Imitation de Jésus-Christ — Livre 3 — Chapitre 38
Translated by Pierre Corneille
Quelque chose, mon fils, qui t’occupe au dehors,conserve le dedans vraiment libre et tranquille,et te souviens toujours que de ces deux trésorsla conquête est pénible, et la perte facile.En tout temps, en tous lieux, en toutes actions,ce digne épurement de tes intentionsdoit garder sur toi-même une puissance égale,t’élever au-dessus de tous les biens humains,sans permettre jamais que ton cœur se ravalesous l’objet de tes yeux, ou l’œuvre de tes mains.
Ainsi, maître absolu de tout ce que tu fais,et non plus de tes sens le sujet ou l’esclave,tu te verras partout affranchi pour jamaisde ce qui t’importune et de ce qui te brave.
Tu quitteras l’égypte en véritable hébreu,qu’à travers les déserts la colonne de feuguide, sans s’égarer, vers la terre promise ;et de tous ennemis tes exploits triomphantspasseront, en dépit de toute leur surprise,au partage que Dieu destine à ses enfants.
Mais ces enfants de Dieu, sais-tu bien ce qu’ils sont ?Pour être de leur rang, sais-tu ce qu’il faut être ?Sais-tu quelle est leur vie, et quels projets ils font ?à quelle digne marque il te les faut connoître ?De tout ce qui du siècle attire l’amitiéces esprits épurés se font un marchepied,pour voir d’autant plus près l’éclat des biens célestes ;et leur constance est telle à conduire leurs yeux,que quoi qui se présente à leurs regards modestes,le gauche est pour la terre, et le droit pour les cieux.
Bien loin que des objets le dangereux attraitjusqu’à l’attachement abaisse leur courage,ils savent ramener par un contraire effetleur plus flatteuse amorce au bon et saint usage :en vain un vieil abus en grossit le pouvoir ;ils savent les réduire au sincère devoirque l’auteur souverain leur a voulu prescrire ;et comme en faisant tout il n’a rien négligé,ils savent rejeter sous un si juste empiretout ce qu’un long désordre en auroit dégagé.
Tiens-toi ferme au-dessus de tous événements :que leur extérieur ne puisse te surprendre ;et jamais de ta chair ne prends les sentimentssur ce qu’on te fait voir, ou qu’on te fait entendre.De peur d’être ébloui par leur illusion,fais ainsi que Moïse à chaque occasion,viens consulter ton Dieu sur toute ta conduite :sa réponse souvent daignera t’éclairer,et tu n’en sortiras que l’âme mieux instruitede tout ce qui se passe, ou qu’il faut espérer.
Ce grand législateur qui publioit mes loisainsi sur chaque doute entroit au tabernacle,sur chaque question il écoutoit ma voix,et mes avis reçus, il prononçoit l’oracle.De quelques grands périls qu’il fût embarrassé,quelques séditions dont il se vît pressé,il fit de l’oraison son recours ordinaire :entre, entre à son exemple au cabinet du cœur,et pour tirer de moi le conseil nécessaire,du zèle en tes besoins redouble la ferveur.
Josué son disciple, et les fils d’Israëldont l’imprudence aveugle excéda ces limites,pour n’avoir pas ainsi consulté l’éternel,
se virent abusés par les Gabaonites :le flatteur apparat d’un discours affecté,s’étant saisi d’abord de leur crédulité,mit la compassion où la haine étoit due ;ils perdirent des biens qui leur étoient promis,et le charme imposteur de leur pitié déçuededans leur propre sein sauva leurs ennemis.
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