Imitation de Jésus-Christ — Livre 3 — Chapitre 19

Translated by Pierre Corneille

Qu’as-tu, mon fils, que tu soupires ?Considère ma passion,considère mes saints, regarde leurs martyres,et baisse après les yeux sur ton affliction :qu’y trouves-tu qui leur soit comparable,toi qui prétends une place en leur rang ?Va, cesse de nommer ton malheur déplorable :tu n’en es pas encor jusqu’à verser ton sang.

Tu souffres, mais si peu de choseau prix de ce qu’ils ont souffert,que le fardeau léger des croix que je t’imposene vaut pas que sur lui tu tiennes l’œil ouvert :vois, vois plutôt celles qu’ils ont portées ;vois quels tourments a bravés leur vertu,que d’assauts repoussés, que d’horreurs surmontées ;et si tu le peux voir, dis-moi, que souffres-tu ?

Vois par mille épreuves diversesleurs cœurs sans relâche exercés ;vois-les bénir mon nom dans toutes leurs traverses,et tomber sous le faix sans en être lassés ;vois leur constance au milieu de leurs gênesmonter plus haut, plus on les fait languir ;mesure bien tes maux sur l’excès de leurs peines,tes maux n’auront plus rien qui mérite un soupir.

Sans doute, alors que ta foiblesseles trouve trop lourds à porter,ta propre impatience est tout ce qui te blesse,et seule fait le poids qu’elle veut rejeter.Légers ou lourds, il faut que tu les portes :tu ne peux rompre un ordre fait pour tous,et soit que tes douleurs soient ou foibles ou fortes,tu dois même constance à soutenir leurs coups.

Tu te montres d’autant plus sage,

que tu t’y prépares le mieux ;ton mérite en augmente, et prend un avantagequi te rend d’autant plus agréable à mes yeux ;la douleur même en est d’autant moins rude,quand le courage, à souffrir disposé,s’en est fait par avance une douce habitude ;et lorsqu’il s’est vaincu, tout lui devient aisé.

Ne dis jamais pour ton excuse :" Je ne saurois souffrir d’un tel,de mon trop de bonté sa calomnie abuse,le dommage est trop grand, l’outrage trop mortel ;à ma ruine il se montre inflexible,il prend pour but de me déshonorer ;je souffrirai d’un autre, et serai moins sensible,selon que je verrai qu’il est bon d’endurer. "

Cette pensée est folle et vaine,et l’amour-propre qu’elle suit,sous ce discernement de la prudence humaine,cache un orgueil secret qui t’enfle et te séduit.Au lieu de voir ce qu’est la patience,et quelle main la doit récompenser,il attache tes yeux à voir quelle est l’offense,et mesurer la main qui vient de t’offenser.

La patience est délicatequi ne veut souffrir qu’à son choix,qui borne ses malheurs, et jusque-là se flattequ’elle en prétend régler et le nombre et le poids.La véritable est d’une autre nature ;et quelques maux qui se puissent offrir,elle ne leur prescrit ordre, temps, ni mesure,et n’a d’yeux que pour moi quand il lui faut souffrir.

Que son supérieur l’exerce,son pareil, son inférieur,elle est toujours la même, et sa peine diverseconserve également son calme intérieur :quelle que soit l’épreuve ou la personne,elle y présente un courage affermi,et n’examine point si l’essai qui l’étonnevient d’un homme de bien, ou d’un lâche ennemi.

Sa vertueuse indifférencereçoit avec remercîmentsces odieux trésors d’amertume et d’offensequi font partout ailleurs tant de ressentiments :autant de fois qu’elle se voit pressée,autant de fois elle l’impute à gain,et regarde si peu la main qui l’a blessée,que tout devient pour elle un présent de ma main.

Instruite dans ma sainte école,elle met son espoir aux cieux,et sait que dans ses maux, si je ne la console,du moins ce qu’elle souffre est présent à mes yeux ;qu’un jour viendra que ma douce visitede ses travaux couronnera la foi,et qu’un peu de souffrance amasse un grand mérite,quand ce peu qu’on endure est enduré pour moi.

Tiens donc ton âme toujours prêteà toute épreuve, à tous combats,du moins si tu veux vaincre et couronner ta têtede ce qu’un beau triomphe a de gloire et d’appas :la patience a sa couronne acquise ;mais sans combattre on n’y peut aspirer :à qui sait bien souffrir ma bouche l’a promise,et c’en est un refus qu’un refus d’endurer.

Encore un coup, cette couronnen’est que pour les hommes de cœur :si tu peux souhaiter qu’un jour je te la donne,résiste avec courage, et souffre avec douceur.Sans le travail et sans l’inquiétude

le vrai repos ne se peut obtenir,et sans le dur effort d’un combat long et rudeà la pleine victoire on ne peut parvenir.

Donne-moi donc ta grâce ; et par elle, Seigneur,fais pouvoir à ta créaturece qui semble impossible à la morne langueuroù l’ensevelit la nature.

Tu connois mieux que moi que mon peu de vertune peut souffrir que peu de chose ;tu sais que mon courage est soudain abattu,au moindre obstacle qui s’oppose.

Daigne le relever de cet abattement,quelque injure qui me soit faite ;et fais-moi pour ton nom souffrir si constamment,que je m’y plaise et le souhaite ;

Car endurer pour toi l’outrage et le rebut,être pour toi traité d’infâme,c’est prendre le chemin qui conduit au salut,c’est la haute gloire de l’âme.

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