Imitation de Jésus-Christ — Livre 3 — Chapitre 36
Translated by Pierre Corneille
Fixe en moi de ton cœur tous les attachements,sans te mettre en souci de ces vains jugements
que les hommes en voudront faire :l’innocence leur doit un mépris éternel,lorsque l’âme droite et sincèredans ses replis secrets n’a rien de criminel.
Quand on souffre pour moi les injustes discours,la plus dure souffrance a de charmants retours,qui sentent la béatitude :l’humble qui se confie en son Dieu plus qu’en soijamais n’y trouve rien de rude,et relève d’autant son espoir et sa foi.
Plusieurs parlent beaucoup sans être bien instruits,et leur témérité sème tant de faux bruits,qu’on croit fort peu tant de paroles :ne conçois donc, mon fils, ni chagrin ni courrouxpour leurs discernements frivoles,puisqu’il n’est pas en toi de satisfaire à tous.
Paul même, dont l’ardente et vive charitése donnoit avec tous tant de conformitéqu’il étoit tout à tout le monde,ne put si bien conduire un si noble dessein,que sa vertu la plus profondene passât pour un crime au tribunal humain.
Bien qu’il n’épargnât rien pour le salut d’autrui,bien qu’il fît sans relâche autant qu’il fût en lui,bien qu’en lui tout fût exemplaire,il ne put empêcher que de mauvais espritsne fissent de quoi qu’il pût faireun jugement sinistre et d’injustes mépris.
Il remit tout à Dieu, qui connoissoit le tout,et quoique assez souvent on le poussât à boutpar la calomnie et l’outrage,contre tous les auteurs de tant d’indignitéles armes que prit son couragefurent sa patience et son humilité.
Au gré de leur caprice ils eurent beau parler,ils eurent beau mentir, médire, quereller,à se taire il mit sa défense ;ou si de temps en temps sa bouche l’entreprit,ce fut de peur que son silencene laissât du scandale en quelque foible esprit.
Peux-tu donc te connoître, et prendre quelque effroide quoi que puisse dire un mortel comme toi,qui comme toi n’est que poussière ?
Tu le vois aujourd’hui tout près de t’accabler,et dès demain un cimetièrecachera pour jamais ce qui te fait trembler.
Tu le crains toutefois, tu pâlis devant lui ;mais veux-tu t’affranchir d’un si pressant ennui ?Chasse la crainte par la crainte :crains Dieu, crains son courroux ; et ton indigne peur,par ces justes frayeurs éteinte,laissera rétablir le calme dans ton cœur.
Les injures ne sont que du vent et du bruit ;et quiconque t’en charge en a si peu de fruit,qu’il te nuit bien moins qu’à soi-même :pour grand qu’il soit en terre, un Dieu voit ce qu’il fait,et de son jugement suprêmeil ne peut éviter l’irrévocable effet.
Tiens-le devant tes yeux, à toute heure, en tout lieu,ce juge universel, ce redoutable Dieu,et vis sans soin de tout le reste ;quoi qu’on t’ose imputer, ne daigne y repartir,et dans un silence modestetrouve, sans t’indigner, l’art de tout démentir.
Tu paroîtras peut-être en quelque occasiontout couvert d’infamie ou de confusion,
malgré ce grand art du silence ;mais ne t’en émeus point, n’en sois pas moins content,et crains que ton impatiencene retranche du prix du laurier qui t’attend.
Quelque honte à ton front qui semble s’attacher,souviens-toi que mon bras peut toujours t’arracherà toute cette ignominie,que je sais rendre à tous suivant leurs actions,et sur l’imposture punieélever la candeur de tes intentions.
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