m’égare, Dis qu’il veut m’éprouver, mais qu’il n’est point barbare. Dis qu’il va revenir, qu’il revient… Trompe-moi, Mais obtiens qu’il me trompe à son tour comme toi. Va le lui demander, va l’implorer… »

Et cependant elle sait qu’il est auprès d’une autre, elle le sait, elle le voit. Dans des nuits blanches, des nuits sans sommeil, le tableau s’évoque à ses yeux, le cruel tableau :

« Oh ! comme il la regarde ! Oh ! comme il est près d’elle, Comme il lui peint l’ardeur qu’il peignit avec moi ! »

Et elle le fuit, elle fuit toute rencontre, elle fuit son regard ; elle se réfugie auprès de ses sœurs, à la campagne, dans la solitude.

Elle quitte le théâtre, elle s’enfonce dans sa douleur, n’importe où, dans un coin perdu de la France. L’Empire s’écroule autour d’elle ; à Leipzig se livre la Bataille des Nations ; les cosaques entrent à Paris, mais rien de tout cela n’a laissé de trace dans ses vers, dans ses lettres. Sa patrie entière, le temps et l’espace, tout cela, pour elle, — la vraie femme, — n’est que peu de chose à côté du sentiment. Elle sait seulement qu’elle l’aime, qu’elle l’aime toujours, encore, bien que depuis longtemps elle ait percé à jour le jeu impudent. C’est seulement pour sauver sa propre fierté, pour excuser son sentiment, que, — à l’infidèle doublement fidèle, — elle cherche si sa propre conduite n’a pas eu quelque culpabilité. Elle cherche en elle-même à trouver quelque motif. Vainement. Elle cherche, elle cherche encore avec une humilité d’esclave, et, malgré tout, contre sa propre volonté, elle est forcée de reconnaître son innocence :

« L’ai-je trahi ? Jamais ! Il eut mon âme entière ; Hélas ! J’étais étreinte à lui comme le lierre. »

Cependant elle ne parvient pas à le haïr ; elle ne parvient pas à s’irriter contre lui. Elle l’avoue avec résignation :

« Ah ! Je ne le hais pas, je ne sais point haïr, »

et bientôt elle sait que c’est plus encore que l’absence de haine : honteuse presque anéantie et avilie à ses propres yeux, elle constate que, malgré tout, elle éprouve encore de l’amour pour lui. Épouvantée, elle en fait l’aveu à ses vers, — épouvantée sur elle-même :

« Ma sœur, je l’aime donc toujours, Quel aveu, quel effroi, quelle triste lumière ! »

Et comme elle est heureuse, lorsqu’elle apprend qu’il est malade, comme elle est heureuse de trouver un prétexte à ses propres yeux pour avoir le droit de l’aimer de nouveau :

« Comment ne plus l’aimer quand il est malheureux ! »

Enfin après deux années de résistance, il est tout à fait évident pour elle, qu’il n’y a en elle aucune rigueur, aucune haine et aucune résistance ; elle n’a qu’un désir, un seul, un brûlant, un ardent désir, celui de le revoir. Elle cherche, elle implore une réconciliation, elle s’adresse à sa sœur, elle s’adresse même à Délie, qui l’a trahie, et cela uniquement pour le reconquérir. Elle capitule sans conditions et, respirant enfin, elle sacrifie sa fierté :

« Fierté, j’ai plus aimé mon pauvre cœur que toi. »

Quant à lui, il se fait prier. Il est convenu qu’elle le reverra. Et à peine a-t-elle appris que son désir va être accompli, un sentiment d’effroi s’empare d’elle, comme jadis. Elle hésite, elle cherche des excuses et elle finit par en trouver :

« Dieu sera-t-il encor mon maître ? Mais, absent, ne l’était-il pas ? »

Elle sait qu’une nouvelle liaison ne sera plus le bonheur d’autrefois, un bonheur fait de volupté et de délire, mais un bonheur en larmes, un bonheur fait de défiance ; toutefois elle accepte joyeusement le joug, bien qu’elle en connaisse la lourdeur. Comme une captive elle paraît devant lui. Elle a foulé aux pieds sa fierté et sa honte et, en frissonnant, elle courbe la nuque pour ce bonheur fait d’abaissement :

« Prenez votre victime et rendez-lui sa chaîne, Moi, je vous rends un cœur encor tremblant d’amour. »

Il relève celle qui s’était jetée à ses genoux ; un court intermède de réconciliation commence. Mais cette liaison ressoudée par l’humilité et la compassion n’est pas de longue durée. Bientôt il l’abandonne encore et cette fois c’est un adieu pour toujours. Il noue d’autres aventures, sa figure se perd dans l’anonymat. Marceline prend son enfant, son dernier trésor, et de nouveau elle s’engage sur le chemin de la vie.

L’asile de son amour est anéanti, mais en échange une autre puissance surgit, consolation de son malheur : la poétesse est née en elle. Sa sensibilité, repoussée par un être humain, va maintenant se déverser dans l’infini ; des vers ailés vont exprimer ses tourments solitaires, et ses larmes qu’elle retient vont se muer en un cristal sonore.

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