Le Caucase
Translated from Ukrainian by Mykhaïlo Hrouchevsky et Kateryna Hrouchevska
Anthologie de la littérature ukrainienne jusqu’au milieu du XIXe siècle
À Jacques de Balimène.
Qui donnera de l’eau à ma tête et des sources de larmes à mes yeux, pour pleurer nuit et jour sur ceux qui sont tombés.
Jérémie XI, 1.
Les monts s’entassent sur les monts, enveloppés de brume,Monts semés de souffrances et ruisselants de sang !C’est là que depuis le commencement du mondeLe vautour fait subir son supplice à Prométhée,Chaque jour que Dieu a fait il lui évide les côtesEt lui brise le cœur ;Il le lui brise, mais ne peut boire jusqu’à la dernière goutteLe sang vivificateur :Ce cœur revient à la vieEt sourit de nouveau.Elle ne meurt pas notre âme,Elle ne meurt pas la liberté ;Le malin insatiable lui-même ne va pas labourerDes champs dans le fond des mers,Il ne peut clouer au rocher l’âme vivante.Ni le verbe vivant.Il ne peut rabaisser la gloire de Dieu,Du Grand Dieu de la liberté.Il ne nous convient pas de nous mesurer avec Toi, Seigneur,Ni de juger Tes œuvres :C’est seulement notre lot de pleurer et de pleurer encore,De pétrir notre pain quotidienDans notre sueur de sang et nos larmes.Les bourreaux nous harassentEt la vérité, la nôtre, dort enivrée !Combien durera son sommeil ?Quand te reposeras-tu enfin,Dieu infatigable,
Et nous laisseras-tu vivre ?Nous croyons en Ta puissance, Seigneur,En Ton verbe vivant ;La justice renaîtra, la liberté ressuscitera,Et devant Toi seulTous les peuples se prosternerontDans les siècles des siècles.En attendant les fleuves coulent,Il coule des fleuves de sang !Les monts s’entassent sur les monts enveloppés de brume,Monts semés de souffrance et ruisselants de sang !Là, « dans la bonté de notre cœur »,Affamée et nue,Nous avons pilorié la bonne liberté,Et nous harcelons…Ils ont laissé là leurs osLes conscrits en grand nombre.Que de larmes ! Que de sang !De quoi soûlerTous les empereurs.Leurs enfants et leurs petits enfants, les noyerDans les larmes des veuves.Et celles que les fillesOnt versé dans le silence de la nuit,Les larmes brûlantes des mères,Celles de sang des pères et des vieillards.Ce ne sent pas des ruisseaux, mais des mers qu’on a versées.Des mers ardentes !…Gloire, GloireAux chiens de chasse, à leurs rabatteurs, à leurs piqueursEt à notre petit père le tzar !Gloire !Et gloire à vous, montagnes bleues.Emprisonnées de glace ;À vous, preux chevaliersQue Dieu n’oublie pas !Luttez et vous vaincrez !Dieu est avec vous ;
Pour vous la force et la liberté,Pour vous la sainte vérité !» Ton tchourek et ta saklia — ils sont à toi :On ne te les a pas demandés, on ne te les a pas donnés,Personne ne te les prendra,On ne te mettra pas les menottes.Chez nous — car nous sommes lettrés —On lit l’Écriture sainte.Et du fond des prisonsJusqu’au trône élevé.Nous vivons tous dans l’or et nus.» Mets-toi à notre école ! Nous t’éduquerons,Nous ne sommes pas des païens, Dieu nous en garde !Nous sommes des chrétiens véritables. Chez nous il y a des églises, des icônes,Tout ce qu’il y a de bon, voire Dieu lui-même !Seulement ta saklia nous est une épine dans l’œil :Pourquoi existe-t-elle chez vousSans que nous vous l’ayons donnée ? Pourquoi ne vous avons-nous pasDonné votre pain sans levainComme on le jette à des chiens ? Et PourquoiNe nous devez-vous rien pour jouir du soleil ?C’est la seule chose qui nous sépare.» Nous sommes satisfaits de peu ! — Et à ce prixSi vous vouliez fraterniser avec nous,Nous vous enseignerions des tas de choses.Chez nous il y a du terrain à ne savoir qu’en faire :La Sibérie, elle seule, est incommensurable !Et des prisons et des gens ! On aurait peine à les compter !Depuis la Moldavie jusqu’à la FinlandeDans toutes les langues tout se tait —Car on vit dans la béatitude !Chez nousDe saints prêtres lisent la sainte bibleEt nous apprennentQue je ne sais plus quel tzar gardait les cochons,Qu’il s’empara de la femme d’un autre,
Tua cet autre — et maintenant il est au ciel !Vous voyez quel genre de saintsSont assis dans notre paradis. Vous vivez dans les ténèbres,Vous n’avez pas été éclairés par les dogmes !Venez apprendre à notre école ! Chez nous le mot d’ordre est piller !Pille et donne pour l’église,Et directement tu vas en paradis —Tu peux y prendre même toute ta famille !« Chez nous, que ne savons-nous pas ?Nous comptons les étoiles, nous semons le sarrasin,Nous crions contre les Français, nous vendonsOu bien nous jouons aux cartes,Les gens — non pas des nègres, mais aussi bien que nousDes chrétiens, seulement des gens simples.Nous ne sommes pas des espagnols ! Dieu nous gardeDe revendre des choses voléesComme les Juifs : nous vivons suivant la loi ! »D’après la loi des apôtresAimez-vous vos frères ?Les parjures, les flatteursMaudits de Dieu !Non, vous n’aimez d’autrui que la peauEt pas l’âme,Et vous volez suivant la loi :Une fourrure pour vos filles,Une dot pour vos bâtards,Des pantoufles pour vos femmesEt pour vous-mêmes ce qui ne regardeNi vos enfants, ni vos femmes !Pour qui t’as-t-on crucifié,Ô Christ, fils de Dieu ?Pour nous, bonnes gens ? Est-ce pour l’amourDe la vérité ? Ou peut-êtrePour que nous nous moquions de toi ?C’est ce qui est arrivé !Nous avons des églises, des chapelles, des icônes,Des candélabres, la fumée de l’encens,On fait devant Ton imageDes génuflexions sans fin,
Pour se faire pardonner le vol, la guerre, le sang :On Te demande de pouvoir verser le sang fraternel,Et puis on t’apporte en offrandeUne chape volée dans l’incendie.« Nous avons été éclairés et nous désironsÉclairer les autres,Montrer le soleil de la véritéAux aveugles, à ceux qui voient et aux enfants.Nous vous montrerons tout, seulement laissez-vousConduire par la main :Nous vous enseignerons à élever les murs des prisons,À forger les chaînes,Nous vous apprendrons à les porter et comment il faut tresserLes nœuds du knout.Vous saurez tout, mais laissez-nousPrendre vos montagnes,Le reste nous n’en avons pas besoin, car nous avons déjà prisEt les champs et la mer ! »Et toi, ils t’ont forcé à marcher, mon unique ami.Mon cher Jacques ! Non pas pour l’Ukraine,Mais pour ses bourreaux il a fallu verserTon sang pur, non le noir, et il a fallu boireDans la coupe moscovite le poison moscovite,Ô, mon cher ami, ami inoublié !Que l’Ukraine accueille tes mânes vivantes ;Vole avec les cosaques sur ses rives ;Va voir les tombes creusées dans la steppe,Verse avec les cosaques des larmes fréquentes,Et attends dans la steppe que je retourne de mon exil.Et pendant ce temps, mes pensées,Mes lourds chagrinsJe les sémerai dans l’espace : qu’ils croissentEt qu’ils conversent avec le vent…Que le doux vent de l’UkraineApporte avec la roséeCes pensées jusqu’à toi ;Avec des larmes fraternelles,Ami, tu les recevras,Tu les liras doucement,
Et les tombes, la steppe, les montagnesReviendront avec ma figure à ton souvenir.
Péréïaslav, 18 novembre 1845.
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