Imitation de Jésus-Christ — Livre 1 — Chapitre 14
Translated by Pierre Corneille
Fais réflexion sur toi-même,et jamais ne juge d’autrui :qui s’empresse à juger de luis’engage en un péril extrême ;il travaille inutilement,il se trompe facilement,et plus facilement offense ;mais celui qui se juge, heureusement s’instruità purger de péché ce qu’il fait, dit ou pense,se trompe beaucoup moins, et travaille avec fruit.
Souvent le jugement se porte
selon que la chose nous plaît ;l’amour-propre est un intérêtsous qui notre raison avorte.Si des souhaits que nous faisons,des pensers où nous nous plaisons,Dieu seul étoit la pure idée,nous aurions moins de trouble et serions plus puissantsà calmer dans notre âme, ici-bas obsédée,la révolte secrète où l’invitent nos sens.
Mais souvent, quand Dieu nous appelle,en vain son joug nous semble doux ;quelque charme au dedans de nousfait naître un mouvement rebelle ;souvent quelque attrait du dehorsrésiste aux amoureux effortsde la grâce en nous épandue,et nous fait, malgré nous, tellement balancer,qu’entre nos sens et Dieu notre âme suspendueperd le temps d’y répondre, et ne peut avancer.
Plusieurs de sorte se déçoiventen l’examen de ce qu’ils sont,qu’ils se cherchent en ce qu’ils font,sans même qu’ils s’en aperçoivent :ils semblent en tranquillité,tant que ce qu’ils ont projetésuccède comme ils l’imaginent ;mais si l’événement remplit mal leurs souhaits,ils s’émeuvent soudain, soudain ils se chagrinent,et ne gardent plus rien de leur première paix.
Ainsi, par des avis contraires,l’amour de nos opinionsenfante les divisionsentre les amis et les frères ;ainsi les plus religieuxpar ce zèle contagieuxse laissent quelquefois séduire ;ainsi tout vieil usage est fâcheux à quitter ;ainsi personne n’aime à se laisser conduire
plus avant que ses yeux ne sauroient se porter.
Que si ta raison s’autoriseà plus appuyer ton espritque la vertu que Jésus-Christdemande à ses ordres soumise,tu sentiras fort rarementéclairer ton entendement,et par des lumières tardives :Dieu veut un cœur entier qui n’ait point d’autre appui,et que d’un saint amour les flammes toujours vivespar-dessus la raison s’élèvent jusqu’à lui.
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