Imitation de Jésus-Christ — Livre 3 — Chapitre 33
Translated by Pierre Corneille
Sur l’état de ton cœur ne prends point d’assurance ;son assiette, mon fils, se change en un moment :un moment la renverse, et ce renversementdes plus justes desseins peut tromper l’espérance.Tant que dure le cours de ta mortalité,l’inévitable joug de l’instabilitét’impose une fâcheuse et longue servitude :en dépit de toi-même elle te fait la loi,et l’ordre chancelant de sa vicissitudene prend point ton aveu pour triompher de toi.
Ainsi tantôt la joie et tantôt la tristessede ton cœur, malgré lui, s’emparent tour à tour ;tantôt la paix y règne, et dans le même jourmille troubles divers surprennent sa foiblesse.La ferveur, la tiédeur, ont chez toi leur instant ;ton soin le plus actif n’est jamais si constantqu’il ne cède la place à quelque nonchalance ;
et le poids qui souvent règle tes actionslaisse en moins d’un coup d’œil emporter la balanceà la légèreté de tes affections.
Parmi ces changements le sage se tient ferme :il porte au-dessus d’eux l’ordre qu’il s’est prescrit,et bien instruit qu’il est des routes de l’esprit,il suit toujours sa voie, et va jusqu’à son terme.Il agit sur soi-même en véritable roi,sans regarder jamais à ce qu’il sent en soi,ni d’où partent des vents de si peu de durée ;et son unique but dans le plus long chemin,c’est que l’intention de son âme épuréese tourne vers la bonne et desirable fin.
Ainsi sans s’ébranler il est toujours le mêmedans la diversité de tant d’événements,et son cœur, dégagé des propres sentiments,n’aimant que ce qu’il doit, s’attache à ce qu’il aime ;ainsi l’œil simple et pur de son intentions’élève sans relâche à la perfection,dont il voit en moi seul l’invariable idée ;et plus cet œil est net, et plus sa fermeté,au travers de l’orage heureusement guidée,vers ce port qu’il souhaite avance en sûreté.
Mais souvent ce bel œil de l’intention purene s’ouvre pas entier, ou se laisse éblouir,et ce détachement dont tu penses jouirne ferme pas la porte à toute la nature.Aussitôt qu’un objet te chatouille et te plaît,un regard dérobé par le propre intérêtte rappelle et t’amuse à voir ce qui te flatte ;et tu peux rarement si bien t’en affranchir,que de ce propre amour l’amorce délicatevers toi, sans y penser, ne te fasse gauchir.
Crois-tu, lorsque les juifs couroient en Béthanie,que ce fût seulement pour y voir Jésus-Christ ?La curiosité partageoit leur espritpour y voir le Lazare et sa nouvelle vie.Tâche donc que cet œil dignement épurétienne un regard si droit et si bien mesuré,que d’une ou d’autre part jamais il ne s’égare,qu’il soit simple, et surtout que parmi tant d’objets,malgré tout ce qu’ils ont de charmant et de rare,ton âme jusqu’à moi dresse tous ses projets.
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