Imitation de Jésus-Christ — Livre 1 — Chapitre 13
Translated by Pierre Corneille
Tant que le sang bout dans nos veines,tant que l’âme soutient le corps,nous avons à combattre et dedans et dehorsles tentations et les peines.Aussi, toi qui mis tant de mauxau-dessous de ta patience,toi qu’une sainte expérienceendurcit à tous leurs assauts,
Job, tu l’as souvent dit que l’homme sur la terretrouvoit toute sa vie une immortelle guerre.
Il doit donc en toute saisontenir l’œil ouvert sur soi-même,la vigilance et l’oraison :ainsi jamais il n’est la proiedu lion toujours rugissant,qui pour surprendre l’innocent,tout à l’entour de lui tournoie,et ne dormant jamais, dévore sans tarderce qu’un lâche sommeil lui permet d’aborder.
Dans la retraite la plus sainteil n’est si haut détachementqui des tentations affranchi pleinementn’en sente quelquefois l’atteinte ;mais il en demeure ce fruit
dans une âme bien recueillie,que leur attaque l’humilie,leur combat la purge et l’instruit :elle en sort glorieuse, elle en sort couronnée,et plus humble, et plus nette, et plus illuminée.
Par là tous les saints sont passés :ils ont fait profit des traverses ;les tribulations, les souffrances diverses,jusques au ciel les ont poussés.Ceux qui suivent si mal leur tracequ’ils tombent sous les moindres croix,accablés qu’ils sont de leur poids,ne remontent point vers la grâce ;et la tentation qui les a captivésles mène triomphante entre les réprouvés.
Elle va partout, à toute heure :elle nous suit dans le désert ;le cloître le plus saint lui laisse accès ouvertdans sa plus secrète demeure.Esclaves de nos passionset nés dans la concupiscence,le moment de notre naissancenous livre aux tribulations,
et nous portons en nous l’inépuisable sourced’où prennent tous nos maux leur éternelle course.
Vainquons celle qui vient s’offrir,soudain une autre lui succède ;notre premier repos est perdu sans remède,nous avons toujours à souffrir :le grand soin dont on les évitesouvent y plonge plus avant ;tel qui les craint court au-devant,tel qui les fuit s’y précipite ;et l’on ne vient à bout de leur malignitéque par la patience et par l’humilité.
C’est par elles qu’on a la forcede vaincre de tels ennemis ;mais il faut que le cœur, vraiment humble et soumis,ne s’amuse point à l’écorce.Celui qui gauchit tout autoursans en arracher la racine,alors même qu’il les décline,ne fait que hâter leur retour ;
il en devient plus foible, et lui-même se blessede tout ce qu’il choisit pour armer sa foiblesse.
Le grand courage en Jésus-Christet la patience en nos peinesfont plus avec le temps que les plus rudes gênesdont se tyrannise un esprit.Quand la tentation s’augmente,prends conseil à chaque moment,et loin de traiter rudementle malheureux qu’elle tourmente,tâche à le consoler et lui servir d’appuiavec même douceur que tu voudrois de lui.
Notre inconstance est le principequi nous en accable en tout lieu ;le peu de confiance en la bonté de Dieuempêche qu’il ne les dissipe.Telle qu’un vaisseau sans timon,le jouet des fureurs de l’onde,une âme lâche dans le mondeflotte à la merci du démon ;
et tous ces bons propos qu’à toute heure elle quittel’abandonnent aux vents dont sa fureur l’agite.
La flamme est l’épreuve du fer,la tentation l’est des hommes :par elle seulement on voit ce que nous sommes,et si nous pouvons triompher.Lorsqu’à frapper elle s’apprête,fermons-lui la porte du cœur :on en sort aisément vainqueur,quand dès l’abord on lui fait tête ;qui résiste trop tard a peine à résister,et c’est au premier pas qu’il la faut arrêter.
D’une foible et simple penséel’image forme un trait puissant :elle flatte, on s’y plaît ; elle émeut, on consent ;et l’âme en demeure blessée :
ainsi notre fier ennemise glisse au dedans et nous tue,quand l’âme, soudain abattue,ne lui résiste qu’à demi ;et dans cette langueur pour peu qu’il l’entretienne,des forces qu’elle perd il augmente la sienne.
L’assaut de la tentationne suit pas le même ordre en toutes ;elle prend divers temps et tient diverses routescontre notre conversion.à l’un soudain elle se montre,elle attend l’autre vers la fin ;d’un autre le triste destinpresque à tous moments la rencontre :son coup est pour les uns rude, ferme, pressant ;pour les autres, débile, et mol, et languissant.
C’est ainsi que la providence,souffrant cette diversité,par une inconcevable et profonde équité,met ses bontés en évidence :elle voit la proportion
des forces grandes et petites ;elle sait peser les mérites,le sexe, la condition ;et sa main, se réglant sur ces diverses causes,au salut des élus prépare toutes choses.
Ainsi ne désespérons pas,quand la tentation redouble ;mais redoublons plutôt nos ferveurs dans ce trouble,pour offrir à Dieu nos combats ;demandons-lui qu’il nous console,qu’il nous secoure en cet ennui :Saint Paul nous l’a promis pour lui ;il dégagera sa parole,et tirera pour nous ce fruit de tant de maux,qu’ils rendront notre force égale à nos travaux.
Quand il nous en donne victoire,exaltons sa puissante main,et nous humilions sous le bras souverainqui couronne l’humble de gloire.C’est dans les tribulationsqu’on voit combien l’homme profite,
et la grandeur de son méritene paroît qu’aux tentations ;par elles sa vertu plus vivement éclate,et l’on doute d’un cœur jusqu’à ce qu’il combatte.
Sans grand miracle on est fervent,tant qu’on ne sent point de traverse ;mais qui sans murmurer souffre un coup qui le percepeut aller encor plus avant.Tel dompte avec pleine constancela plus forte tentation,que la plus foible occasiontrouve à tous coups sans résistance,afin qu’humilié de s’en voir abattujamais il ne s’assure en sa propre vertu.
Comments
Loading comments…