Décorations de Stradella

Fusains et eaux-fortes

DÉCORATIONS DE STRADELLA

On n’a pas encore fait une critique sérieuse des décorations de théâtre. Cette phrase sacramentelle « Les décors sont magnifiques, » qui se trouve stéréotypée à la fin de tout compte rendu d’opéra nouveau, compose à elle seule tout le formulaire d’éloges à l’usage des feuilletonistes, gens d’ordinaire assez peu pittoresques.

Cependant, depuis quelques années, la décoration, de métier qu’elle était, s’est élevée au rang d’art, et beaucoup de toiles de fond méritent aussi bien les honneurs d’un examen détaillé que les tableaux pendus à l’exposition du Louvre.

Les décorateurs actuels de l’Opéra, MM. Feuchères, Desplechin, Séchan et Diéterle, quatre jeunes gens de talent, ont fait les plus louables efforts pour perfectionner leur art, et souvent ils sont arrivés à des succès d’illusion que l’on n’aurait cru possibles qu’au Diorama ; ils ont surmonté avec un rare bonheur les difficultés presque invincibles qu’opposent à la magie des effets l’éclairage beaucoup trop vif de la salle et la construction de la cage de la scène. L’on ne saurait donner trop de louanges à la manière adroite dont ils ont éludé le système des coulisses qu’une routine absurde force encore de conserver dans nos théâtres, et ces abominables guenilles pendues à des cordes qu’on appelle bandes d’air.

On surprendrait beaucoup tous les progressifs de l’époque si on leur apprenait que les théâtres sont encore bâtis et machinés comme au temps du marquis de Sourdéac ; rien n’a été changé ni amélioré.

L’on donne à la scène une trop grande profondeur qui est parfaitement inutile ; avec la perspective aérienne et linéaire on a toute la profondeur qu’on veut. Ce qui manque à toutes nos scènes, même à l’Opéra, le plus vaste de tous nos théâtres, c’est la largeur et la hauteur. Il faudrait que la toile de fond, disposée demi-circulairement, fût plus rapprochée des acteurs, qui joueraient sur une espèce de proscénium, à la façon antique. La voix ne se perdrait pas dans tout cet espace inutile et serait répercutée du côté de la salle ; on n’aurait plus besoin de ces feuilles de paravent ni de ces torchons suspendus aux frises. Une salle construite sur forme d’arc de cercle aurait beaucoup moins de places obliques. Cette réforme si simple et si urgente ne sera assurément accomplie que dans plusieurs siècles. La première décoration de Stradella représente un canal de Venise au clair de lune. Il est difficile de voir un effet nocturne plus moelleux et plus velouté le ciel est piqué çà et là d’étoiles scintillantes, fleurs du parterre de la nuit ; Phébé la blonde montre un coin de son pâle visage à l’angle d’un toit, et le reflet de ses beaux yeux s’allonge en traînée lumineuse sur l’eau paisible du canal tout écaillée de paillettes d’argent ; de grands édifices, baignés de cette ombre violette et brumeuse que répand l’astre mystérieux, s’élèvent de chaque côté de cette eau miroitante et se prolongent jusqu’à une profondeur qui fait bien voir qu’avec des peintres comme les décorateurs de l’Opéra il suffit d’une toile plate pour les plus immenses perspectives. La lueur rouge de quelque fanaux contraste heureusement avec l’azur vaporeux des demi-teintes et la blancheur des portions frappées par la lumière. Cela égayé et réchauffe la froideur inévitable des effets nocturnes. L’architecture a bien le caractère du pays ; la maison de gauche, entre autres, produit une illusion parfaite ; on oublie complètement la peinture et rien ne vous empêche de vous croire réellement au bord du canal Orfano, sous le pont des Soupirs. Nous ne connaissons que le Clair de lune des ruines d’Holyrood, de Daguerre, qui soit en état de lutter avec cette décoration.

La décoration du second acte, bien qu’élégante et riche, n’a rien qui surprenne de la part de MM. Séchan, Feuchères et Diéterle ; les statuettes, les tableaux, les cadres qui ornent les murailles sont d’un bon style et spirituellement touchés mais je ne comprends rien à cette quantité de blasons et d’émaux de couleurs différentes, avec leurs cartouches, leurs supports, leurs lambrequins ; ce ne peuvent être les armes du maître de la maison, car elles seraient répétées ; ni les armes de ses alliés, car, dans ce cas, elles seraient écartelées avec l’écu même qu’on divise en autant de quartiers qu’il est nécessaire. Mais, sans pousser plus loin ces observations, bornons-nous à dire à ces messieurs que leurs blasons pèchent souvent contre les règles héraldiques, ce qui est une faute très légère, et, pour en finir avec les critiques, demandons-leur comment il se fait que l’on puisse, par le balcon d’un appartement, voir en travers le pont de Rialto, qui joint les deux rives du grand canal ; il faudrait pour cela être dans une barque, au milieu de l’eau, ou sur le parapet d’un autre pont ; mais le pont de Rialto est trop caractéristique et indiquait trop bien le lieu où se passait la scène, et MM. Feuchères et Séchan ont bien fait de le peindre sur leur fond.

La troisième décoration, qui a été applaudie avec fureur au lever du rideau, nous montre la campagne de Rome. Le plancher du théâtre est complètement défoncé à l’exception du premier plan.

La droite du théâtre est occupée par une fabrique d’un effet très pittoresque ; la gauche par des pins, des picéas, des chênes verts et tous ces arbres à sombre et forte verdure des pays chauds un chemin creux s’enfonce à travers la campagne, qui s’étend au loin, flamboyante et fauve comme une peau de panthère ; des plaques de soleil étincellent vivement sur le sol crayeux qu’il traverse et lui donnent un air merveilleusement aride ; des ruines d’anciennes constructions romaines en briques rouges, toutes hérissées de lentisques et d’aloès, par leur ton austère et vigoureux, repoussent et font fuir à cent lieues les derniers plans. L’ombre de ces petites collines rugueuses, dont la campagne romaine est bossuée, qui s’allonge, bleuâtre, sur les tons dorés de la plaine, parsemée çà et là de quelques figuiers sauvages, de quelques lièges au feuillage brûlé, est admirablement rendue ; cette ardeur de la lumière et cette fraîcheur de l’ombre prêtent aux lointains, dans les climats méridionaux, une teinte de gorge de pigeon, une apparence de velours épinglé d’une richesse singulière. Tout au fond, l’on voit se dessiner, avec cette foudroyante blancheur italienne, la silhouette de la ville éternelle et la ronde coupole de Saint-Pierre de Rome ; et plus loin, par derrière les crêtes bleuâtres de la chaîne des Apennins, de grands bancs de nuages blonds, étroits et recourbés en flocons à leur extrémité, étendent leurs longues barres à l’horizon orangé. À part quelques exagérations, quelques inexactitudes indispensables dans une décoration de théâtre, l’aspect de la campagne romaine est très heureusement exprimé ; nous reprocherons seulement à MM. Feuchères, Séchan, Desplechin et Diéterle un peu de lourdeur dans le feuillé des pins qui forment la coulisse de droite ; il aurait fallu trouer et déchiqueter les masses noires pour les aérer et les alléger.

L’église de Sainte-Marie-Majeure, avec son peuple agenouillé, ses hautes colonnes, ses fenêtres inondées de lumière d’or, son étincelant pavé de marbre poli, est si vraie et d’une illusion si magique que l’on croit sentir l’odeur de l’encens. Le tremblement imperceptible de l’atmosphère et le chaud brouillard lumineux qui remplit l’interstice des colonnes, ces deux effets presque impossibles à transporter complètement sur la toile, sont réalisés d’une manière supérieure ; la transition des personnages peints aux personnages réels est très habilement ménagée.

La décoration du Capitole est la moins réussie les tons blancs de l’architecture tranchent crûment sur l’indigo du ciel, et quelques lignes de la perspective s’expliquent difficilement ; mais dans l’acte suivant, nos artistes ont pris une complète revanche.

Nous ne parlerons pas de la petite toile d’attente devant laquelle se jouent les premières scènes du cinquième acte. Elle se déchire bientôt comme un nuage qui cache le soleil et laisse apercevoir le merveilleux spectacle qu’elle faisait espérer ; car elle était assombrie, négligée, écaillée à dessein pour faire mieux ressortir la splendeur de la seconde décoration. C’est Venise vue du quai des Esclavons. D’un côté, vous avez le palais ducal avec ses piliers trapus, ses frêles colonnettes, ses ogives et ses trèfles mauresques les deux colonnes qui portent le lion de Saint-Marc et le San Teodoro ; la bibliothèque du Sansovino, dont la frise est toute peuplée de statues des édifices à perte de vue. De l’autre, le Dogana, la Zuecca, le dôme blanc de Saint-Georges-le-Majeur, la mer verte sillonnée de felouques, de gondoles, d’yoles et d’embarcations de toute espèce ; et dans tout cela un air, un soleil, une chaleur et une étendue admirables. Il était difficile de faire nager le Bucentaure dans une eau plus limpide et de rendre Venise plus belle pour le mariage de son doge. Seulement, il est malheureux que MM. Feuchères, Séchan, Desplechin et Diéterle, qui ont marié le doge à la mer d’une façon si éclatante, soient obligés de faire divorce avec l’Opéra.

(La Charte de 1830, 19 mars 1837.)

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