Imitation de Jésus-Christ — Livre 1 — Chapitre 12

Translated by Pierre Corneille

Il est bon quelquefois de sentir des traverseset d’en éprouver la rigueur ;elles rappellent l’homme au milieu de son cœur,et peignent à ses yeux ses misères diverses :elles lui font clairement voirqu’il n’est qu’en exil en ce monde,et par un prompt dégoût empêchent qu’il n’y fondeou son amour ou son espoir.

Il est avantageux qu’on blâme, qu’on censurenos plus sincères actions,qu’on prête des couleurs à nos intentionspour en faire une fausse et honteuse peinture :le coup de cette indignitérabat en nous la vaine gloire,dissipe ses vapeurs, et rend à la mémoirele souci de l’humilité.

Cet injuste mépris dont nous couvrent les hommesréveille un zèle languissant,et pousse nos soupirs aux pieds du tout-puissant,qui voit notre pensée, et sait ce que nous sommes :la conscience en ce besoiny cherche aussitôt son refuge,et sa juste douleur l’appelle pour seul juge,comme il en est le seul témoin.

Aussi l’homme devroit s’affermir en sa grâce,s’unir à lui parfaitement,pour n’avoir plus besoin du vain soulagement

qu’au défaut du solide à toute heure il embrasse :il cesseroit d’avoir recoursaux consolations humaines,si contre la rigueur de ses plus rudes peinesil voyoit un si prompt secours.

Lorsque l’âme du juste est vivement presséed’une imprévue affliction,qu’elle sent les assauts de la tentation,ou l’effort insolent d’une indigne pensée,elle voit mieux qu’un tel appuià sa foiblesse est nécessaire,et que quoi qu’elle fasse, elle ne peut rien faireni de grand ni de bon sans lui.

Alors elle gémit, elle pleure, elle prie,dans un destin si rigoureux ;elle importune Dieu pour ce trépas heureuxqui la doit affranchir d’une ennuyeuse vie ;et la soif des souverains biens,que dans le ciel fait sa présence,forme en elle une digne et sainte impatiencede rompre ses tristes liens.

Alors elle aperçoit combien d’inquiétudesempoisonnent tous nos plaisirs,combien de prompts revers troublent tous nos desirs,combien nos amitiés trouvent d’ingratitudes,et voit avec plus de clartéqu’on ne rencontre point au mondeni de solide paix, ni de douceur profonde,ni de parfaite sûreté.

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