Imitation de Jésus-Christ — Livre 1 — Chapitre 7

Translated by Pierre Corneille

Ô ciel ! que l’homme est vain qui met son espéranceaux hommes comme lui,qui sur la créature ose prendre assurance,et se propose un ferme appuisur une éternelle inconstance !

Sers pour l’amour de Dieu, mortel, sers ton prochainsans en avoir de honte ;et quand tu parois pauvre, empêche que soudainla rougeur au front ne te monte,pour le paroître avec dédain.

Ne fais point fondement sur tes propres mérites ;tiens ton espoir en Dieu :de lui dépend l’effet de quoi que tu médites,et s’il ne te guide en tout lieu,en tout lieu tu te précipites.

Ne dors pas toutefois, et fais de ton côtétout ce que tu peux faire :il ne manquera point d’agir avec bontéet de fournir comme vrai pèredes forces à ta volonté.

Mais ne t’assure point sur ta haute science,ni sur celle d’autrui ;leur conduite souvent brouille la conscience,et Dieu seul est le digne appuique doit choisir ta confiance.

C’est lui qui nous fait voir l’humble et le vertueuxélevé par sa grâce ;

c’est lui qui nous fait voir son bras majestueuxterrasser l’insolente audacedont s’enfle le présomptueux.

Soit donc qu’en ta maison la richesse s’épande,soit que de tes amisle pouvoir en tous lieux pompeusement s’étende,garde toujours un cœur soumis,quelque honneur par là qu’on te rende.

Prends-en la gloire en Dieu, qui jamais n’est bornédans son amour extrême,en Dieu, qui donnant tout sans être importuné,veut encor se donner soi-même,après même avoir tout donné.

Souviens-toi que du corps la taille avantageusequi se fait admirer,ni de mille beautés l’union merveilleusepour qui chacun veut soupirer,ne doit rendre une âme orgueilleuse.

Du temps l’inévitable et fière aviditéen fait un prompt ravage,et souvent avant lui la moindre infirmitélaisse à peine au plus beau visage

les marques de l’avoir été.

Si ton esprit est vif, judicieux, docile,n’en deviens pas plus vain :tu déplairois à Dieu, qui te fait tout facile,et n’a qu’à retirer sa mainpour te rendre un sens imbécile.

Ne te crois pas plus saint qu’aucun autre pécheur,quoi qu’on te veuille dire :Dieu, qui connoît tout l’homme, et qui voit dans ton cœur,souvent te répute le pire,quand tu t’estimes le meilleur.

Ces bonnes actions sur qui chacun se fondepour t’élever aux cieuxne partent pas toujours d’une vertu profonde ;et Dieu, qui voit par d’autres yeux,en juge autrement que le monde.

Non qu’il nous faille armer contre la véritépour juger mal des nôtres ;voyons-en tout le bien avec sincérité,

mais croyons encor mieux des autres,pour conserver l’humilité.

Tu ne te nuis jamais quand tu les considèrespour te mettre au-dessous ;mais ton orgueil t’expose à d’étranges misères,si tu peux choisir entre eux tousun seul à qui tu te préfères.

C’est ainsi que chez l’humble une éternelle paixfait une douce vie,tandis que le superbe est plongé pour jamaisdans le noir chagrin de l’envie,qui trouble ses propres souhaits.

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