Imitation de Jésus-Christ — Livre 3 — Chapitre 13

Translated by Pierre Corneille

Quiconque se dérobe à l’humble obéissancebannit ma grâce en même temps,et se livre lui-même à toute l’impuissancede ses desirs vains et flottants.Ces dévots indiscrets dont le zèle incommode,pour les rendre saints à leur mode,leur forme une conduite et fait des lois à part,au lieu de s’avancer par un secret mérite,perdent ce qu’en commun dans la règle on profite,à force de vivre à l’écart.

Qui n’obéit qu’à peine, et dans l’âme s’attristedes ordres d’un supérieur,fait bien voir que sa chair à son tour lui résistepar un murmure intérieur ;qu’il est mal obéi par cette vaine esclave,qui se révolte, qui le brave,et n’est jamais d’accord de ce qu’il lui prescrit :obéis donc toi-même, et tôt et sans murmure,si tu veux que ta chair à ton exemple endurele frein que lui doit ton esprit.

Des assauts du dehors une âme tourmentéetriomphe tôt des plus ardents,quand la rébellion de la chair mal domptéene ravage point le dedans ;mais ils trouvent souvent de leur intelligencel’amour-propre et la négligence,qui leur font de toi-même un renfort contre toi ;et cette âme n’a point d’ennemi plus à craindreque cette même chair, quand elle ose se plaindrede l’esprit qui lui fait la loi.

Prends donc, prends pour toi-même un mépris véritablequi te réduise au dernier rang,si tu veux mettre à bas ce pouvoir redoutablequ’ont sur toi la chair et le sang.Mais tu t’aimes encore ; et ton âme obstinéedans cette amour désordonnéene peut y renoncer sans trouble et sans ennui :de là vient que ton cœur s’épouvante et s’indigne ;de là vient qu’il frémit, avant qu’il se résignepleinement au vouloir d’autrui.

Que fais-tu de si grand, toi qui n’es que poussière,ou pour mieux dire, qui n’es rien,quand tu soumets pour moi ton âme un peu moins fièreà quelque autre vouloir qu’au tien ?Moi qui suis tout-puissant, moi qui d’une paroleai bâti l’un et l’autre pôle,et tiré du néant tout ce qui s’offre aux yeux,moi dont tout l’univers est l’ouvrage et le temple,pour me soumettre à l’homme et te donner l’exemple,je suis bien descendu des cieux.

De ces palais brillants où ma gloire ineffableremplit tout de mon seul objet,je me suis ravalé jusqu’au rang d’un coupable,jusqu’à l’ordre le plus abjet.

Je me suis fait de tous le plus humble et le moindre,afin que tu susses mieux joindreun digne abaissement à ton indignité,et que malgré le monde et ses vaines amorces,pour dompter ton orgueil tu trouvasses des forcesdans ma parfaite humilité.

Apprends de moi, pécheur, apprends l’obéissancedes sentiments humiliés ;poudre, terre, limon, apprends de ta naissanceà te faire fouler aux pieds ;apprends à te ranger sous le plus rude empire ;apprends à te vaincre, à dédirede ton propre vouloir les desirs les plus doux ;apprends à triompher des assauts qu’il te donne ;apprends à t’asservir à tout ce qu’on t’ordonne,apprends à te soumettre à tous.

Fais que contre toi-même un saint zèle t’enflammed’une juste indignation,pour étouffer soudain ce qui naît dans ton âmede superbe et d’ambition ;désenfle-la si bien qu’elle soit toujours prêteà voir que chacun sur ta têtepar un dernier mépris ose imprimer ses pas,que le plus rude affront n’ait pour toi rien d’étrange,

et qu’alors qu’on te traite à l’égal de la fange,tu te mettes encor plus bas.

De quoi murmures-tu, chétive créature,et comment peux-tu repartir,alors qu’on te reproche, à toi qui n’es qu’ordure,ce que tu ne peux démentir ?N’es-tu pas un ingrat, un rebelle à ma grâce,d’avoir eu tant de fois l’audaced’offenser, de trahir le dieu de l’univers ?Et tes attachements, tes lâchetés, tes vices,n’ont-ils pas mille fois mérité les supplicesqui me vengent dans les enfers ?

Mais parce qu’à mes yeux ton âme est précieuse,il m’a plu de te pardonner,et je n’étends sur toi qu’une main amoureusequi ne veut que te couronner.Vois par là ma bonté, vois quelle est sa puissance ;montre par ta reconnoissancequ’enfin de mes bienfaits tu sais le digne prix ;fais de l’humilité ta plus douce habitude,de la soumission ta plus ardente étude,et tes délices du mépris.

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