Imitation de Jésus-Christ — Livre 3 — Chapitre 27
Translated by Pierre Corneille
Donne-moi tout pour tout, donne-toi tout à moi,sans te rien réserver, sans rien garder en toi
par où tu te sois quelque chose :l’amour-propre est pour l’âme un dangereux poison,et les autres malheurs où son exil l’expose,quelle qu’en puisse être la cause,n’entrent point en comparaison.
Selon l’empressement, l’affection, les soins,chaque chose à ton cœur s’attache plus ou moins,ils en sont l’unique mesure :si ton amour est pur, simple et bien ordonné,tu pourras hautement braver la créature,sans craindre en toute la natureque rien te retienne enchaîné.
Ne desire donc point, fuis même à regardertout ce que sans péché tu ne peux posséder,tout ce qui brouille ton courage :bannis tout ce qui peut offusquer sa clartésous l’obscure épaisseur d’un indigne nuage,et changer en triste esclavagel’intérieure liberté.
Chose étrange, mon fils, parmi tant d’embarras,que du fond de ton cœur tu ne te ranges passous ma providence ineffable,
et qu’une folle idée, étouffant ton devoir,t’empêche de soumettre à mon ordre adorabletout ce que tu te sens capableet de souhaiter et d’avoir !
Pourquoi t’accables-tu de soucis superflus,et qui te fait livrer tes sens irrésolusau vain chagrin qui les consume ?Arrête ta conduite à mon seul bon plaisir,n’admets aucune flamme, à moins que je l’allume,et l’angoisse ni l’amertumene te pourront jamais saisir.
Si pour l’intérêt seul de tes contentementstu veux choisir les lieux et les événementsque tu penses devoir te plaire,tu ne te verras point dans un entier repos,et les mêmes soucis dont tu te crois défairesur ton bonheur imaginairereviendront fondre à tous propos.
Le succès le plus doux et le plus recherchéaura pour ton malheur quelque défaut cachépar où corrompre tes délices,et de quelque séjour que tu fasses le choix,ou l’envie, ou la haine, ou d’importuns caprices,
ou de secrètes injustices,t’y feront bien porter ta croix.
Ce n’est point ni l’acquis par d’assidus efforts,ni ce qu’un long bonheur multiplie au dehorsqui te sert pour ma paix divine :c’est un intérieur et fort détachement,qui retranchant du cœur jusques à la racinel’indigne amour qui te domine,t’y donne un prompt avancement.
Joins au mépris des biens celui des dignités ;joins au mépris du rang celui des vanitésd’une inconstante renommée :on condamne demain ce qu’on loue aujourd’hui,et cette gloire enfin dont l’âme est si charmée,comme le monde l’a formée,s’éclipse et passe comme lui.
Ne t’assure non plus au changement de lieux :le cloître le plus saint ne garantit pas mieux,si la ferveur d’esprit n’abonde ;et la paix qu’on y trouve en sa pleine vigueurne devient qu’une paix stérile et vagabonde,si le zèle ardent ne la fondesur la stabilité du cœur.
Tiens-y donc ce cœur stable et soumis à mes lois,ou tu t’y changeras et mille et mille foissans être meilleur ni plus sage ;et les occasions y sauront rejeter,y sauront, malgré toi, semer pour ton partageautant de trouble, et davantage,que tu n’en voulus éviter.
Affermis donc, Seigneur, par les grâces puissantesdont ton esprit divin est le distributeur,les doux élancements de ces ferveurs naissantesdont tu daignes être l’auteur.
Détache-moi si bien de la foiblesse humaine,que l’homme intérieur se fortifie en moi,et purge tout mon cœur de tout ce qui le gêne,et de tout inutile emploi.
Que d’importuns desirs jamais ne le déchirent ;que d’un mépris égal il traite leurs objets,sans que les plus brillants de leur côté l’attirent,sans qu’il s’amuse aux plus abjets.
Fais-moi voir les plaisirs, les richesses, la gloire,
ainsi que de faux biens qui passent en un jour ;fais-leur pour tout effet graver en ma mémoireque je dois passer à mon tour.
Sous le ciel rien ne dure, et partout sa lumièrene voit que vanités, que trouble, qu’embarras :oh ! que sage est celui qui de cette manièreenvisage tout ici-bas !
Donne-la-moi, Seigneur, cette haute sagessequi te cherchant sur tout, te trouve jour et nuit,et qui t’aimant sur tout, n’a ni goût ni tendresseque pour ce qu’elle y fait de fruit.
Qu’elle peigne à mes yeux toutes les autres choses,non telles qu’on les croit, mais telles qu’elles sont,pour en user dans l’ordre à quoi tu les disposes,dans l’impuissance qu’elles ont.
Que son dédain accort rejette avec prudencedu plus adroit flatteur l’hommage empoisonné,et ne murmure point de voir par l’impudenceson meilleur avis condamné.
Ne se point émouvoir pour des paroles vaines,qui font bruit au dehors et ne sont que du vent,et refuser l’oreille à la voix des sirènes,dont tout le charme est décevant,
C’est un des grands secrets par qui l’âme, avancéesous ta sainte conduite au bon et vrai sentier,poursuit en sûreté la route commencée,et se fait un bonheur entier.
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