Imitation de Jésus-Christ — Livre 1 — Chapitre 21

Translated by Pierre Corneille

Si tu veux avancer au chemin de la grâce,dans la crainte de Dieu soutiens tes volontés ;ne sois jamais trop libre, et rends-toi tout de glacepour tout ce que les sens t’offrent de voluptés :dompte sous une exacte et forte disciplineces inséparables flatteursque l’amour de toi-même à te séduire obstine,et dans eux n’examineque la grandeur des maux dont ils sont les auteurs.

Ainsi fermant la porte à la joie indiscrètesous qui leur faux appas sème un poison caché,tu la tiendras ouverte à la douleur secrètequ’un profond repentir fait naître du péché :cette sainte douleur dans l’âme recueillieproduit mille sortes de biens,que son relâchement vers l’aveugle folie

des plaisirs de la viea bientôt dissipés en de vains entretiens.

Chose étrange que l’homme accessible à la joie,au milieu des malheurs dont il est enfermé,quelque exilé qu’il soit, quelques périls qu’il voie,par de fausses douceurs aime à se voir charmé !Ah ! s’il peut consentir qu’une telle allégressetienne ses sens épanouis,il n’en voit pas la suite, et sa propre foiblesse,qu’il reçoit pour maîtresse,dérobe sa misère à ses yeux éblouis.

Oui, sa légèreté que tout desir enflamme,et le peu de souci qu’il prend de ses défauts,l’ayant rendu stupide aux intérêts de l’âme,ne lui permettent pas d’en ressentir les maux :ainsi, pour grands qu’ils soient, jamais il n’en soupire,faute de les considérer ;plus il en est blessé, plus lui-même il s’admire,et souvent ose rirelorsque de tous côtés il a de quoi pleurer.

Homme, apprends qu’il n’est point ni de liberté vraie,ni de plaisir parfait qu’en la crainte de Dieu,

et que la conscience et sans tache et sans plaieà de pareils trésors seule peut donner lieu.Toute autre liberté n’est qu’un long esclavagequi cache ou qui dore ses fers ;et tout autre plaisir ne laisse en ton couragequ’un prompt dégoût pour gagedu tourment immortel qui l’attend aux enfers.

Heureux qui peut bannir de toutes ses penséesles vains amusements de la distraction !Heureux qui peut tenir ses forces ramasséesdans le recueillement de la componction !Mais plus heureux encor celui qui se dépouillede tout indigne et lâche emploi,qui pour ne rien souffrir qui lui pèse ou le souille,fuit ce qui le chatouille,et pour mieux servir Dieu se rend maître de soi !

Combats donc fortement contre l’inquiétudeoù te jettent du monde et l’amour et le bruit :l’habitude se vainc par une autre habitude,et les hommes jamais ne cherchent qui les fuit.Néglige leur commerce, et romps l’intelligencequi te lie encore avec eux,et bientôt à leur tour, te rendant par vengeancela même négligence,ils t’abandonneront à tout ce que tu veux.

N’attire point sur toi les affaires des autres,ne t’embarrasse point des intérêts des grands :notre propre besoin nous charge assez des nôtres ;tu te dois le premier les soins que tu leur rends.Tiens sur toi l’œil ouvert, et toi-même t’éclaireavant qu’éclairer tes amis ;et quand tu peux donner un conseil salutairequi les porte à bien faire,donne-t’en le plus ample et le plus prompt avis.

Pour te voir éloigné de la faveur des hommes,ne crois point avoir lieu de justes déplaisirs :elle ne produit rien, en l’exil où nous sommes,qu’un espoir décevant et de vagues desirs.Ce qui doit t’attrister, ce dont tu dois te plaindre,c’est de ne te régler pas mieux,c’est de sentir ton feu s’amortir et s’éteindreavant qu’il puisse atteindreoù doit aller celui d’un vrai religieux.

Souvent il est plus sûr, tant que l’homme respire,qu’il sente peu de joie en son cœur s’épancher,

surtout de ces douceurs que le dehors inspire,et qui naissent en lui du sang et de la chair.Que si Dieu rarement sur notre longue peinerépand sa consolation,la faute en est à nous, dont la prudence vainecherche un peu trop l’humaine,et ne s’attache point à la componction.

Reconnois-toi, mortel, indigne des tendressesque départ aux élus la divine bonté ;et des afflictions regarde les rudessescomme des traitements dus à ta lâcheté.L’homme vraiment atteint de la douleur profondequ’enfante un plein recueillement,ne trouve qu’amertume aux voluptés du monde,et voit qu’il ne les fondeque sur de longs périls que déguise un moment.

Le moyen donc qu’il puisse y trouver quelques charmes,soit qu’il se considère, ou qu’il regarde autrui,s’il n’y peut voir partout que des sujets de larmes,n’y voyant que des croix pour tout autre et pour lui ?Plus il le sait connoître, et plus la vie entière

lui semble un amas de malheurs ;et plus du haut du ciel il reçoit de lumière,plus il voit de matièredessus toute la terre à de justes douleurs.

Sacrés ressentiments, réflexions perçantes,qui dans un cœur navré versez d’heureux regrets,que vous trouvez souvent d’occasions pressantesparmi tant de péchés et publics et secrets !Mais, hélas ! ces tyrans de l’âme criminellel’enchaînent si bien en ces lieux,qu’il est bien malaisé que vous arrachiez d’ellequelque soupir fidèlequi la puisse élever un moment vers les cieux.

Pense plus à la mort, que tu vois assurée,qu’à la vaine longueur de tes jours incertains,et tu ressentiras dans ton âme épuréeune ferveur plus forte et des desirs plus saints.Si ton cœur chaque jour mettoit dans la balanceou le purgatoire ou l’enfer,il n’est point de travail, il n’est point de souffranceoù soudain ta constancene portât sans effroi l’ardeur d’en triompher.

Mais nous n’en concevons qu’une légère image,dont les traits impuissants ne vont point jusqu’au cœur ;nous aimons ce qui flatte, et consumons notre âgedans l’assoupissement d’une froide langueur :aussi le corps se plaint, le corps gémit sans cesse,accablé sous les moindres croix,parce que de l’esprit la honteuse mollessen’agit qu’avec foiblesse,et refuse son aide à soutenir leur poids.

Demande donc à Dieu pour faveur singulièrel’esprit fortifiant de la componction ;avec le roi prophète élève ta prière,et dis à son exemple avec submission :" Nourrissez-moi de pleurs, Seigneur, pour témoignageque vous me voulez consoler.Détrempez-en mon pain, mêlez-en mon breuvage,et de tout mon visagejour et nuit à grands flots faites-les distiller. "

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