La Vie dans la Mort

La Comédie de la Mort (1838)

C’était le jour des morts : Une froide bruineAu bord du ciel rayé, comme une trame fine,Tendait ses filets gris ;Un vent de nord sifflait ; quelques feuilles rouilléesQuittaient en frissonnant les cimes dépouilléesDes ormes rabougris ;

Et chacun s’en allait dans le grand cimetière,Morne, s’agenouiller sur le coin de la pierreQui recouvre les siens,Prier Dieu pour leur âme, et, par des fleurs nouvelles,Remplacer en pleurant les pâles immortellesEt les bouquets anciens.

Moi, qui ne connais pas cette douleur amère,D’avoir couché là-bas ou mon père ou ma mèreSous les gazons flétris,Je marchais au hasard, examinant les marbres,Ou, par une échappée, entre les branches d’arbres,Les dômes de Paris ;

Et, comme je voyais bien des croix sans couronne,Bien des fosses dont l’herbe était haute, où personnePour prier ne venait,Une pitié me prit, une pitié profondeDe ces pauvres tombeaux délaissés, dont au mondeNul ne se souvenait.

Pas un seul brin de mousse à tous ces mausolées,Cependant, et des noms de veuves désolées,D’époux désespérés,Sans qu’un gramen voilât leurs majuscules noiresÉtalaient hardiment leurs mensonges notoiresÀ tous les yeux livrés.

Ce spectacle me fit sourdre au cœur une idéeDont j’ai, depuis ce temps, toujours l’âme obsédée.Si c’était vrai, les mortsTordraient leurs bras noueux de rage dans leur bièreEt feraient pour lever leurs couvercles de pierreD’incroyables efforts !

Peut-être le tombeau n’est-il pas un asileOù, sur son chevet dur, on puisse enfin tranquilleDormir l’éternité,Dans un oubli profond de toute chose humaine,Sans aucun sentiment de plaisir ou de peineD’être ou d’avoir été.

Peut-être n’a-t-on pas sommeil ! Et quand la pluieFiltre jusques à vous, l’on a froid, l’on s’ennuieDans sa fosse tout seul.Oh ! que l’on doit rêver tristement dans ce gîteOù pas un mouvement, pas une onde n’agiteLes plis droits du linceul !

Peut-être aux passions qui nous brûlaient, émue,La cendre de nos cœurs vibre encore et remuePar-delà le tombeau,Et qu’un ressouvenir de ce monde dans l’autre,D’une vie autrefois enlacée à la nôtre,Traîne quelque lambeau.

Ces morts abandonnés sans doute avaient des femmes,Quelque chose de cher et d’intime ; des âmesPour y verser la leur ;S’ils étaient éveillés au fond de cette tombe,Où jamais une larme avec des fleurs ne tombe,Quelle affreuse douleur !

Sentir qu’on a passé sans laisser plus de marqueQu’au dos de l’océan le sillon d’une barque ;Que l’on est mort pour tous ;Voir que vos mieux aimés si vite vous oublient,Et qu’un saule pleureur aux longs bras qui se plientSeul se plaigne sur vous.

Au moins, si l’on pouvait, quand la lune blafarde,Ouvrant ses yeux sereins aux cils d’argent, regardeEt jette un reflet bleuAutour du cimetière, entre les tombes blanches,Avec le feu follet dans l’herbe et sous les branches,Se promener un peu !

S’en revenir chez soi, dans la maison, théâtreDe sa première vie, et frileux, près de l’âtre,S’asseoir dans son fauteuil,Feuilleter ses bouquins et fouiller son pupitreJusqu’au moment où l’aube illuminant la vitre,Vous renvoie au cercueil.

Mais non ; il faut rester sur son lit mortuaire,N’ayant pour se couvrir que le lin du suaire,N’entendant aucun bruit,Sinon le bruit du ver qui se traîne et chemineDu côté de sa proie, ouvrant sa sourde mine,Ne voyant que la nuit.

Puis, s’ils étaient jaloux, les morts, tout ce que DanteA placé de tourments dans sa spirale ardentePrès des leurs seraient doux.Amants, vous qui savez ce qu’est la jalousie,Ce qu’on souffre de maux à cette frénésie,Un cadavre jaloux !

Impuissance et fureur ! Être là, dans sa fosse,Quand celle qu’on aimait de tout son amour, fausseAux beaux serments jurés,En se raillant de vous, dans d’autres bras répèteCe qu’elle vous disait, rouge et penchant la têteAvec des mots sacrés.

Et ne pouvoir venir, quelque nuit de décembre,Pendant qu’elle est au bal, se tapir dans sa chambre,Et lorsque, de retour,Rieuse, elle défait au miroir sa toilette,Dans le cristal profond réfléchir son squeletteEt sa poitrine à jour,

Riant affreusement, d’un rire sans gencive,Marbrer de baisers froids sa gorge convulsive,Et, tenaillant sa main,Sa main blanche et rosée avec sa main osseuse,Faire râler ces mots d’une voix caverneuseQui n’a plus rien d’humain :

« Femme, vous m’avez fait des promesses sans nombre.Si vous oubliez, vous, dans ma demeure sombre,Moi je me ressouviens.Vous avez dit à l’heure où la mort me vint prendre,Que vous me suivriez bientôt ; lassé d’attendre,Pour vous chercher, je viens ! »

Dans un repli de moi, cette pensée étrangeEst là comme un cancer qui m’use et qui me mange ;Mon œil en devient creux ;Sur mon front nuager de nouveaux plis se fouillent,De cheveux et de chair mes tempes se dépouillent,Car ce serait affreux !

La mort ne serait plus le remède suprême ;L’homme, contre le sort, dans la tombe elle-mêmeN’aurait pas de recours,Et l’on ne pourrait plus se consoler de vivre,Par l’espoir tant fêté du calme qui doit suivreL’orage de nos jours.

Dans le fond de mon âme, agitant ma pensée,Je restais là rêveur et la tête baisséeDebout contre un tombeau.C’était un marbre neuf, et sur la blanche épauleD’un génie éploré, les longs cheveux d’un sauleTombaient comme un manteau.

La bise feuille à feuille emportait la couronneDont les débris jonchaient le fût de la colonne ;On aurait dit les pleursQue sur la jeune fille, au printemps moissonnée,Pauvre fleur du matin, avant midi fanée,Versaient les autres fleurs.

La lune entre les ifs faisait luire sa corne ;De grands nuages noirs couraient sur le ciel morneEt passaient par devant ;Les feux follets valsaient autour du cimetière,Et le saule pleureur secouait sa crinièreÉparpillée au vent.

On entendait des bruits venus de l’autre monde,Des soupirs de terreur et d’angoisse profonde,Des voix qui demandaientQuand donc à leurs tombeaux l’on mettrait des fleurs neuves,Comment allait la terre, et pourquoi donc leurs veuvesAussi longtemps tardaient ?

Tout à coup… j’ose à peine en croire mon oreille,Sous le marbre entr’ouvert, ô terreur ! ô merveille !J’entendis qu’on parlait.C’était un dialogue, et, du fond de la fosse,À la première voix, une voix aigre et faussePar instant se mêlait.

Le froid me prit. Mes dents d’épouvante claquèrent ;Mes genoux chancelants sous moi s’entrechoquèrent.Je compris que le verConsommait son hymen avec la trépassée,Éveillée en sursaut dans sa couche glacée,Par cette nuit d’hiver.

Est-ce une illusion ? Cette nuit tant rêvée,La nuit du mariage elle est donc arrivée ?C’est le lit nuptial.Voici l’heure où l’époux, jeune et parfumé, cueilleLa beauté de l’épouse, et sur son front effeuilleL’oranger virginal.

Cette nuit sera longue, ô blanche trépassée,Avec moi, pour toujours, la mort t’a fiancée ;Ton lit c’est le tombeau.

Voici l’heure où le chien contre la lune aboie,Où le pâle vampire erre et cherche sa proie,Où descend le corbeau.

Mon bien-aimé, viens donc ! l’heure est déjà passéeOh ! tiens-moi sur ton cœur, entre tes bras pressée.J’ai bien peur, j’ai bien froid.Réchauffe à tes baisers ma bouche qui se glace.Oh ! viens, je tâcherai de te faire une placeCar le lit est étroit !

Cinq pieds de long sur deux de large. La mesureEst prise exactement ; cette couche est trop dure,L’époux ne viendra pas.Il n’entend pas tes cris. Il rit dans quelque fête.Allons, sur ton chevet repose en paix ta têteEt recroise tes bras.

Quel est donc ce baiser humide et sans haleine,Cette bouche sans lèvres est-ce une bouche humaine,Est-ce un baiser vivant ?Ô prodige ! À ma droite, à ma gauche, personne.Mes os craquent d’horreur, toute ma chair frissonneComme un tremble au grand vent.

Ce baiser c’est le mien : je suis le ver de terre ;Je viens pour accomplir le solennel mystère.J’entre en possession ;Me voilà ton époux, je te serai fidèle.Le hibou tout joyeux fouettant l’air de son aileChante notre union.

Oh ! si quelqu’un passait auprès du cimetière !J’ai beau heurter du front les planches de ma bière,Le couvercle est trop lourd !Le fossoyeur dort mieux que les morts qu’il enterre.Quel silence profond ! la route est solitaire ;L’écho lui-même est sourd.

À moi tes bras d’ivoire, à moi ta gorge blanche,À moi tes flancs polis avec ta belle hancheÀ l’ondoyant contour ;À moi tes petits pieds, ta main douce et ta bouche,Et ce premier baiser que ta pudeur faroucheRefusait à l’amour.

C’en est fait ! c’en est fait ! Il est là ! sa morsureM’ouvre au flanc une large et profonde blessure ;Il me ronge le cœur.Quelle torture ! Ô Dieu, quelle angoisse cruelle !Mais que faites-vous donc lorsque je vous appelle,Ô ma mère, ô ma sœur ?

Dans leur âme déjà ta mémoire est fanée,Et pourtant sur ta fosse, ô pauvre abandonnée,L’oranger est tout frais.La tenture funèbre à peine repliée,Comme un songe d’hier elles t’ont oubliée,Oubliée à jamais.

L’herbe pousse plus vite au cœur que sur la fosse ;Une pierre, une croix, le terrain qui se hausse,Disent qu’un mort est là.Mais quelle croix fait voir une tombe dans l’âme !Oubli ! seconde mort, néant que je réclame,Arrivez, me voilà !

Console-toi. — La mort donne la vie. — ÉcloseÀ l’ombre d’une croix l’églantine est plus roseEt le gazon plus vert.La racine des fleurs plongera sous tes côtes ;À la place où tu dors les herbes seront hautes ;Aux mains de Dieu tout sert !

Un mort qu’ils réveillaient les pria de se taire ;Un pâle éclair parti non du ciel mais de terreMe fit dans leurs tombeauxVoir tous les trépassés cadavres ou squelettes,Avec leurs os jaunis ou leurs chairs violettes,S’en allant par lambeaux ;

Les jeunes et les vieux, peuple du cimetière,Pauvres morts oubliés n’entendant sur leur pierreGémir que l’ouragan,Et dévorés d’ennui dans leur froide demeure,De leurs yeux sans regard cherchant à savoir l’heureÀ l’éternel cadran.

Puis tout devint obscur, et je repris ma route,Pâle d’avoir tant vu, plein d’horreur et de doute,L’esprit et le corps las ;Et me suivant partout, mille cloches fêlées,Comme des voix de mort me jetaient par voléesLes râlements du glas.

Et je rentrai chez moi. — De lugubres penséesTournaient devant mes yeux sur leurs ailes glacéesEt me rasaient le front.Comme on voit sur le soir autour des cathédrales,Des essaims de corbeaux dérouler leurs spiralesEt voltiger en rond.

Dans ma chambre, où tremblait une jaune lumière,Tout prenait une forme horrible et singulière,Un aspect effrayant.Mon lit était la bière et ma lampe le cierge,Mon manteau déployé le drap noir qu’on aspergeSous la porte en priant.

Dans son cadre terni, le pâle Christ d’ivoireCloué les bras en croix sur son étoffe noire,Redoublait de pâleur ;Et comme au Golgotha, dans sa dure agonie,Les muscles en relief de sa face jaunieSe tordaient de douleur.

Les tableaux ravivant leurs nuances éteintesAux reflets du foyer prenaient d’étranges teintes,Et, d’un air curieux,Comme des spectateurs aux loges d’un théâtre,Vieux portraits enfumés, pastels aux tons de plâtre,Ouvraient tout grands leurs yeux.

Une tête de mort sur nature mouléeSe détachait en blanc, grimaçante et pelée,Sous un rayon blafard.Je la vis s’avancer au bord de la console ;Ses mâchoires semblaient rechercher leur paroleEt ses yeux leur regard.

De ses orbites noirs où manquaient les prunelles,Jaillirent tout à coup de fauves étincellesComme d’un œil vivant.Une haleine passa par ses dents déchaussées…Les rideaux à plis droits tombaient sur les croisées ;Ce n’était pas le vent.

Faible comme ces voix que l’on entend en rêve,Triste comme un soupir des vagues sur la grèveJ’entendis une voix.Or, comme ce jour-là j’avais vu tant de choses,Tant d’effets merveilleux dont j’ignorais les causes,J’eus moins peur cette fois.

Je suis le Raphaël, le Sanzio, le grand maître !Ô frère, dis-le-moi, peux-tu me reconnaîtreDans ce crâne hideux ?Car je n’ai rien parmi ces plâtres et ces masques,Tous ces crânes luisants, polis comme des casques,Qui me distingue d’eux.

Et pourtant c’est bien moi ! Moi, le divin jeune homme,Le roi de la beauté, la lumière de Rome,Le Raphaël d’Urbin !L’enfant aux cheveux bruns qu’on voit aux galeries,Mollement accoudé, suivre ses rêveries,La tête dans sa main.

Ô ma Fornarina ! ma blanche bien aimée,Toi qui dans un baiser pris mon âme pâméePour la remettre au ciel ;Voilà donc ton amant, le beau peintre au nom d’ange,Cette tête qui fait une grimace étrange :Eh bien, c’est Raphaël !

Si ton ombre endormie au fond de la chapelleS’éveillait et venait à ma voix qui t’appelle,Oh ! je te ferais peur !Que le marbre entr’ouvert sur ta tête retombe.Ne viens pas ! ne viens pas et garde dans ta tombeLe rêve de ton cœur.

Analyseurs damnés, abominable race,Hyènes qui suivez le cortége à la tracePour déterrer le corps ;Aurez-vous bientôt fait de déclouer les bières,Pour mesurer nos os et peser nos poussières ;Laissez dormir les morts !

Mes maîtres, savez-vous, qui donc a pu le dire ?Ce qu’on sent quand la scie avec ses dents déchireNos lambeaux palpitants.Savez-vous si la mort n’est pas une autre vie,Et si quand leur dépouille à la tombe est ravieLes aïeux sont contents ?

Ah ! vous venez fouiller de vos ongles profanesNos tombeaux violés, pour y prendre nos crânes,Vous êtes bien hardis.Ne craignez vous donc pas qu’un beau jour, pâle et blême,Un trépassé se lève et vous dise : Anathème !Comme je vous le dis.

Vous imaginez donc, dans cette pourriture,Surprendre les secrets de la mère natureEt le travail de Dieu ?Ce n’est pas par le corps qu’on peut comprendre l’âme.Le corps n’est que l’autel, le génie est la flamme ;Vous éteignez le feu !

Ô mes Enfants-Jésus ! Ô mes brunes madones !Ô vous qui me devez vos plus fraîches couronnes,Saintes du paradis !Les savants font rouler mon crâne sur la terre,Et vous souffrez cela sans prendre le tonnerre,Sans frapper ces maudits !

Il est donc vrai ! Le ciel a perdu sa puissance.Le Christ est mort, le siècle a pour Dieu, la science,Pour foi, la liberté.Adieu les doux parfums de la rose mystique ;Adieu l’amour ; adieu la poésie antique ;Adieu sainte beauté !

Vos peintres auront beau, pour voir comme elle est faite,Tourner entre leurs mains et retourner ma tête,Mon secret est à moi.Ils copieront mes tons, ils copieront mes poses,Mais il leur manquera ce que j’avais, deux choses,L’amour avec la foi !

Dites qui d’entre vous, fils de ce siècle infâme,Peut rendre saintement la beauté de la femme ;Aucun, hélas ! aucun.Pour vos petits boudoirs, il faut des priapées ;Qui vous jette un regard, ô mes vierges drapées,Ô mes saintes ! Pas un.

L’aiguille a fait son tour. Votre tâche est finie,Comme un pâle vieillard le siècle à l’agonieSe lamente et se tord.L’ange du jugement embouche la trompetteEt la voix va crier : Que justice soit faite,Le genre humain est mort !

Je n’entendis plus rien. L’aube aux lèvres d’opale,Tout endormie encor, sur le vitrage pâleJetait un froid rayon,Et je vis s’envoler, comme on voit quelque orfraye,Que sous l’arceau gothique une lueur effraye,L’étrange vision !

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