Imitation de Jésus-Christ — Livre 1 — Chapitre 3

Translated by Pierre Corneille

Qu’heureux est le mortel que la vérité mêmeConduit de sa main propre au chemin qui lui plaît !Qu’heureux est qui la voit dans sa beauté suprême,Sans voile et sans emblème,Et telle enfin qu’elle est !

Nos sens sont des trompeurs, dont les fausses imagesÀ notre entendement n’offrent rien d’assuré,Et ne lui font rien voir qu’à travers cent nuagesQui jettent mille ombragesDans l’œil mal éclairé.

De quoi sert une longue et subtile disputeSur des obscurités où l’esprit est déçu ?De quoi sert qu’à l’envi chacun s’en persécute,Si Dieu jamais n’imputeDe n’en avoir rien su ?

Grande perte de temps et plus grande foiblesseDe s’aveugler soi-même et quitter le vrai bien,Pour consumer sa vie à pointiller sans cesseSur le genre et l’espèce,Qui ne servent à rien.

Touche, verbe éternel, ces âmes curieuses :Celui que ta parole une fois a frappé,De tant d’opinions vaines, ambitieuses,Et souvent dangereuses,Est bien développé.

Ce verbe donne seul l’être à toutes les causes ;Il nous parle de tout, tout nous parle de lui ;Il tient de tout en soi les natures encloses ;Il est de toutes chosesLe principe et l’appui.

Aucun sans son secours ne sauroit se défendreD’un million d’erreurs qui courent l’assiéger,Et depuis qu’un esprit refuse de l’entendre,Quoi qu’il pense comprendre,Il n’en peut bien juger.

Mais qui rapporte tout à ce verbe immuable,Qui voit tout en lui seul, en lui seul aime tout,À la plus rude attaque il est inébranlable,Et sa paix ferme et stableEn vient soudain à bout !

Ô Dieu de vérité, pour qui seul je soupire,Unis-moi donc à toi par de forts et doux nœuds !

Je me lasse d’ouïr, je me lasse de lire,Mais non pas de te dire :« C’est toi seul que je veux. »

Parle seul à mon âme, et qu’aucune prudence,Qu’aucun autre docteur ne m’explique tes lois ;Que toute créature à ta sainte présenceS’impose le silence,Et laisse agir ta voix.

Plus l’esprit se fait simple et plus il se ramèneDans un intérieur dégagé des objets,Plus lors sa connoissance est diffuse et certaine,Et s’élève sans peineJusqu’aux plus hauts sujets.

Oui, Dieu prodigue alors ses grâces plus entières,Et portant notre idée au-dessus de nos sens,Il nous donne d’en haut d’autant plus de lumières,Qui percent les matièresPar des traits plus puissants.

Cet esprit simple, uni, stable, pur, pacifique,En mille soins divers n’est jamais dissipé,Et l’honneur de son Dieu, dans tout ce qu’il pratique,Est le projet uniqueQui le tient occupé.

Il est toujours en soi détaché de soi-même ;Il ne sait point agir quand il se faut chercher,Et fût-il dans l’éclat de la grandeur suprême,Son propre diadèmeNe l’y peut attacher.

Il ne croit trouble égal à celui que se causeun cœur qui s’abandonne à ses propres transports,et maître de soi-même, en soi-même il disposeTout ce qu’il se proposeDe produire au dehors.

Bien loin d’être emporté par le courant rapideDes flots impétueux de ses bouillants desirs,Il les dompte, il les rompt, il les tourne, il les guide,Et donne ainsi pour brideLa raison aux plaisirs.

Mais pour se vaincre ainsi qu’il faut d’art et de force !

Qu’il faut pour ce combat préparer de vigueur !Et qu’il est malaisé de faire un plein divorceAvec la douce amorceQue chacun porte au cœur !

Ce devroit être aussi notre unique penséeDe nous fortifier chaque jour contre nous,Pour en déraciner cette amour empresséeOù l’âme intéresséeTrouve un poison si doux.

Les soins que cette amour nous donne en cette vieNe peuvent aussi bien nous élever si haut,Que la perfection la plus digne d’envieN’y soit toujours suivieDes hontes d’un défaut.

Nos spéculations ne sont jamais si puresQu’on ne sente un peu d’ombre y régner à son tour ;Nos plus vives clartés ont des couleurs obscures,Et cent fausses peinturesNaissent d’un seul faux jour.

Mais n’avoir que mépris pour soi-même et que haineOuvre et fait vers le ciel un chemin plus certain,Que le plus haut effort de la science humaine,Qui rend l’âme plus vaineEt l’égare soudain.

Ce n’est pas que de Dieu ne vienne la science :D’elle-même elle est bonne, et n’a rien à blâmer ;Mais il faut préférer la bonne conscienceÀ cette impatienceDe se faire estimer.

Cependant, sans souci de régler sa conduite,On veut être savant, on en cherche le bruit ;Et cette ambition par qui l’âme est séduite

Souvent traîne à sa suiteMille erreurs pour tout fruit.

Ah ! si l’on se donnoit la même diligence,Pour extirper le vice et planter la vertu,Que pour subtiliser sa propre intelligenceEt tirer la scienceHors du chemin battu !

De tant de questions les dangereux mystèresProduiroient moins de trouble et de renversement,Et ne couleroient pas dans les règles austèresDes plus saints monastèresTant de relâchement.

Un jour, un jour viendra qu’il faudra rendre compte,

Non de ce qu’on a lu, mais de ce qu’on a fait ;Et l’orgueilleux savoir, à quelque point qu’il monte,N’aura lors que la honteDe son mauvais effet.

Où sont tous ces docteurs qu’une foule si grandeRendoit à tes yeux même autrefois si fameux ?Un autre tient leur place, un autre a leur prébende,Sans qu’aucun te demandeUn souvenir pour eux.

Tant qu’a duré leur vie, ils sembloient quelque chose ;Il semble après leur mort qu’ils n’ont jamais été :Leur mémoire avec eux sous leur tombe est enclose ;Avec eux y reposeToute leur vanité.

Ainsi passe la gloire où le savant aspire,S’il n’a mis son étude à se justifier :C’est là le seul emploi qui laisse lieu d’en direQu’il avoit su bien lireEt bien étudier.

Mais au lieu d’aimer Dieu, d’agir pour son service,L’éclat d’un vain savoir à toute heure éblouit,Et fait suivre à toute heure un brillant artificeQui mène au précipice,Et là s’évanouit.

Du seul desir d’honneur notre âme est enflammée :Nous voulons être grands plutôt qu’humbles de cœur ;Et tout ce bruit flatteur de notre renommée,Comme il n’est que fumée,Se dissipe en vapeur.

La grandeur véritable est d’une autre nature :C’est en vain qu’on la cherche avec la vanité ;Celle d’un vrai chrétien, d’une âme toute pure,Jamais ne se mesureQue sur sa charité.

Vraiment grand est celui qui dans soi se ravale,Qui rentre en son néant pour s’y connoître bien,Qui de tous les honneurs que l’univers étale

Craint la pompe fatale,Et ne l’estime à rien.

Vraiment sage est celui dont la vertu resserreAutour du vrai bonheur l’essor de son esprit,Qui prend pour du fumier les choses de la terre,Et qui se fait la guerrePour gagner Jésus-Christ.

Et vraiment docte enfin est celui qui préfèreÀ son propre vouloir le vouloir de son Dieu,Qui cherche en tout, partout, à l’apprendre, à le faire,Et jamais ne diffèreNi pour temps ni pour lieu.

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